‹ L'Université Laval et les fêtes du cinquantenaireChapitre 15 sur 40 · MENU · texte numérisé non relu

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Saumon frais de la Côte Nord Sauce au beurre

Tomates Radis

Dinde farcie Salade de légumes

Jambon Langue

Beignets aux bananes

Petits pains et beurre

Salade de homards

Croquettes de poulet Sauce blanche

Pudding glacé au vin

Crème à la glace, à la vanille, au citron, etc.

Fruits Gâteaux assortis Café

Vin de Bordeaux Cidre mousseux

Bière de gingembre

Donc, à une heure de l'après-midi, plus de quinze cents personnes se pressaient aux portes du Patinoir de la Grande Allée. C'est-là, dans l'immense salle qui voit des spectacles si variés, que l'on transforme tour à tour en lac de glace, en théâtre et en réfectoire, que devait être servi le dîner du jubilé. L'intérieur avait été décoré avec force drapeaux et banderoles aux couleurs nationales. Au fond, sur l'estrade, étaient dressées les tables d'honneur. Au pied de l'estrade, se trouvaient les tables réservées au personnel actuel des Facultés de l'Université Laval.

Vers une heure et quinze minutes, Sir A.-P. Pelletier, sénateur, président du comité des finances, et remplaçant Monsieur le juge Bossé, président du comité général, prit place à la première table d'honneur. Il fit asseoir à sa droite Monsieur le gouverneur de la province Sir L.-A. Jette, Mgr Bégin, archevêque de Québec, visiteur et chancelier de l'Université, Monsieur l'abbé O.-E. Mathieu, recteur de l'Université, Mgr Duhamel, archevêque d'Ottawa, l'hon. M. Tarte, ministre des travaux publics dans le gouvernement fédéral, et Monsieur R. Thamin, recteur des Facultés de Rennes, délégué de l'Université de France auprès de l'Université Laval ; à sa gauche, Son Excellence Mgr Falconio, délégué apostolique, Mgr Bruchési, archevêque de Montréal, vice-chancelier de l'Université, M. le chanoine Archambault, vice-recteur de l'Université à Montréal, Mgr Gravel, évêque de Nicolet, Mgr Caineron, évêque d'Autigonish, l'hon. M. Charles Fitzpatrick, ministre de la justice dans le gouvernement fédéral, M. A. Kleczkowski, consul général de France. A la seconde table d'honneur avaient pris place les autres évêques présents à Québec, quelques invités du monde politique, universitaire et ecclésiastique, et les membres du comité général.

Aussitôt que les tables d'honneur furent garnies de tous les personnages officiels, tout le monde se mit à l'œuvre, et l'on fit un accueil très favorable à tout ce qui fut mis à portée des convives.

Nous n'entreprendrons pas de décrire tout le mouvement d'un pareil banquet. Nous dirons seulement que la plus vive animation, la plus cordiale gaîté n'a cessé de régner. Plus d'un ancien élève a retrouvé là, assis à ses côtés, des compagnons d'étude que les hasards de l'existence avaient depuis longtemps éloignés de lui. Ces rencontres imprévues, comme les relations nouvelles qui bien vite s'établissaient entre confrères jusque-là inconnus, donnaient à ces agapes familiales un charme indéfinissable, mettaient dans toutes les âmes une joie de vivre qui se traduisit d'abord par de longues et de joyeuses causeries, et finit par éclater en de sonores et bruyantes chansons.

Un chœur d'amateurs s'improvisa, en effet, sur le champ ; il domina bientôt l'orchestre, qui du faire taire ses harpes et ses violons, et l'on entendit tour à tour toutes les populaires chansons du collège revenir sur les lèvres de tous, remplir la salle de leurs refrains animés, mêler leurs notes familières aux plus solennels accents des hymnes nationales. Jamais on ne sentit mieux que c'étaient vraiment les enfants d'une même famille que l'Université avait groupés autour d'elle ; la vie d'étudiant, interrompue pour plusieurs et depuis longtemps par tous les soucis de la vie professionnelle, reprenait son cours, se remettait à rire et à chanter, débordait de toutes parts en un bruyant tapage, tour à tour confus et harmonieux, réglé ou discordant, comme elle fait souvent dans les salles du collège ou sur les bancs de l'Université. Toutes

les âmes se sentaient rajeunir, et vibraient avec une sensibilité merveilleuse sous la touche des souvenirs et des amitiés d'autan.

Il fallait bien cependant finir ce banquet-concert. Déjà les glaces étaient absorbées, le café fumait snr les tables : les toasts allaient commencer.

Bt d'abord, ce n'est pas sans peine que M. le président put imposer silence à ses grands confrères. Quand le calme se fut pourtant rétabli dans l'immense salle, Sir A.-P. Pelletier porta le toast du roi. L'assemblée, debout, but à la santé du roi Edouard VII, pendant que la fanfare exécutait l'hymne " Dieu sauve le Roi."

M. le président porta ensuite le toast du pape. L'auditoire, debout, but à la santé de Léon XIII, pendant que la fanfare exécutait la marche des zouaves. De toutes les poitrines s'échappa spontanément le vaillant refrain des soldats de la liberté pontificale : " En avant, marchons! " Monseigneur le délégué apostolique se leva ensuite, et exprima en quelques mots, au nom du Souverain Pontife, toute la joie que lui causait cette manifestation enthousiaste de la piété des anciens élèves de l'Université Laval envers le chef de l'Eglise. Puis Mgr Bégin, archevêque, lut un télégramme du cardinal Rampolla, secrétaire d'Etat, par lequel Sa Sainteté Léon XIII envoyait à l'Université Laval, aux archevêques et évêques, aux professeurs et aux anciens élèves réunis à Québec pour les fêtes du jubilé, sa paternelle bénédiction. Ce télégramme, dont l'assemblée écouta debout la lecture, provoqua d'unanimes et vifs applaudissements.

Mgr l'archevêque donna ensuite lecture d'un mémoire, qu'il avait l'honneur de présenter au pape pendant son dernier séjour à Rome, sur l'état actuel de l'administra-

tion et des études à l'Université Laval. Il dit tout l'intérêt que Léon XIII a toujours porté à l'Université catholique de Québec. Le Souverain Pontife a bien voulu, d'ailleurs, le prouver cette fois encore d'une façon toute particulière ; et c'est pour honorer l'Université, comme aussi sans doute pour récompenser le talent, les mérites, le zèle, qu'à l'occasion des fêtes jubilaires, il décorait de la plus haute prélature deux des professeurs de Laval. Mgr l'archevêque annonça, en effet, que Monsieur l'abbé Mathieu, recteur de l'Université, et Monsieur l'abbé L.-A. Paquet, professeur à la Faculté de théologie, étaient élevés à la dignité de protonotaires apostoliques ad instar participant 'ium. L'immense auditoire éclata aussitôt en applaudissements et eu acclamations enthousiastes. Ce fut, pendant que Mgr Marois jetait sur les épaules des nouveaux prélats la ceinture violette, une série d'ovations interminables. Jamais honneurs n'avaient été plus judicieusement distribués, jamais décorations ne seraient plus légitimement portées. En Mgr Mathieu, Léon XIII récompensait surtout une activité débordante, un dévouement sans borne à la cause de l'Université et de l'éducation ; en Mgr L.-A. Paquet, le Souverain Pontife voulait surtout honorer vingt années d'un enseignement théologique aussi brillant que solide, le professeur consciencieux et éclairé, le commentateur de saint Thomas qui a le plus fait en notre pays pour seconder les vues de Léon XIII lui-même, et développer les études de la théologie scholastique.

Après le toast du pape et les paroles si applaudies de Mgr l'archevêque, fut immédiatement porté le toast du recteur de l'Université. C'était, en réalité, le toast de l'Université elle-même, et c'est celui que les anciens élèves attendaient avec le plus d'impatience. M. le président

porta lui-même ce toast, et s'exprima à peu près eu ces termes :

" La sauté que j'ai l'honneur de proposer maintenant sera accueillie, j'en suis sûr, avec le plus grand enthousiasme. Vous avez compris déjà que j'ai à proposer la santé de l'émiiient, du sympathique et digne recteur de l'Université Laval, Monsieur l'abbé Mathieu.

" Cet enthousiasme, que vous savez si bien manifester, parle plus éloquemment, est beaucoup plus expressif que tout ce que je pourrais essayer de dire de plus élogieux.

" Nous fêtons aujourd'hui le cinquantième anniversaire de la fondation de l'Université Laval à Québec. Cinquante années de sacrifices et de dévouement à la cause de l'éducation sont couronnées par une des plus brillantes démonstrations que nous ayons jamais vues dans les murs de notre ville, et par l'expression de la plus vive reconnaissance de milliers d'élèves, hier encore dispersés dans les diverses parties de la province et même à l'étranger, mais qui se sont empressés d'accourir pour venir passer quelques heures délicieuses sous le toit hospitalier de leur Aima Mater . . .

" Nous n'avons pas à faire l'éloge de cette Aima Mater ; cet éloge n'est plus à faire. Le grand nombre d'hommes sortis de ses Facultés, et qui se sont distingués dans toutes les classes de la société, indique assez éloquemment l'excellence de l'enseignement que l'on y reçoit. . .

" Mais, en fêtant ce cinquantième anniversaire, nous sommes particulièrement heureux d'offrir nos plus respectueux sentiments de reconnaissance et d'admiration à celui qui occupe aujourd'hui avec tant d'autorité la charge si importante de recteur.

" Si j'exprimais ici ce que nous pensons et ce que nous connaissons tous de M. l'abbé Mathieu, je ne pourrais que blesser son humilité. Comment d'ailleurs vous dire toutes les qualités qui font de Monsieur le recteur un prêtre distingué, un homme éminent et un guide sûr et précieux pour la jeunesse ?

" La Providence avait ménagé à cet homme si affable, si conciliant, aux vues si larges, et au dévouement si complet qu'il est allé jusqu'au sacrifice de la santé, la joie et la consolation de voir se terminer sous son rectorat les cinquante premières années de l'existence d'une Université pour laquelle il a tant fait, à laquelle il est si attaché.

" Ht c'est à moi, le plus ancien élève présent à ces fêtes, en l'absence si vivement regrettée de notre président, qu'était réservé le grand honneur de présenter au digne recteur nos bien vives félicitations, nos souhaits les plus sincères de longue vie et l'assurance de notre bien respectueux attachement.

" Que Dieu nous garde encore longtemps notre recteur ! c'est mon dernier mot, et il résume bien vos sentiments et les miens.

" Chers confrères, je propose la santé de M. le recteur de l'Université Laval."

