CHAPITRE III
LE JUBILÉ (Suite)
La journée du vingt-quatre juin. — La mes.se d'action de grâces à la Basilique ; discours de Mgr Bruchési. — Le banquet et les toasts. — Séance à l'Université ; l'adresse des anciens élèves ; réponse de M. le recteur.— Discours de M. Kleczkowski, consul général de France, et de M. R. Thamin, délégué de l'Université de France. — Allocutions des autres délégués des universités étrangères, — Honneurs académiques.—Le concert.
A journée du vingt-quatre juin a été consacrée tout ■*-' entière aux noces d'or : elle a été par excellence la journée de l'Université. Et vraiment, l'Université n'en pouvait souhaiter une plus brillante ni mieux remplie.
Le soleil, qui s'était levé le matin dans un ciel pur, nous promettait pour toute la journée une température fort agréable, et évidemment nous n'aurions pas aujourd'hui ces orages torrentiels qui avaient un peu gâté la soirée de la veille.
Plus de quinze cents anciens élèves étaient arrivés à Québec ; aussi la plus vive animation régnait-elle, dès le matin, dans le quartier de l'Université: on se préparait à exécuter de point en point tous les articles du programme de la journée.
âmes et qui ne demandaient qu'à s'exprimer. Pour traduire ces sentiments, et donner à la pensée de tous une forme qui la mît en bonne lumière et la fit bien saisir, on avait invité Monseigneur Brucliési, archevêque de Montréal, et vice-chancelier de l'Université, à prendre la parole après l'évangile.
Monseigneur de Montréal, qui fut lui-même pendant trois ans professeur à la Faculté de théologie de Québec, se rendit avec bonne grâce aux désirs des anciens élèves, et prononça le discours suivant :
" Jubilccus est et quinquagcsimus annus."
" C'est l'année jubilaire, l'année cinquantième ".
(Lévitique, ch. XXV, v. II.)
" Excellence, (l)
" Messeigneurs, " Mes frères,
''L'Université Laval a été fondée en 1852 par le Séminaire de Québec. La charte royale qui lui a été accordée par Sa Majesté la reine Victoria a été signée à Westminster le 8 décembre de la même année. Par la Bulle Inter varias sollicitudines du 15 avril 1876, le Souverain Pontife Pie IX a donné à l'Université son complément en lui accordant l'érection canonique solennelle avec les privilèges les plus étendus. Dès le principe, l'Université s'est placée sous la protection spéciale de la Très Sainte Vierge et a choisi pour sa fête patronale la fête de l'Immaculée Conception."
" Ce sont, mes frères, les paroles de la courte notice officielle qui raconte les origines de l'une des plus grandes
(1) Mgr Falcouio, délégué apostolique.
œuvres dont notre pays s'honore. Qui, parmi vous, ne les connaît pas ? Mais en les relisant dernièrement, je n'ai pu m'empêcher d'être frappé de leur simplicité. J'y ai reconnu le langage du dévouement et du patriotisme qui s'ignorent eux-mêmes, et je me suis rappelé ces chroniques du moyen âge qui, en termes concis, avec une modestie touchante comme celle des récits évangéliques, nous disent les glorieuses actions de nos pères.
" C'est que l'humilité, vertu divine, a tout pénétré dans le christianisme. Elle est devenue la passion des grandes âmes qui, heureuses de travailler au progrès des sciences, au soulagement du malheur, à l'avancement de toutes les nobles causes, ont mis plus de soin à cacher leurs mérites aux yeux des hommes que les héros du paganisme n'avaient employé d'art et d'éloquence à vanter leurs moindres exploits.
" Alais l'humilité des fondateurs et des bienfaiteurs publics ne saurait nous interdire à nous l'admiration et la louange.
" En présence des superbes cathédrales dont les architectes et les ouvriers n'avaient gravé leur nom sur aucune pierre, le peuple catholique aimait à chanter, à la gloire de ces ouvriers inconnus, l'hymne de sa joie et de sa reconnaissance.