Mgr Mathieu se leva ensuite au milieu de nouvelles acclamations de l'auditoire, et répondit au toast du recteur par le discours suivant :

" Vous me permettrez bien d'abord de remercier M. le président pour les paroles trop charitables qu'il a dites à mon adresse. C'est vrai, depuis plus d'un quart de siècle,

j'ai donné à l'œuvre du Séminaire et de l'Université tout ce que j'ai d'esprit et de cœur; mais si vous saviez comme j'en ai été bien récompensé! Mes confrères par leur affection, les élèves par leur sympathie m'ont payé au centuple mon attachement à des institutions dont nous sommes tous les enfants dévoués.

" Bn me levant pour répondre aux paroles que vous venez d'applaudir, je tiens surtout à me rappeler que je suis moi aussi un ancien élève de l'Université, et que je suis redevable à cette institution des mêmes bienfaits dont votre cœur conserve un souvenir si fidèle. Je veux suivre ce conseil du sage : Rectorem te posuerunt ; esto in Mis quasi unus ex ipsis. Ils t'ont fait recteur ; ne manque pas d'être au milieu d'eux comme l'un d'eux.

" C'est donc plutôt comme confrère que je veux parler ici. C'est la seule circonstance qui me sera donnée de remercier, au nom de l'Université et en mon nom, tous ceux qui ont droit à notre reconnaissance. Je m'estime très heureux d'être aujourd'hui le porte-voix de l'Université et votre représentant. L'honneur du rang, qui n'est souvent qu'une charge, procure aussi parfois ces satisfactions du cœur qui allègent les peines et le travail.

" Excellence (I), vous ne perdez pas la mémoire des douces émotions que vous avez ressenties en mettant le pied sur le sol canadien. Notre Université a été la première à recevoir votre visite ; votre belle intelligence a de suite compris le dévouement qui a présidé à sa fondation et à son développement ; votre bon cœur a de suite senti les sentiments d'affection filiale, de profond respect qu'ont les directeurs et les professeurs de notre maison pour le si

(i) Mgr Falconio, délégué apostolique.

digne représentant de cet illustre Pontife dont les princes sollicitent l'arbitrage on l'appui, dont les peuples entendent la voix avec étonnement, devant qui s'inclinent avec respect les incroyants comme les demi-chrétiens, auxquels il adresse les appels les plus paternels. Vous étiez content de nous, et nous ne pouvons oublier l'attachement que vous manifestez à une institution qui nous est chère, à laquelle vous ne cessez de donner des preuves d'un intérêt qui nous touche et nous honore grandement. Daignez agréer encore une lois l'expression de notre profonde gratitude et croire à la sincérité des prières que nous faisons pour que Dieu vous continue ses faveurs. Puisse-t-il vous laisser longtemps au milieu d'un peuple qui reconnaît vos talents, admire votre sagesse et apprécie le bien que vous faites à l'Kglise de notre cher Canada.

" M. le gouverneur (I), on s'attache d'autant plus à une chose qu'on s'est plus sacrifié pour elle. L'Université est une œuvre à laquelle depuis de longues années vous vous êtes intéressé. Vous avez pris part à ses luttes ; ses peines ont été les vôtres ; vous vous êtes réjoui de ses succès ; vous avez travaillé avec plaisir au rétablissement de la paix dont elle jouit maintenant, et qui lui permet de faire plus de bien. C'est vous dire que votre présence ici, ce soir, ne nous surprend pas et nous est bien agréable. Votre délicatesse vous fait saisir toutes les occasions qui se présentent de nous encourager à nous dévouer pour une œuvre dont vous avez toujours reconnu l'importance, et à laquelle nos compatriotes s'intéressent plus que jamais. L'Université, vous le savez, vous regarde comme un de ses plus fidèles amis, comme un de ses plus insignes bienfai-

(1) Sir L.-A. Jette, professeur à la Faculté de droit de Montréal. (19)

teurs, et soupire après le jour où vous pourrez reprendre ces cours de droit civil que vous permettait de rendre si intéressants une brillante intelligence ornée des connaissances les plus profondes et les plus variées. Malheureusement, et c'est là notre chagrin, vous ne pourrez de nouveau vous livrer à l'enseignement qu'en quittant notre ville ; mais jamais elle ne perdra le souvenir des aimables qualités qui vous ont permis de remplir si dignement la charge la plus importante qui puisse être confiée à un de nos compatriotes.

" Messeigneurs, votre présence ici ne nous étonne pas. Vous êtes plus que personne à même de comprendre l'importance de notre Université ; vous aimez trop notre patrie pour ne pas désirer le progrès de notre institution ; vous aimez trop l'Eglise pour ne pas vous intéresser grandement à notre œuvre.

" Nous savons les sacrifices qu'il vous a fallu faire pour vous rendre à notre invitation. Les canons veulent que l'évêque ne vive pas enfermé dans son palais ; suivant l'étymologie grecque de son nom, c'est un inspecteur qui doit parcourir son diocèse pour voir de ses yeux, enseigner de sa parole et redresser de sa main.

" Cette visite, vous avez bien voulu l'interrompre pour venir honorer ces fêtes de votre présence, et nous donner une nouvelle preuve d'un intérêt et d'un attachement qui nous touchent profondément. Nous chercherons à vous témoigner notre gratitude en travaillant plus que jamais à faire de nos élèves de fervents chrétiens et de saints prêtres.

" Je manquerais à mon devoir si je ne remerciais pas d'une manière spéciale Mgr l'archevêque de Montréal. Nous savons tout le travail qu'il s'impose, tout le bien

LK Jubile; 291

que sa vertu et ses talents lui permettent de faire dans son vaste arcliidiocèse. Aussi, nous n'aurions jamais songé à lui demander de venir ajouter le charme de sa parole à l'éclat de cette fête, si nous n'avions su que, pour lui, avoir de belles pensées et les bien exprimer semble être la chose la plus facile du monde. Comme d'habitude, Mgr Bruchési a dit de belles et bonnes choses ; tout commentaire de ma part ne ferait qu'atténuer le plaisir que nous avons goûté en les entendant.

" C'est avec plaisir que nous voyons ici les représentants du gouvernement fédéral, parmi lesquels l'Université a l'honneur de compter un de ses anciens élèves. Faire l'éloge de leur talent serait vouloir démontrer l'existence du soleil. Ils ont la gloire d'être les fils de leurs œuvres, et pour s'élever ils n'ont compté que sur eux-mêmes. Ils sont montés de degré en degré avec un courage opiniâtre jusqu'aux charges importantes qui leur ont été confiées. L'Université les remercie de l'honneur qu'ils lui ont fait en venant s'associer à son bonheur.

" Nous trouvons aussi des hommes de talent et d'énergie dans les ministres du gouvernement local. La plupart sont des anciens élèves de l'Université ; tous sont ses amis. Ils comprennent le bien que nous voulons faire, et ils sont heureux de nous donner l'aide efficace dont nous avons besoin pour réaliser nos désirs. Leur sympathie nous est chère, et ils peuvent compter sur notre gratitude.

" La présence des représentants des universités sœurs nous est aussi bien agréable. Ce sont des hommes que nous ne pouvons pas ne pas respecter, ne pas aimer. Leurs sentiments sont les nôtres. Un de mes collègues est chargé de leur souhaiter la bienvenue et de leur dire

notre reconnaissance. Qu'il me soit au moins permis de leur exprimer les vœux que nous formons pour le succès des universités qu'ils représentent. Qu'elles prospèrent de plus en plus, nous n'en serons pas jaloux; tout au contraire, nous dirons avec le poète latin : Non equidem invideo, miror m a gis.

" Parmi ces représentants, il en est un que nous remercions d'une manière toute spéciale, et, il le sait bien, ce n'est pas seulement parce qu'il vient de plus loin que les autres. Jefferson disait : " Tout homme a deux patries : la France et la sienne". C'est surtout nous qui disons la vérité en prononçant cette belle parole, et je n'ai pas besoin d'en donner la raison.

" Il m'est impossible de ne pas faire mention des membres des différents comités d'organisation de ces fêtes. Ils ont travaillé avec un désintéressement et un zèle que nous avons admirés et dont nous ne perdrons jamais le souvenir. Vous ne pouvez vous faire d'idée de la fatigue que la plupart d'entre eux se sont imposée depuis des mois pour assurer le succès des fêtes universitaires. Nous ne savons vraiment quoi faire pour leur témoigner notre reconnaissance et leur exprimer notre admiration.

" Leur zèle n'a eu d'égal que celui qu'ont déployé MM. Vézina, Lavigne et Gagnou, qui ont été chargés d'organiser la partie musicale de ces fêtes. Il faut avoir assisté à quelques répétitions des concerts pour savoir la patience, la persévérance, le feu sacré qu'il faut à ces artistes pour mener à bonne fin leurs entreprises, et nous préparer ces heures de récréation si douces qu'il va nous être donné de passer en compagnie de musiciens dont nous admirons le talent et que l'Université remercie cordialement.

" Comme il est grand le nombre de ceux qu'il me

faudrait remercier tout spécialement à propos de l'organisation de ces fêtes ! Nous n'avons rencontré que de la sympathie, de la cordialité, du dévouement. Mais on m'a dit d'être court. Aussi, à tous ceux qui ont travaillé, à ceux qui se sont rendus à notre appel, aux anciens élèves, aux amis, du fond du cœur je dis : merci.

" Evidemment, dans l'organisation des fêtes, il a dû se glisser bien des oublis, se commettre bien des fautes qui sont de nature à faire de la peine à quelques-uns. Je vous supplie de vouloir bien les pardonner, et je vous prie de croire qu'elles sont involontaires. Nous avons voulu faire pour le mieux.

" Restons unis ; siennes simul. C'est le cri inspiré du prophète Isaïe, et il ajoute qu'ainsi associés nous n'avons rien à craindre. Qui est adversarius meus accédai ad me. Bnfants, amis de Laval, nous nous aimerons, nous nous protégerons plus que jamais. Nous nous souviendrons qu'il y a des questions, des régions entières dans le domaine des idées, où les honnêtes gens ont le droit d'être divisés et l'obligation de se pardonner leurs divisions.

" L'Université se trouvera peut-être encore dans des situations difficiles. Mais il y a un proverbe qui dit que les situations sont comme les écheveaux de fil ou de soie : pour en tirer parti, il faut les prendre par le bon bout. Vous prierez Dieu qu'il nous fasse toujours trouver le bon bout. En attendant, jouissez des fêtes. Vous êtes venus pour revivre vos jeunes années, pour rappeler la mémoire des jours passés, des personnes, des choses, de tout cet ensemble qu'on appelle la vie universitaire. Je m'estime infiniment heureux, comme représentant de vos anciens professeurs et héritier de leur affection, de vous accorder une parole de cordiale bienvenue."

Après le discours de Mgr Mathieu, Monsieur le juge François Langelier, doyen de la Faculté de droit, porta le toast des " Université sœurs ". Les universités du Canada, et l'Université de France avaient, en effet, répondu avec empressement à l'invitation qui leur fut faite par l'Université Laval d'envoyer des représentants aux fêtes jubilaires ; et c'est à ces universités et à leurs délégués que Monsieur le juge Langelier adressa les paroles suivantes :

" Il serait difficile de trouver, pour le toast aux universités qui nous ont fait l'honneur de prendre part à cette fête, un nom plus approprié que celui-ci : " Aux universités sœurs." Dans le monde du commerce et de l'industrie, la rivalité est presque toujours de l'hostilité, et il est rare qu'elle ne mène tôt ou tard à la guerre. Les institutions rivales ne s'efforcent pas seulement de se surpasser les unes les autres, mais elles cherchent à se supplanter. Qu'une compagnie de chemin de fer ou de navigation devienne puissante, et vous la voyez de suite tâcher d'étouffer et de faire disparaître toutes celles qui lui font concurrence.

" Pour les universités, au contraire, la rivalité n'est qu'une bienveillante émulation. Au lieu de se nuire, elles cherchent à s'entr'aider. Lorsque l'Université Laval est allée s'établir à Montréal, elle entrait sur un terrain dont l'Université McGill avait presque le monopole. Et, cependant, celle-ci ne lui a jamais laissé voir le moindre mécontentement. Au contraire, elle a toujours cherché à vivre avec elle dans les termes de la plus grande cordialité. On a même vu le doyen de la Faculté de droit de l'Université McGill donner une conférence à l'Université Laval.

" Mais, qu'est-il besoin de recourir au passé pour

montrer comment des universités rivales se traitent les unes les autres? L'Université Laval célèbre aujourd'hui le cinquantième anniversaire de sa fondation. Cinquante ans, c'est peu dans la vie d'une université comme celles de Paris, de Salamanque, de Bologne, d'Oxford, de Cambridge, qui comptent six ou sept siècles d'existence. Mais c'est beaucoup en Amérique, où tout est, pour ainsi dire, d'hier, où Québec, qui a moins de trois cents ans d'existence, passe pour une ville ancienne. Une université qui, au bout de cinquante ans, est encore pleine de vie, est une institution dont l'avenir est assuré.

" Les autres universités, au lieu de voir d'un mauvais œil cette fête, manifestation éclatante de la vitalité de l'Université Laval, s'en réjouissent et y prennent part comme si elles étaient intéressées à son succès. Biles agissent envers elle, non pas comme des ennemies ou même des rivales, mais comme des sœurs. Elles ont eu la délicate attention de se faire représenter à cette fête.

" D'où vient cette différence si profonde entre la manière d'agir des institutions commerciales ou industrielles, et celle des universités? Du mobile qui les fait agir, et du but qu'elles veulent atteindre. Le mobile des premières est l'intérêt personnel, et leur but l'agrandissement de leur domaine dans le monde matériel. Comme ce monde est limité, et qu'une grande partie eu est déjà prise, chacun craint que les autres n'y prennent trop de place.

" Le mobile des universités, au contraire, c'est la culture désintéressée des sciences et des lettres, la recherche de la vérité, non pas pour elles-mêmes seulement, mais pour l'humanité tout entière. Les conquêtes qu'elles visent, ce sont des conquêtes dans le monde intellectuel,

et ce monde est si étendu, si illimité, que l'humanité n'en pourra jamais conquérir qu'une faible partie. Chaque nouvelle découverte scientifique profite, non pas à son auteur seulement, mais à tout le monde. C'est un nouvel échelon dans l'échelle où l'humanité monte depuis le commencement du monde, mais dont elle n'atteindra jamais le sommet. Et cet échelon, auquel tous ont accès, permet à ceux qui s'en servent d'aller toujours plus haut et de voir plus loin.

" Les anciens élèves de l'Université Laval, qui ont voulu donner cette fête à leur Aima Mater, ne sont donc pas surpris de voir ici aujourd'hui des représentants des autres universités. Mais si cet éclatant témoignage d'amitié et de confraternité ne nous surprend pas, il ne nous en cause pas moins un bien vif plaisir.

" Nous sommes particulièment heureux de voir à cette fête un représentant des universités françaises.

" Lorsque la nuit est noire, on voit quelquefois des vols d'oiseaux se diriger vers les phares, attirés par la lumière qu'ils projettent au loin.

" Au XIIIe siècle, ou voyait des milliers d'étudiants, partis de tous les coins de l'Europe, se diriger vers l'Université de Paris. Celle-ci était alors le plus brillant de ces phares intellectuels, vers lesquels se tournaient les regards de la jeunesse studieuse.

" Pendant les premières années de son existence, l'Université Laval envoyait tous ceux qui devaient y occuper des chaires suivre les cours des grandes universités européennes. Les uns sont allés à Louvain, d'autres à Heidelberg, d'autres à Giessen, d'autres à Inspruck, d'autres à Rome, d'autres à Paris. J'ai eu l'avantage d'être de ces derniers. Pendant deux ans, j'ai suivi les cours de

la Faculté de droit de la Sorbonne et du Collège de Frauce. Avec une libéralité qui 11e se voit, je crois, qu'eu Frauce, ces cours étaient ouverts gratuitement à tous les étudiants de l'univers. Je n'oublierai jamais la bienveillance et le dévouement de ceux qui les donnaient. Ces illustres maîtres, dont plusieurs avaient une renommée européenne, étaient aussi modestes que savants.

" Hélas ! ils «sont tous disparus, mais ils ont des successeurs dignes d'eux. Nous avions un de ceux-ci au milieu de nous il y a quelques jours, M. Croiset, doyen de la Faculté des lettres de l'Université de Paris. Nous en avons un autre avec nous aujourd'hui dans la personne de M. Thamin, recteur de l'Académie de Rennes.

" Messieurs, levons nos verres à la santé des universités sœurs, si bien représentées par messieurs Thamin, Doherty, London, et Hamilton, ainsi que par le P. Emery et Sir Sandford Fleming."

Au toast des universités sœurs répondit Monsieur le juge Doherty, président de l'Université McGill, de Montréal. Le délégué de l'Université McGill s'exprima eu français, et reçut pour cette marque de délicatesse de chaleureux applaudissements. M. le juge Doherty répondit d'ailleurs avec beaucoup d'esprit au discours de M. le juge Langelier, dit combien l'Université McGill était heureuse des succès de sa sœur l'Université Laval, qu'elle avait toujours vu dans cette dernière, non une rivale, mais une émule très digne, une institution vraiment nécessaire, indispensable à la population française de la province de Québec.

Après ce discours, comme l'heure était déjà avancée, et que le moment de se rendre à l'Université pour la

séance de la présentation de l'adresse des anciens élèves était arrivé, on remit à cette séance même les réponses que voulaient bien faire au discours de M. le juge Langelier les autres représentants des universités sœurs. M. le président déclara donc que le banquet était terminé; la fanfare fit entendre l'hymne national anglais et " Vive la canadienne," puis l'assemblée s'écoula lentement par toutes les rues qui conduisent à l'Université.

Quelques centaines d'anciens élèves allèrent pourtant, en passant, se grouper devant le Palais législatif, où M. Livernois vint les photographier.

Vers quatre heures, tous les convives du banquet universitaire se retrouvaient dans la salle des promotions de l'Université Laval.

Sur l'estrade avaient pris place Son Excellence Mgr le délégué apostolique, ayant à sa droite Mgr l'archevêque, chancelier, et à sa gauche, Mgr Mathieu, recteur ; les professeurs des Facultés de Québec, auxquels s'étaient joints plusieurs professeurs des Facultés de Montréal. Tous les professeurs étaient revêtus de la toge.

Au pied de l'estrade, Monsieur le gouverneur occupait le fauteuil d'honneur, ayant à sa droite et à sa gauche les archevêques et les évêques présents. On remarquait encore aux premiers rangs Sir A.-P. Pelletier, remplaçant M. le président du comité général, plusieurs ministres des gouvernements fédéral et provincial, Monsieur le consul général de France, l'hon. M. Ths Chapais, président général de la Société Saint-Jean-Baptiste, et tous les représentants des universités sœurs, revêtus de leur costume officiel. Quand

tout l'auditoire se fut groupé, Sir A.-P. Pelletier, au nom des anciens élèves de l'Université Laval, donna lecture de l'adresse suivante :

" Monsieur le recteur,

" Ceux qui ont l'honneur insigne de se présenter en ce moment devant vous sont tous des anciens élèves de l'Université Laval.

" Se rendant à une invitation dont ils ont apprécié la délicatesse et la sincérité, cédant aussi à l'impulsion de leurs propres cœurs, ils sont accourus, quelques-uns même de bien loin, pour revoir leur A hua Mater, passer une heure délicieuse sous son toit hospitalier, et prendre part à la célébration de ses noces d'or et aux fêtes pleines d'allégresse que lui ont préparées la reconnaissance et l'amour de ses enfants.

" Quelqu'agréable cependant qu'il soit pour nous, Monsieur le recteur, de nous rencontrer en ce mémorable anniversaire, et de nous saluer affectueusement comme frères, il nous est plus doux encore de reporter notre pensée et nos regards vers notre Mère bien-aimée, et de comtempler ensemble l'auréole si pure qui brille toujours sur son front et à laquelle cinquante années de travaux et de dévouement ont ajouté tant de splendeur et de beauté.

" Oui, nous le disons avec orgueil, elle a été admirable, la carrière qu'a parcourue la noble institution dont nous sommes les fils, et qui reçut à son baptême un nom prédestiné. Longtemps attendue et désirée, annoncée par une tranquille aurore, elle s'est levée, comme l'astre du jour, à l'heure marquée de Dieu ; et depuis lors s'avançant avec calme, traversant quelquefois de sombres nuages, mais ne s'écartant jamais de sa route, elle a pu atteindre les régions

sereines où elle se fixera désormais, et d'où elle continuera à prodiguer à tous la lumière, le mouvement et la vie.

" Le privilège distinctif de notre Université Laval, ce sera d'avoir pu être fondée sur ce sol de la Nouvelle- France, dans des conditions qui rappellent la création des vieilles universités de l'Europe chrétienne d'autrefois. La sollicitude épiscopale prépara et réclama son existence ; la faveur royale en affermit les bases, et l'autorité pontificale lui donna son suprême couronnement.

" Il lui a sans doute manqué, dès l'origine, ces dotations princières qui étaient jadis l'apanage de nos antiques maisons de science et d'étude ; mais au moins n'a-t-elle pas été privée de ces trésors de zèle et de générosité qui valent mieux encore, puisque les révolutions ne sauraient les soustraire avec perfidie, ni les ravir avec violence.

" Par un bienfait signalé de la Providence, c'est dans notre Séminaire de Québec, berceau de tant d'hommes distingués, c'est au cœur de ses directeurs, dont la longue suite a été si glorieuse, que fut déposé, il y a un demisiècle par les mains de nos évêques, et aux acclamations de tous, ce grain de sénevé qui, grâce à la bénédiction du ciel, est maintenant un arbre majestueux à l'ombre duquel plusieurs générations sont déjà venues s'asseoir et se nourrir de l'abondance de ses fruits.

" En évoquant ces souvenirs, il nous faut pourtant constater avec tristesse qu'ils sont tous, hélas! disparus de la scène de ce monde, ceux qui assurèrent au peuple canadien son université catholique et les innombrables avantages dont elle a été la source féconde. Il n'est plus, en effet, ce grand Pape qui encouragea ses débuts et qui, par sa bulle Inter varias sollicitudines, lui accorda l'érection canonique solennelle et les privilèges les plus étendus. L'auguste

Souveraine qui en signa la charte, le huit décembre rnilhuit-cent-cinquante-deux, est également descendue dans la tombe. Tout auprès des reliques du vénérable François de Laval, l'illustre Louis-Jacques Casault et les dignes prêtres qui furent ses auxiliaires dans l'œuvre de la fondation, dorment du sommeil des saints ; et avec eux, deux de nos recteurs, de précieuse mémoire.

" Non loin de là, au sanctuaire de la cathédrale, à côté du premier visiteur, repose eu paix dans sa pourpre cardinalice celui qui fut le dernier à s'éteindre de toute cette pléiade remarquable, et qui resta jusqu'à la fin le gardien jaloux et l'intrépide défenseur des droits sacrés de notre Aima Mater.

" Adjoignons-leur dans nos regrets cette multitude d'autres vaillants ouvriers, laïcs et ecclésiastiques, qui prêtèrent l'appui de leur influence et de leur travail à la consolidation de l'Université naissante.

" Mais aucun de ces personnages d'élite n'est mort tout entier : ils se sont survécu en ceux qui ont été appelés à continuer leur œuvre. Léon XIII, comme Pie IX, a aimé l'Uuiversité Laval ; et s'il a cru, dans son incontestable sagesse, devoir un jour diviser en apparence ses forces, eu les laissant s'épanouir sur deux théâtres distincts, il a tenu plus fortement encore à proclamer que l'unité de nom et de vie serait à jamais la consécration essentielle de cette transformation pacifique. Que de fois d'ailleurs, pendant son long règne, Sa Sainteté n'a-t-elle pas fait arriver jusqu'à cette institution, surtout dans son encyclique si élogieuse Affari vos, avec ses encouragements, des marques de sa haute approbation et de son affection toute particulière. La voix officielle de notre cardinal protecteur à Rome, et, en ces derniers temps, la

voix non moins chère de nos délégués apostoliques au Canada, en ont été souvent aussi les heureuses messagères.

" L'Université pourrait-elle douter un instant de la bienveillance royale ? Dès 1860, elle en a reçu dans cette enceinte les généreuses prémices de la part de Son Altesse le Prince de Galles, aujourd'hui notre roi ; et il y a quelques mois à peine, l'héritier présomptif du trône lui en réitérait l'assurance, et la félicitait d'être toujours demeurée, sous l'action de l'Eglise catholique, l'école par excellence du respect, de l'ordre et de la parfaite loyauté.

" Nous avons enfin, sur le siège métropolitain de Québec, un prélat vénéré qui ne peut oublier les liens étroits qui l'ont uni pendant de longues années à cette maison. Après en avoir été l'ornement et en avoir épousé toutes les causes, il continuera, nous en sommes sûrs, en sa qualité de chancelier, et de concert avec ses collègues dans l'épiscopat, à l'honorer de sa paternelle bienveillance et à la couvrir de son puissant patronage.

" Mais le meilleur gage de prospérité que puisse avoir notre Aima Mater, n'est-ce pas celui qui, en cette fête touchante, s'offre vivant à nos yeux sur cette estrade, où brille au complet le corps universitaire, sous le regard tutélaire de nos pères et bienfaiteurs dont les images bénies forment au-dessus de sa tête une immortelle couronne ? Ce magnifique spectacle résume toute notre histoire, puisqu'il atteste la fécondité du passé, les gloires du présent et les espérances de l'avenir.

" Vous êtes, Monsieur le recteur, le centre de toutes ces forces bienfaisantes ; et quand nous nous rappelons la sympathie qui accueillit votre élévation au poste éminent que vous occupez, et où vous avez su vous concilier tous

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les esprits et captiver tous les cœurs ; quand nous vous voyons assisté des sages conseils de deux des plus illustres recteurs qu'ait eus l'Université Laval ; quand, enfin, nous apercevons groupés autour de votre personne les savants et dévoués professeurs de nos quatre grandes facultés, qui sont tous enfants de cette institution, il ne nous est plus possible de nous étonner de l'ascendant qu'a eu jusqu'ici, et que continuera à exercer notre Mère bieu-ainiée sur les destinées de la nation.

" Votre œuvre est là sous mille formes variées. Les lettres, les sciences et les arts vous doivent d'incessants progrès. Leurs fruits, dit-on, n'atteignent pas toujours une parfaite maturité, et ne donnent pas toujours toute la saveur désirable, mais les arbres qui les portent ne manquent ni de sève ni de vigueur : cultivés avec soin, greffés par des mains exercées, ils produiront peut-être un jour une récolte abondante et plus digne d'être recherchée. C'est à ce résultat que tendent, sous la direction de maîtres habiles, les milliers d'étudiants de nos collèges affiliés, eu attendant qu'ils s'associent aux travaux intelligents de leurs aînés, ces esprits de choix qui appellent de tous leurs vœux le développement des études scientifiques et le perfectionnement de notre langue et de notre littérature nationale.

" Plus sensibles ont été les succès de la Faculté de médecine. Ses professeurs, formés ici d'abord, puis perfectionnés dans les célèbres universités d'Europe, se tenant au courant de toutes les découvertes récentes, se sont acquis, même à l'étranger, une enviable réputation. Nos familles les bénissent ; les hôpitaux de nos villes redisent les merveilles de science et de charité qu'ils opèrent, et leurs élèves, consciencieux et chrétiens, répandus dans nos campagnes et sur tout ce continent, l'œil toujours fixé sur

ceux qui furent leurs instituteurs et leurs modèles, sont autant de bouches éloquentes qui publient partout la louange de l'Université Laval. Nous en aurons une nouvelle preuve dans la grande convention médicale qui coïncide avec ces fêtes, et à laquelle les autorités préparent un si cordial accueil.

" Nous sera-t-il permis d'espérer, Monsieur le recteur, qu'ils n'ont pas été non plus trop indignes de leur auguste Mère, les hommes de loi qu'elle a initiés depuis cinquante ans à la connaissance du droit, à la défense et à l'administration de la justice, ainsi qu'à cette autre profession qui en relève et d'où dépendent souvent la paix et la sécurité des citoyens? Leurs noms vous sont connus; vous les avez suivis jusque dans les positions élevées qu'ils ont occupées au barreau, sur le banc judiciaire, et même dans les fonctions redoutables du gouvernement de l'Etat. Toujours et partout, nous l'affirmons, ils se sont efforcés d'être les champions fidèles des immuables principes qu'on leur a appris à connaître et à respecter comme l'unique fondement du bonheur de la société chrétienne. C'est leur désir de ne dévier jamais de ces honorables sentiers.

" Monsieur le recteur, il appartiendrait à des voix plus autorisées que les nôtres de dire à quelles hauteurs on est parvenu, dans cette maison, dans la poursuite des études théologiques et des sciences divines qui en sont le royal domaine. Ce que nous savons toutefois, c'est que si notre clergé se distingua de tout temps par ses connaissances, jamais il n'a brillé d'un plus vif éclat que de nos jours. De l'aveu de tous, le foyer de lumière est ici: il s'alimente des richesses de doctrine dont la ville éternelle est la dépositaire infaillible ; les mains laborieuses de vos docteurs, ardents disciples de l'Ange de

l'Ecole, l'active sans cesse, et son rayonnement se projette non seulement sur les élèves du sanctuaire, mais sur l'Eglise entière du Canada.

" Grâce à une attention délicate, les bienfaits de l'enseignement universitaire ne sont pas restés le partage exclusif des étudiants de Laval ; on a daigné y convier toutes les classes avides de s'instruire. Non seulement les immenses bibliothèques, les laboratoires et les musées leur sont constamment ouverts, mais chaque année on a organisé en leur faveur ces séries de cours et de conférences qui ont été suivies avec un si vif intérêt. La publication de ces remarquables leçons, jointe à celle d'ouvrages plus considérables encore, a valu à leurs auteurs les appréciations les plus flatteuses : leur gloire est devenue la nôtre.

" Ht afin que rien ne manque à l'éloge de notre A/ma Mater, comme rien n'a manqué à son mérite, laissez-nous rappeler, Monsieur le recteur, que c'est elle et toujours elle qui, depuis sa fondation, a été l'âme dirigeante de notre peuple, et qui s'est faite, en toute circonstance, l'inspiratrice et l'interprète de ses meilleurs sentiments. Nos fêtes religieuses et nationales ont trouvé ici, après nos temples, leur théâtre le plus beau. Est-il, Monsieur le recteur, un seul étranger de distinction, prince du sang, envoyé du Pontife Suprême, gouverneur, homme d'Etat, littérateur, historien, savant, que vous n'ayez salué à son passage dans la vieille cité de Champlain et décoré de vos titres les plus élevés ? un ami de notre race que vous n'ayez acclamé et dont vous n'ayez cherché à faire entendre à nos populations les sympathiques accents ? Est-il un seul de nos compatriotes dont l'Université n'ait encouragé le talent

et couronné les efforts ? une cause juste qu'elle n'ait publi-

quement défendue, un anniversaire qu'elle ait oublié de célébrer, un événement important qu'elle ait laissé passer inaperçu? Cette antique salle des promotions a vu toutes ces démonstrations splendides, et elle sera à jamais imprégnée du parfum de leur souvenir.

" Honneur donc, Monsieur le recteur, honneur, amour et reconnaissance éternelle à notre Mère !

" C'est le cri du cœur de tous ses fils ici présents, et de ceux même qui sont privés du bonheur de cette réunion, mais dont les poitrines vibrent à l'unisson des nôtres.

" Soyez nos témoins, en ce jour mémorable, vous tous qui assistez à ces fêtes, vous surtout, Universités sœurs, qui nous apportez par vos représentants ou qui nous avez fait parvenir l'hommage de vos vœux et l'assurance de votre précieuse amitié ! Que l'écho de ces solennités aille redire au loin, et jusque par delà l'océan, mais plus spécialement à la France aimée, ce que nous sommes et ce que nous voulons être avec l'aide de Dieu !

" Heureux serions-nous maintenant, Monsieur le recteur, si, avec l'expression réitérée de notre gratitude et de notre attachement filial, il nous était possible de déposer aux pieds de notre vénérable Aima Mater, pour ses noces d'or, une corbeille plus riche et mieux remplie ! Celle que nous présentons en ce moment est le fruit des offrandes réunies de ses enfants et de tous ceux qui l'aiment et qui l'admirent. Cette corbeille, elle restera ouverte à la munificence de nos concitoyens favorisés de la fortune, et auxquels il vient d'être donné de si magnifiques exemples de libéralité. Bile appellera peut-être aussi de nouvelles faveurs de la part de ceux qui par devoir sont chargés de protéger efficacement l'avancement intellectuel et moral des villes ou des pays dont ils ont la garde sacrée.

" En attendant, Monsieur le recteur, puisse cet humble témoignage de notre bonne volonté envers notre chère Université Laval l'aider à poursuivre sa noble mission, et à demeurer plus que jamais ce qu'elle a été pendant les cinquante premières années de son existence, la force vive et la gloire immaculée de la religion et de la patrie ! "

A cette adresse, qu'accompagnait un royal cadeau de cent mille piastres, offert par les anciens élèves et les amis de l'Université Laval, Monsieur le recteur répondit par le discours suivant :

" Il faudrait être bien froid et bien insensible pour ne pas se sentir ému jusqu'au fond du cœur par les témoignages si solennels que vous nous donnez de votre attachement et de votre reconnaissance. Cette réunion si nombreuse, où nous voyous groupées autour de nous tant de sympathiques amitiés, éveille en nos âmes de douces et profondes émotions. Cette démarche que vous faites aujourd'hui vous honore et nous cause une joie bien vive. Vous apportez à l'Université l'expression de votre filial dévouement, et à ceux qui la dirigent des marques sensibles d'une confiante et bienveillante amitié.

" S'il est vrai qu'il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir, il n'est pas défendu de penser que le plein bonheur consiste à donner ce qu'on a de meilleur, et à recevoir en échange ce que les âmes peuvent offrir de plus excellent. Voilà pourquoi nous nous estimons aujourd'hui très heureux.

" Nous donnons notre temps, notre activité, notre zèle, nos forces, afin de contribuer à rendre notre chère Université plus prospère. A cela nous trouvons notre

bonheur, car, en agissant ainsi, nous savons donner au Canada, à l'Eglise, à Dieu.

" Mais recevoir de votre part des témoignages de fidélité et d'affection, d'amitié et de dévouement comme ceux dont nous sommes entourés aujourd'hui, c'est le comble, et nos cœurs débordent. Nous vous remercions avec effusion de la manifestation de ces nobles sentiments ; nous en connaissons la sincérité et la profondeur. Aussi nous éprouvons une indicible émotion à vous entendre les exprimer.

" Notre joie n'a d'égale que la reconnaissance que nous éprouvons pour Dieu, dont nous ne pouvons oublier les bienfaits. " L'Université, dites-vous dans votre charmante adresse, a été longtemps attendue et désirée ; elle s'est levée à l'heure marquée de Dieu . . . C'est du Séminaire de Québec qu'est sorti se grain de sénevé qui, grâce à la bénédiction du ciel, est maintenant un arbre majestueux à l'ombre duquel plusieurs générations sont déjà venues s'asseoir et se nourrir de l'abondance de ses fruits."

" Oui, vous avez raison de le dire, c'est Dieu qui l'a voulue, notre Université. C'est lui qui en a préparé la fondation, qui en a effectué le développement.

" Celui qui veut connaître parfaitement un fleuve majestueux se rend à sa source ; il contemple l'eau limpide qui sort du rocher; il admire la beauté du paysage que vivifie et rafraîchit l'onde jaillissante ; il bénit la main de la Providence qui ouvre les entrailles de la terre et verse des eaux fécondes afin de pourvoir aux besoins des peuples et de prévenir la sécheresse. Puis il descend le cours du fleuve ; il suit les nombreux circuits de son cours rapide, et il contemple les bienfaits qu'il répand sur les rivages.

" Il fait bon, dans un jour comme celui-ci, de remonter

aux sources mêmes de l'histoire de l'Université, d'assister à la naissance de notre vieux Séminaire, de voir Dieu prenant cette maison sous sa protection, la comblant de ses faveurs, lui donnant chaque jour des preuves d'une prédilection qui surprendrait si nous ne connaissions pas le bien qu'il veut faire avec elle et par elle.

" Pour fondateur, il lui donne un homme de génie, un saint, qui quitta le beau pays de France pour venir sur les bords alors inhospitaliers de notre grand fleuve travailler à étendre le royaume de Jésus-Christ. Autour du vénérable Mgr de Laval, il met de vrais prêtres, capables de suivre sans peur ni faiblesse la voie du devoir, des hommes possédant l'énergie, la persévérance du caractère, cette volonté forte et vaillante que n'émeuvent pas les obstacles, que ne rebutent pas les épreuves, que ne ralentissent pas les combats. Comme leur évêque, ils ont renoncé à tout pour consacrer leur vie au bien et au bonheur des autres. Aussi on les voit partout élever les esprits, soigner les corps, fortifier les âmes, répandre les bienfaits d'un dévouement qui est intarissable parce qu'il vient de l'Infini et qu'il y retourne.

" Or, il est intéressant de voir comment le Séminaire de Québec, fondé avec tant de sollicitude, capable, dès ses premières années d'existence, de dévouements si apostoliques, s'est peu à peu développé, a subi avec les années des transformations profondes, et s'est, pour ainsi dire, lentement acheminé vers les œuvres de haute éducation qu'il devait créer au Canada.

" Sous le régime de la domination française, il est tout simplement un séminaire chargé de préparer au sacerdoce les jeunes clercs qu'on lui confie. Il ne donne pas lui-même l'enseignement classique que ses élèves.

vont demander aux professeurs du Collège des jésuites.

" Mais un jour le Canada dut passer à l'Angleterre. Il fallut se séparer de la France, et cependant rester français ; il fallut devenir les sujets loyaux d'un roi anglais, membres actifs d'une nation protestante, et cependant rester catholiques. Bt pour travailler à cette œuvre, Dieu se servit de notre Séminaire. Le beau et vaste Collège des jésuites venait d'être fermé aux lettres et aux sciences. Le Séminaire comprit quelle tâche lui imposaient la religion et la patrie ; il se chargea volontairement et gratuitement de l'instruction publique. Les circonstances furent difficiles, on le sait. Mais Dieu fit monter sur le trône épiscopal de Québec des hommes éminents, parmi lesquels nous nous plaisons à rappeler NN. SS. Briaud et Plessis. Il y a dans la vie de ces hommes de grandes idées, de grands sacrifices et de grandes influences, c'est-à-dire les éléments essentiels de la grandeur humaine.

" Ces évêques demeurent au Séminaire ; non seulement ils voient de près le dévouement de ses membres et ils admirent leur science et leur sagesse, mais encore ils prennent conseil de ces hommes éclairés dont tous les sentiments étaient marqués de noblesse et d'élévation.

" Encouragé par les chefs de l'Eglise canadienne, le Séminaire se développe ; il forme des hommes éminents. Le gouvernement représentatif, introduit par l'acte de 1791, trouva des Canadiens instruits, capables de défendre leurs droits politiques, inébranlables dans leurs convictions, intègres dans leur conduite. Le Séminaire avait formé ces hommes vaillants et forts, éclairés et éloquents, qui ne demandaient pas leurs inspirations à de mobiles et de mesquins intérêts, qui ne regardaient pas au jour qu'il faisait pour prendre des décisions et orienter leur con-

duite. Plutôt que de trahir leur pays, ils auraient avec plaisir souffert la mort. Parati sumus mori magis quam patrias Dei leges prœvaricari.

" En même temps que ces hommes d'Etat, sortent du Séminaire de Québec de saints prêtres comme les Brassard, les Ducharme, les Girouard, les Painchaud, qui s'en vont, à l'exemple de Mgr de Laval, fonder dans les différentes parties du Canada les séminaires de St-Hyacinthe, de Nicolet, de Ste-Thérèse, de Ste-Anne ; hommes de talent et d'énergie sans doute, mais surtout hommes de cœur; et c'est pourquoi ils sont parvenus à réaliser leur merveilleux dessein ; c'est pour cela que nous leur donnons notre entière admiration, car nous sommes de ceux qui pensent avec Lacordaire que " s'il fallait dresser des autels à quelque chose d'humain, il serait mieux d'adorer la poussière du cœur que la poussière du génie."

" Mais le pays s'est développé. Des besoins nouveaux se font sentir. L'enseignement de nos collèges et de nos petits séminaires ne suffit plus : on songe à la fondation d'une université. Le gouvernement nomme un comité dont les membres doivent étudier cette importante question. Ils consultent Mgr Hubert, qui fait une réponse dont on ne saurait trop admirer la sagesse. L'éminent prélat est d'avis " que le temps n'est pas encore venu de fonder une université à Québec." C'était donner le coup de mort à un projet dont l'exécution eût été au complet désavantage des sujets français et catholiques de Sa Majesté.

" Cependant les évêques comprennent que la création d'une université pour la jeunesse catholique va s'imposer. Ils demandent, avec toute l'ardeur de leurs cœurs d'apôtres, au Séminaire de Québec de se charger de la fondation de cette œuvre nationale et religieuse.

" Le Séminaire prévoit des difficultés. Aussi le supérieur écrit-il à Mgr l'archevêque : " Tous les directeurs du Séminaire sont persuadés que l'existence d'une université catholique serait une chose excellente pour la gloire de Dieu : mais ils ne sont pas aussi sûrs que le bien de la religion et celui de notre maison demandent que ce soit le Séminaire de Québec qui devienne cette université."

" Plus tard, on fait de nouvelles instances. Il faut absolument agrandir l'œuvre de Mgr de Laval, et on dit au Séminaire : Dilata locitm tentorii tut et pelles tabernaculorum ex tende. (I)

" Enfin, le supérieur et les directeurs du Séminaire répondent : " Nous sommes disposés à faire tout ce qui dépendra de nous pour satisfaire les désirs de NN. SS. les évêques, s'ils pensent que cette érection soit pour la plus grande gloire de Dieu."

" C'est cette parole qui a fondé l'Université. Elle est donc née de cette inspiration toute chrétienne et constamment renouvelée qui avait créé et agrandi le Séminaire de Québec. Comme toutes les institutions qui sont les œuvres du dévouement et de la charité, elle devait sans doute croître lentement, se développer au milieu des épreuves, des difficultés de toutes sortes ; mais n'est-ce pas là le signe même de sa noble origine ? et ces épreuves n'ontelles pas été en somme comme la rosée amère et nourricière qui a alimenté sa vie et soutenu sa croissance ?

" Voilà cinquante ans que l'Université existe. Qu'at-elle fait ? Elle vous a faits, vous ses enfants distingués ; et il me semble qu'elle peut être appelée, comme la Rome ancienne, " une heureuse productrice d'hommes, "

(i) Isaïe, 44, 2.

" Fondée à une époque de notre histoire où le peuple canadien-français, jouissant enfin des libertés politiques qu'il avait si longtemps revendiquées, travaillait plus énergiquernent que jamais à former sur cette terre de Québec une société bien constituée, prospère, ouverte à tous les véritables progrès, l'Université comprit le rôle social qu'elle devait jouer; elle s'efforça, dans la mesure où le permettait son organisation encore incomplète, de contribuer au perfectionnement de nos institutions. Bile prépara les hommes qui plus tard, dans le clergé, sur la scène politique, dans la magistrature, dans les professions libérales, devaient être les artisans de notre fortune. Elle n'a cessé d'être la pépinière féconde d'où sont sortis ceux qui parmi nous ont exercé une action importante ou décisive sur notre vie nationale.

" Elle a été assez heureuse pour voir s'élargir peu à peu le champ de son activité et la zone de son influence. Et si Mgr de Laval, éveillé de son sommeil par toutes ces démonstations que vous faites, apparaissait au milieu de vous et voyait quels développements heureux a réalisés l'œuvre qu'il fondait en 1663, quel arbre est devenu le grain de sénevé, et quelle génération s'abrite aujourd'hui sous ses rameaux, il serait sans doute ravi d'un tel spectacle.

A la vue de tous ces prêtres, il s'écrierait : Hi qui sunt, et unde venerunt ? — Qui sunt ? Ce sont les vrais prêtres que le grand évêque désirait pour sa chère Eglise du Canada ; des prêtres qui ne comprennent pas qu'on puisse se résoudre à travailler avec négligence, à faire les choses à moitié, à compter sa peine et son temps, quand on est au service de Dieu. Ils se sont donnés à Dieu pour les âmes, et ils se sont donnés aux âmes pour Dieu.

Aussi le vénérable Mgr de Laval leur dirait-il : Fratres mei carissimi et desideratissimi, gaudium meum et corona mea.

" Unde venerunt ?

" — Ils viennent de tous les coins du pays ; ils viennent même de la France.

" Il y a deux siècles, les enfants de cette noble nation venaient au Canada pour conquérir des âmes à Dieu, ouvrir les esprits aux clartés de la foi et à la lumière des sciences. Aujourd'hui ils viennent nous demander la vie intellectuelle ; ils viennent respirer l'air si réconfortant de la plus entière liberté dans notre pays " beau en toutes perfections, " pour me servir de la pittoresque expression du grand Champlain.

" Puis, quand nous leur aurons servi avec plaisir pendant quelques années le pain des sciences, ils s'en iront en Afrique et dans les îles de l'Océanie porter sans doute avec l'Evangile les germes de la civilisation, mais aussi avec le règne de la foi, la langue de la France et le bon renom de l'Université Laval.

" Quelle consolation n'apporterait pas aussi au cœur de Mgr de Laval, le spectacle que nous offrent tous ces hommes d'Etat éminents, ces magistrats intègres, ces médecins éclairés, tous enfants de l'Université, tous accourus ici pour rendre hommage à la grande pensée qui inspira la fondation de notre maison, pour témoigner leur vive reconnaissance à notre Université qui les a formés, et pour lui dire avec le poète : Quod spiro et placeo, si placeo} tuum est.

" Pourquoi ne pas l'avouer? Nous croyons lire dans vos cœurs les sentiments qui animaient notre poète canadien quand il écrivait :

Si du séjour céleste où son âme immortelle S'enivre des clartés de la vie éternelle, Laval peut contempler ces murs resplendissants Où lançant tous ses feux l'intelligence humaine, Des travaux de l'esprit embrassant le domaine, Fait briller des rayons sans cesse renaissants ;

S'il a vu comme nous vos nobles sacrifices, Les arts encouragés par vos mains bienfaitrices ; S'il entend aujourd'hui ces hymnes triomphants Qui chantent votre nom dans ce concert immense Que fait monter au ciel notre reconnaissance, Il doit dire de vous : Ils sont bien mes enfants.

" Etre les vrais enfants de Laval, continuer son œuvre, avoir son dévouement, être animés du même zèle pour la bonne formation des jeunes gens, voilà notre désir, voilà notre ambition, voilà le genre de reconnaissauce que nous voulons vous donner pour les marques d'estime et de confiance dont nous sommes aujourd'hui l'objet.

" Nous travaillerons de notre mieux à faire de nos élèves de saints prêtres et de bons citoyens. Ht si jamais nous nous sentons presque découragés sous le poids de la lourde charge que nous avons à remplir, nous penserons à Dieu, car ceux qui espèrent en lui renouvelleront leurs forces, ils prendront des ailes comme l'aigle et ils ne seront pas fatigués , ils iront toujours et ne défailliront jamais. Assument pennas sicut aquilœ, current et non laborabunt, ambulabunt et non déficient." (I)

" Nous nous rappellerons ceux qui nous ont précédés dans cette maison, qui nous ont laissé de si bons exemples, qui nous protègent du haut du ciel où ils jouissent de la récompense promise à ceux qui se donnent à la formation

(i) Isaïe, 40, 31.

3î6 FÊTES DU CINQUANTENAIRE

des aines. Fulgebunt quasi stellœ in perpétuas œternitates.

" Nous nous rappellerons aussi la sympathie dont vous nous entourez, l'attachement que vous nous manifestez et sur lequel nous pourrons toujours compter. Les sacrifices deviennent une source de bonheur quand ils ont une telle récompense ; les âmes les plus faibles s'embrasent d'un courage à toute épreuve quand elles se sentent appuyées d'une telle protection.

" Vous savez quelles sont les dernières paroles adressées par Ozanam à sou auditoire de la Sorbonne : " On reproche à notre siècle, dit-il, d'être un siècle d'égoïsme, et l'on dit les professeurs atteints de l'épidémie générale. Cependant, c'est ici que nous usons nos forces et je ne m'en plains pas ; notre vie appartient à nos élèves, nous la leur donnons jusqu'à notre dernier souffle. Quant à moi, messieurs, si je meurs, ce sera à votre service."

" Nous aussi nous voulons ne pas être égoïstes ; nous mourrons au service des jeunes gens que vous nous confiez ; nous nous appliquerons sans relâche à leur formation morale et intellectuelle, et notre suprême ambition est que se réalise pour notre Université cette parole de l'Esprit Saint : " Les enfants sont la couronne des pères, et les parents sont la gloire des enfants."

Après la réponse de Monsieur le recteur à l'adresse des anciens élèves, Monsieur A. Kleczkowski, consul général de France, monta sur l'estrade, et présenta à l'Université Laval et à ses anciens élèves, M. Thamin, recteur de l'Académie de Rennes, délégué de l'Université de France aux fêtes du cinquantenaire de Laval.

M. le consul général, dont on aime tant ici à entendre la parole si sympathique, s'est exprimé comme suit :

tn jubile 317

" La mission qui m'est dévolue est très simple et très agréable. J'ai à présenter, d'une manière formelle, à votre Université, jeune aujourd'hui de cinquante ans, le délégué envoyé auprès d'elle par l'Université de France, vieille, si l'on remonte à ses origines, de sept centaines d'années.

" A votre Université canadienne, l'envoyé, que je ne nomme pas encore, est chargé d'apporter, de la part des Universités françaises, un salut cordial, un salut où il entre de la sympathie, de l'estime, du respect, mais aussi, mais surtout, ce je ne sais quoi d'exquis et d'indéfinissable qui ne se trouve, si je l'ose dire, que dans un baiser d'affection maternelle. Que si cette expression cause de la surprise, sachez que l'idée de tendresse qu'elle inclut, je ne fais que l'emprunter à la lettre par laquelle, il y a peu de temps, le recteur aimé de cette maison m'entretenait de son vif désir de voir l'Université de France participer, au moyen d'une représentation directe, aux fêtes de votre jubilé. " C'est la mère, écrivait-il, qui viendrait dire à sa fille qu'elle est contente d'elle ; c'est la vieille France qui viendrait encourager, féliciter des enfants qui n'ont jamais cessé de l'aimer."

" Des sentiments si délicats, et d'une sincérité si éloquente, ne pouvaient manquer de toucher des cœurs français. La lettre, qui en contient l'expression, a été communiquée à Paris ; si c'est une indiscrétion, celui qui s'en est rendu coupable ne songe même pas à s'en repentir. Cette lettre a passé sous les yeux du ministre des Affaires étrangères et du ministre de l'Instruction publique. L'effet en fut irrésistible.

" Tout de suite l'envoi d'un délégué spécial à Québec fut décidé. Bt, afin de donner à cet acte de courtoisie, à ce

témoignage de bonne amitié, la signification la plus ample, le choix du gouvernement s'est porté sur un des membres les plus distingués de notre enseignement supérieur, sur un des maîtres qui l'honorent le plus par leur vie et par leurs travaux, et sont dès lors particulièrement à même de le faire comprendre et de le faire aimer.

" Ce maître, maintenant, est là devant vous. Ce qu'il ressent, ce qu'il pense, depuis trois jours qu'il a pris contact avec cette terre canadienne, douce en cette saison, et si riche en tous temps de poésie et de souvenirs, je n'ai pas à vous l'apprendre. Il vous le dira lui-même. Ce que je sais, c'est qu'il se réjouit du mandat dont il est investi. Il est fier, très fier de venir à vous, comme une sorte d' " envoyé extraordinaire" auprès d'une grande puissance — d'une grande puissance morale — et l'Université Laval ne serait rien, si elle n'était pas cela. Klle est un sanctuaire, elle est une citadelle ; l'antique foi religieuse s'y réchauffe, l'esprit national s'y fortifie. Ici s'élabore l'avenir.

" Héritière d'un passé commun, ardente à perpétuer l'œuvre des ancêtres, comment cette Université ne seraitelle pas chère à la France, et à tous ceux qui ont au cœur l'amour de tout ce qui fut son histoire.

" Ma mission est remplie. Avec l'autorisation de M. le recteur, et sans prétendre empiéter sur aucune de ses prérogatives, je donne la parole à M. Raymond Tharnin — je le nomme cette fois — recteur de l'Académie de Rennes, "ambassadeur" de l'Université de France auprès de la vaillante Université canadienne de Québec ! "

Après cette allocution vivement applaudie, M. Raymond Thamin, au nom de l'Université de France, prononça le discours suivant :

" Monsieur le Consul général vient de me présenter à vous en des termes trop aimables et qui me gêneraient, si je ne faisais abstraction, dans la solennité de cet instant, de tout sentiment personnel, de modestie aussi bien que de vanité, et si je n'étais disposé à me réjouir de tout ce qui peut donner un sens élevé — il ne saurait l'être trop — à la mission que je remplis près de vous.

" Oui, messieurs, je vous apporte le salut des universités françaises, de celle de Paris, si riche de passé et de gloire, qui m'a élevé, de celle de Lyon, où j'ai longtemps enseigné, de celle de Rennes, à la fortune de laquelle j'ai, pour le moment, le grand honneur de présider, de toutes enfin ; d'un mot, je vous apporte le salut de la France, de la France non oublieuse et non oubliée. J'apporte ce salut à la terre toujours aimée, de plus en plus aimée du Canada ; je l'apporte à la ville de Champlain et de Montcalm, je l'apporte à nos gloires communes, à vous Canadiens et à nous Français, je l'apporte à la mémoire vénérée de l'évêque apôtre dont votre Université porte le 110m ; à cette Université enfin, sanctuaire et citadelle tout à la fois, comme on vient de le dire si bien, à cette Université qui a su incarner l'âme d'un peuple, et se faire la génératrice d'âmes conscientes de leur nationalité et des destinées qui l'attendent.

" On me demande de vous dire les sentiments qui m'animent au contact de ce sol, en votre présence, au son de la langue si pure que vous parlez, et dont mes oreilles, qui eu avaient été quelques jours sevrées, s'enchantaient hier et s'enchantent aujourd'hui. La bienvenue de ce pays m'a souri avant même que je fusse descendu du "char0 qui m'amenait. Quelques-uns des vôtres, qui se rendaient aussi à ces fêtes, ont reconnu eu moi le parent venant de

loin que je suis ; ils m'ont fait dire mon nom, les raisons de mon voyage, et la réunion de famille a, dès lors, commencé pour moi. D'un bout à l'autre des bancs bien remplis ou a chuchoté, et bientôt ou a su partout qu'un Français était là, et des yeux le cherchaient qu'il ne songeait pas à fuir. Des bonnes sœurs ont oublié un instant leur livre de prière, et braqué sur moi leurs blanches cornettes avec une curiosité émue. Que j'ai aimé ces regards et ces distractions que Dieu, pour l'amour de la France, pardonnera ! Puis, c'a été l'enchantement de votre ville et de ses horizons si beaux, et beaux d'une beauté française, où je reconnaissais, agrandis, des sites familiers, et, d'un vert plus intense, les arbres de ma Bretagne. J'ai fait, à peine débarqué, comme un pèlerinage national aux monuments de gloire et de deuil qui entourent cette cité longtemps disputée, et me suis empli l'âme des religieuses émotions du souvenir. J'ai erré dans vos rues étroites et grimpantes où tant de ressemblances de choses et de gens m'arrêtaient, et je me disais que c'est ici, plutôt que de l'autre côté de l'eau, qu'est la vieille France, et, comme vous dites d'un mot exquis, le vieux pays. Mais rien n'a valu la douceur de votre accueil ici même, et la façon dont ce mot m'a été dit par vous : " Vous êtes ici chez vous". Rien ne l'eût valu si je n'avais assisté hier à des spectacles dont je n'ai pas de mots pour égaler la poésie et la grandeur.

" Messieurs, vous avez eu le géuie de la fidélité, et vous en éprouvez aujourd'hui la vertu irrésistible. Vous avez ébraulé jusque dans leurs fonds les cœurs français par l'obstination de votre tendresse filiale. Si la France a conquis le Canada, c'est le Canada aujourd'hui qui a conquis la France, et contre cette conquête du cœur il n'y a

pas de caprice de la fortune ni de force humaine qui puisse prévaloir ?

" Laissez un français vous dire que votre tendresse a été bien placée. On vous a rappelé hier (et combien j'étais heureux d'entendre tomber d'une bouche canadienne, en des phrases où la pureté de la langue le disputait à la force de la pensée, ces choses que je projetais de vous dire moi-même !), on vous a rappelé le rôle historique de la France, son rôle dans le monde entier, son rôle en particulier sur ce coin de sol que nous foulons, et où une partie glorieuse de son histoire s'est jouée. Non seulement elle l'a arrosé de sou sang dont elle a toujours été prodigue, mais elle y a inauguré des méthodes de colonisation qui lui sont propres, et où se révèle le meilleur de son génie, colonisant par l'instruction et la charité plus que par la force, et bâtissant ici même, de préférence à des comptoirs, des écoles et des hôpitaux. Avant de venir ici, j'ai relu votre histoire, Ursulines et Hospitalières, et jamais bataille gagnée n'a valu, je ne dis pas devant Dieu, mais à la mesure humaine des résultats acquis, votre dévouement silencieux et séculaire. Vous fûtes des conquérantes, vous aussi, et dont les conquêtes ont défié tous les orages. C'est que dans la répartition des fonctions entre les races diverses qui peuplent notre planète, à la nôtre, messieurs, a été dévolu le département de la charité et de l'idéal, quelque forme d'ailleurs que, selon les évolutions de la conscience, celui-ci revête. O ma patrie, tu as choisi la meilleure part, et elle ne te sera pas enlevée ! Pour suivre la trace de la France dans l'histoire, il ne suffit pas, en effet, de voir où sont peintes sur une carte les couleurs françaises. Un homme d'Etat américain le disait récemment, dans un sentiment d'é-

quité et de reconnaissance, aux délégués de notre pays : " Nos villes, nos fertiles vallées, nos immenses industries sont des monuments impérissables en l'honneur de la France ! " Cela se disait à New- York, et nous sommes à Québec, où l'action française n'a pas été le bienfait d'un jour, mais le don du sang, le don de l'âme fait à la France nouvelle !

" Pour perpétuer cette action, toutefois, pour maintenir ces traditions, pour défendre cet esprit contre les invasions et les alliages, pour préserver de tout ce qui eu altérerait la pureté les eaux de ce beau fleuve qui a transmis aux générations successives du Canada l'esprit français, je veux dire la langue française elle-même, il fallait ce centre de résistance, ce sanctuaire de piété nationale dont on vous parlait, et que fut votre Université. Cela a été le trait de génie de ses fondateurs. Bn la fondant, non seulement ils ont donné à ce pays les prêtres, les avocats et les médecins chrétiens qu'ils désiraient, mais ils ont, pour une bonne part, fondé la nation. Ici s'est élaborée la conscience nationale dont la cérémonie d'hier faisait retentir, sur cette cime habituée aux grandes scènes historiques, la sage et forte affirmation. Pendant que certaines universités d'Europe forgeaient, mais dans la haine, l'âme d'un peuple aujourd'hui parmi les puissants de la terre, simplement, pieusement, vous ne demandiez qu'à l'amour et au souvenir leurs forces de conservation et leur don de résurrection. Votre méthode était la bonne ; elle est la méthode française, celle dont, malgré l'exemple donné, nous ne consentons pas à nous départir ; la seule dont nous voulions attendre les revanches d'influence déjà partout annoncées. L'Université Laval a donc été un conservatoire de la langue et de l'esprit français, et c'est de cela que l'Université de France vient

à cette heure la remercier par ma bouche. Bile a, par là, bien travaillé pour nos deux patries, pour les deux France s !

" Votre recteur, avec l'admirable modestie de ceux qui font de grandes choses sans s'en apercevoir, s'excusait près de moi de l 'exiguïté de vos bâtiments. Outre que le recteur de l'Université de Rennes ne les trouve pas si exigus que cela, je ne mesure pas, messieurs, quoique je vienne des Etats-Unis, à la dimension des bâtiments, la force intellectuelle et morale d'une université. François I disait du Collège de France, qu'il venait de fonder, mais non de loger : " Il est bâti en hommes ". Cette Université aussi a été surtout bâtie en hommes, en hommes de foi et de dévouement (de ce dévouement dont on nous disait hier soir le degré), qui ont accompli une œuvre sans proportion avec les ressources apparentes et matérielles dont ils disposaient. Les œuvres de l'esprit et de la charité ne sont pas, Dieu merci ! du même ordre que les autres biens de ce monde : elles ne s'achètent ni ne se payent. Votre capital à vous, trésor de foi religieuse et nationale, peut défier les autres formes du capital, — quoique je ne sois disposé à en dédaigner aucune.

u Avec une égale modestie, dans l'élégante brochure que vous avez publiée en souvenir de ces fêtes, avec une sincérité dont jamais, à ma connaissance, programme d'Université n'a donné pareil exemple, vous accusez l'insuffisance de votre Faculté des arts, et vous annoncez l'intention d'organiser un haut enseignement littéraire et scientifique. Je salue cet avenir que vous nous promettez, comme j'ai salué votre passé. Oui, penchez-vous studieusement, tendrement sur votre histoire :

O votre histoire, écrin de perles ignorées !

comme dit un de vos poètes ; oui, vivifiez par l'étude vos légendes, comme l'un de vous en a déjà donné l'exemple; considérez notre littérature et notre art comme vôtres ; mais fécondez par la critique votre littérature et votre art propres, car là aussi sont des éléments de conscience pour un peuple qui naît ou qui renaît. Vous avez raison, de même, de penser que toutes les batailles de demain se gagneront par les armes que donne la science, et que vous risqueriez, si ces armes ne se fourbissaient pas cliez vous, de voir s'éloigner de vous cette partie de la clientèle universitaire qui ne se contente pas du royaume de Dieu. Or il faut, dans l'intérêt même de ce que vous représentez, que vous continuiez d'être les éducateurs des fils les plus entreprenants de votre race, des futurs maîtres du monde matériel, de toute l'élite sociale. Donnez à cette élite ce qu'elle demande, et qui est aussi de la vérité, partant quelque chose qui vient de Dieu. Une université a un double rôle, tournée vers le passé et vers l'avenir, agent de conservation, et agent de progrès. Je ne sais si je dois vous féliciter davantage d'avoir si bien rempli celui-là ou de vous préparer à remplir celui-ci.

" Par là vous représenterez toute la culture française, celle d'aujourd'hui comme celle d'autrefois, la culture française dont vous êtes, dans cette partie du monde, les principaux dépositaires. De ce que vous avez fait, de ce que vous ferez dépend non-seulement l'avenir de notre commune race, mais l'avenir de ce continent à qui il faut, à lui aussi, sa France. Il manquerait quelque chose à l'Amérique, si notre race lui manquait, et si vous n'y remplissiez toute votre destinée. Il semble que l'horizon humain en serait assombri, et il semble que la vie serait moins douce à vivre si cette fleur sociale qu'est l'esprit français se faisait

plus rare sur le sol. Aiusi, non contents de vous aimer pour vous-mêmes, nous vous aimons pour l'humanité.

" N'allez pas ajouter que toutes ces façons de vous aimer reviennent à nous aimer, nous, et que nous nous mirons dans vos qualités. Si nous sommes fiers de reconnaître nos physionomies dans les vôtres, et si votre persistante affection a éveillé en nous les émotions les plus hautes, nous n'en sommes pas moins des frères depuis longtemps séparés, et qui, se retrouvant après une longue absence, ont beaucoup de choses à s'apprendre.

" Et j'ose dire, messieurs, que si vous avez à apprendre de nous peut-être, nous avons aussi à apprendre de vous. Nous pouvons nous être utiles les uns aux autres ; et j'espère bien que nous n'en resterons pas aux visites de politesse et de parenté, mais que l'échange d'idées, comme de denrées, deviendra incessant entre nous. Si le Canada a besoin de la France, de sa science, de ses arts, de sa littérature, la France a besoin du Canada, de l'exemple de ses vertus, de l'utile émulation que votre puissance d'expansion ferait peut-être naître chez nous, de la confiance en l'avenir de notre race que donne aux plus sceptiques l'admirable spectacle de vos récents progrès. Du chemin que vous avez fait, en suivant des voies différentes, nous tirerons de fraternelles leçons. Nous nous rajeunirons en un mot à votre contact, et vous nous rendrez en énergies neuves ce que nous vous donnerons d'expérience chèrement achetée et de connaissances lentement acquises.

" En attendant que s'établisse cette familiale coopération de nos forces vives aux uns et aux autres, que votre Université du moins, en cela encore initiatrice, resserre avec les Universités de France les liens que nous lions aujourd'hui.

" Je m'arrête sur l'expression de ce vœu, puisqu'il faut s'arrêter, si doux qu'il soit,- entre personnes chères les unes aux autres, de faire des rêves d'avenir après avoir évoqué le passé.

" Je ne m'arrêterai pas toutefois, sans vous avoir remis cette adresse, comme c'est l'usage entre universités européennes qui se congratulent. Mais vous y verrez cette fois autre chose qu'une carte de visite et que l'accomplissement d'une formalité coutumière, à savoir la charte d'alliance, le pacte de famille que je suis venu de là-bas signer avec vous au nom de l'Université de France."

Monsieur Thamin remit en effet, après ce discours, à M. le recteur, l'adresse que nous reproduisons dans l'appendice. L'éloquence, à la fois simple, précise et forte de l'orateur de l'Université de France émut profondément l'auditoire et souleva de longs applaudissements. Nos âmes restées françaises reconnaissent si facilement leurs sœurs de là-bas, et vibrent si volontiers aux accents qu'elles nous font entendre, aux fraternelles et fortifiantes sympathies qu'elles nous apportent !

Après M. Thamin, tous les autres délégués qui n'avaient pas encore présenté à l'Université Laval les congratulations des universités qu'ils représentaient, vinrent tour à tour offrir à M. le recteur une adresse qu'ils accompagnèrent de bonnes et gracieuses paroles.

M. James London, président de l'Université de Toronto, présenta, en même temps qu'une adresse, une lettre de félicitations de M. le ministre de l'Instruction publique de la province d'Ontario. Sir Sanford Fleming, délégué du Quen's Collège, de Kingston, dit quelle joie il éprouvait de revoir Québec, qu'il avait visité une première fois en

1845, alors que l'Université Laval n'existait pas encore ; combien surtout il était heureux d'y être aujourd'hui l'hôte d'uue grande Université, et de rencontrer si nombreux les descendants de cette race éminente et brave qui, la première, a implanté la civilisation au Canada.

M. John Hamilton, de Québec, représentait l'Université Bishop, de Lennoxville ; il s'estima particulièrement honoré d'être, auprès de l'Université Laval, le délégué d'une maison d'éducation qui a été fondée, comme Laval, sous l'inspiration du sentiment religieux, et qui reconnaît, comme elle, que la religion doit être la base solide de toute culture intellectuelle.

Le R. P. Ernery, recteur de l'Université d'Ottawa, exprima ensuite tous les vœux que forme pour sa sœur aînée de Québec, la jeune et florissante institution qu'il représente.

Toutes ces allocutions des délégués des universités sœurs furent écoutées avec beaucoup d'intérêt, de curiosité et de sympathie. Plus d'une fois les orateurs furent acclamés.

Après tous ces discours, M. le recteur annonça à l'auditoire que le conseil universitaire avait résolu, à l'occasion du jubilé d'or, d'offrir quelques titres honorifiques à ceux de ses anciens élèves dont la carrière honore le plus l'Université, et aux amis qui ont plus particulièrement droit à son affection ou à sa reconnaissance.

Ont été proclamés docteurs :

Lord Alexander Smith, baron de Strathcona et Mont Royal, commissaire général du Canada à Londres, docteur en droit ;

Les membres du gouvernement fédéral dont les noms suivent: Sir Wilfrid Laurier, premier ministre, docteur

en droit et docteur es lettres ; MM. Israël Tarte, docteur es lettres ; Charles Fitzpatrick, M.-E. Bernier, H.-G. Carroll, docteurs en droit ;

Les membres du gouvernement de la province de Québec dont les noms suivent : MM. S.-N. Parent, premier ministre, Lomer Gouin, H.-G. Duffy, docteurs en droit ; A. Turgeon, docteur es lettres ; J.-J. Guérin, docteur en médecine ;

Messieurs les juges J.-B. Gagné, et P.-A. Landry ; MM. L.-Ph. Pelletier et M. Tellier, députés, docteurs en droit ; M. le chanoine Archambault, vice-recteur de l'Université Laval à Montréal, docteur en théologie ;

MM. les supérieurs ou directeurs des séminaires ou collèges affiliés, dont les noms suivent :

M. I. Douville, supérieur du Séminaire de Nicolet, docteur eu théologie ;

M. A. Nantel, supérieur du Petit Séminaire de Ste- Thérèse, docteur es lettres ;

Mgr L. Richard, supérieur du Séminaire des Trois- Rivières, docteur eu théologie ;

M. R.-P. Sylvain, supérieur du Petit Séminaire de Rimouski, docteur en théologie ;

M. K. Delamarre, supérieur du Petit Séminaire de Chicoutimi, docteur en théologie ;

M. P.-J.-A. Lefebvre, supérieur du Petit Séminaire de Sherbrooke, docteur eu théologie ;

M. J.-R. Ouellette, supérieur du Petit Séminaire de Saint-Hyacinthe, docteur en théologie ;

M. J.-A. Lemieux, supérieur du Collège de Ste-Marie de Monnoir, docteur en théologie ;

M. G.-V. Villeneuve, supérieur du Collège de l'Assomption, docteur en théologie ;

M. C. Beaudry, C. S. V., supérieur du Collège de Joliette, docteur es lettres ;

M. L. McGarry, C. S. C, supérieur du Collège de St- Laurent, docteur en théologie ;

M. J.-A. Charlebois, C. S. V., du Collège Bourget, docteur en théologie ;

M. F. Lelandais, P. S. S., directeur du Collège de Montréal, docteur en théologie ;

M. J.-A. Allard, directeur du Collège de Valleyfield, docteur en théologie ;

M. P.-C. Gauthier, du Collège de Saint-Dunstan, docteur en théologie ;

Les membres du comité général des fêtes qui n'étaient pas encore docteurs : Sir A.-P. Pelletier, MM. les notaires J.-B. Delâge et J.-A. Charlebois, docteurs en droit ; M. le coroner A.-G. Belleau et M. C. Sewell, docteurs en médecine ;

Les membres du comité exécutif des fêtes non encore docteurs : Les honorables MM. Charles Langelier, Amédée Robitaille, W. Larue, docteurs en droit ;

MM. J.-E. Bédard, Isidore Belleau, avocats, docteurs en droit ;

Trois littérateurs canadiens, récemment élus membres de la Société royale : M. l'abbé G. Bourassa, M. Ernest Gagnon, M. R. Bellemare, docteurs es lettres.

Après cette proclamation des nouveaux docteurs, Mgr L.-A. Paquet s'avança au bord de l'estrade et remercia le Saint-Siège et Mgr l'archevêque de la dignité nouvelle dont on l'avait décoré pendant le banquet. Il le fit avec cette exquise délicatesse dont il est coutumier, et voulut bien reporter sur toute la Faculté de théologie un honneur dont, trop modestement sans doute, il se croyait indigne.

Ces dernières paroles mirent fin à la longue séance académique on l'intérêt toujours renouvelé avait tenu sans cesse en éveil l'attention des anciens élèves. Il était près de six heures du soir quand l'assemblée se dispersa : on avait juste le temps d'aller se reposer un peu avant de se rendre au concert qui devait terminer une journée si bien remplie.

A huit heures donc, le Manège de la Grande Allée, transformé encore une fois en salle de musique, s'ouvrait aux anciens élèves, se remplissait du même auditoire qui l'avait envahi la veille. Aussi bien, allait-on assister à l'exécution d'une œuvre qui faisait déjà grand bruit, que tout le monde voulait entendre, et qui devait, paraît-il» éclipser toutes les fêtes musicales que l'on avait jusqu'ici données à Québec.

Personne ne fut trompé dans son attente, et le drameoratorio Le Paradis perdit, le chef-d'œuvre de Théodore Dubois, fut admirablement rendu par les chœurs et les solistes qui en avaient été chargés. M. Joseph Vézina dirigeait encore l'orchestre, et les mêmes artistes que nous avons signalés déjà, à propos du concert de la veille, s'acquittèrent de leur tâche avec la même perfection, et recueillirent les mêmes applaudissements. Nous ne mentionnerons ici que Monsieur Joseph Saucier, excellent baryton canadien, venu exprès de Paris, où il était à compléter ses études vocales, pour tenir dans Le Paradis perdu le rôle de Satan. M. Saucier a remporté ici, le vingt-quatre juin, pour la façon si précise et si dramatique avec laquelle il a su interpréter son rôle, un succès

qui fait le plus grand lionueur à ses talents, et qui lui présage une brillante carrière.

Nous reproduisons, en même temps que les noms de tous les autres artistes, le programme de ce concert que le lendemain l'on devait répéter pour le public.

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