" Donc, l'Université Laval naquit ici, à l'ombre de cette basilique, il y a cinquante ans, et nous sommes réunis aujourd'hui, autour de l'émineut délégué du Souverain Pontife, évêques, prêtres, citoyens, professeurs, élèves, j'oserai dire nation et patrie, pour célébrer son jubilé d'or.
" Cette fête était justice ; elle est pour nous, ce me semble, une fête nationale aussi bien que celle que nous
âmes et qui ne demandaient qu'à s'exprimer. Pour traduire ces sentiments, et donner à la pensée de tous une forme qui la mît en bonne lumière et la fit bien saisir, on avait invité Monseigneur Brucliési, archevêque de Montréal, et vice-chancelier de l'Université, à prendre la parole après l'évangile.
Monseigneur de Montréal, qui fut lui-même pendant trois ans professeur à la Faculté de théologie de Québec, se rendit avec bonne grâce aux désirs des anciens élèves, et prononça le discours suivant :
"Jubilants est et quinquagesimus annus. "
" C'est l'année jubilaire, l'année cinquantième ".
(L,é%'itique, ch. XXV, v. II.)
" Excellence, (I)
" Messeigneurs, " Mes frères,
''L'Université Laval a été fondée en 1852 par le Séminaire de Québec. La charte royale qui lui a été accordée par Sa Majesté la reine Victoria a été signée à Westminster le 8 décembre de la même année. Par la Bulle Inter varias sollicitudines du 15 avril 1876, le Souverain Pontife Pie IX a donné à l'Université son complément en lui accordant l'érection canonique solennelle avec les privilèges les plus étendus. Dès le principe, l'Université s'est placée sous la protection spéciale de la Très Sainte Vierge et a choisi pour sa fête patronale la fête de l'Immaculée Conception."
" Ce sont, mes frères, les paroles de la courte notice officielle qui raconte les origines de l'une des plus grandes
(1) Mgr Falcouio, délégué apostolique.
œuvres dont notre pays s'honore. Qui, parmi vous, ne les connaît pas ? Mais eu les relisant dernièrement, je n'ai pu m'empêcher d'être frappé de leur simplicité. J'y ai reconnu le langage du dévouement et du patriotisme qui s'ignorent eux-mêmes, et je me suis rappelé ces chroniques du moyen âge qui, en ternies concis, avec une modestie touchante comme celle des récits évangéliques, nous disent les glorieuses actions de nos pères.
" C'est que l'humilité, vertu divine, a tout pénétré dans le christianisme. Bile est devenue la passion des grandes âmes qui, heureuses de travailler au progrès des sciences, au soulagement du malheur, à l'avancement de toutes les nobles causes, ont mis plus de soin à cacher leurs mérites aux yeux des hommes que les héros du paganisme n'avaient employé d'art et d'éloquence à vanter leurs moindres exploits.
" Mais l'humilité des fondateurs et des bienfaiteurs publics ne saurait nous interdire à nous l'admiration et la louange.
" En présence des superbes cathédrales dont les architectes et les ouvriers n'avaient gravé leur nom sur aucune pierre, le peuple catholique aimait à chanter, à la gloire de ces ouvriers inconnus, l'hymne de sa joie et de sa reconnaissance.
" Donc, l'Université Laval naquit ici, à l'ombre de cette basilique, il y a cinquante ans, et nous sommes réunis aujourd'hui, autour de l'éminent délégué du Souverain Pontife, évêques, prêtres, citoyens, professeurs, élèves, j'oserai dire nation et patrie, pour célébrer son jubilé d'or.
" Cette fête était justice; elle est pour nous, ce me semble, une fête nationale aussi bien que celle que nous
célébrions hier, et une patriotique gratitude nous faisait à tous un devoir d'y prendre part. Un grand nombre parmi vous, mes frères, sont accourus pour remercier une mère, la mère qui a cultivé ce qu'ils ont en eux de meilleur, leur " Aima mater, " et le Canada tout entier veut acclamer une de ses bienfaitrices les plus insignes. D'une commune voix félicitons-la donc de son glorieux passé, et souhaitons lui d'heureuses, de longues, de fécondes années : ad multos et faustissimos annos !
" Je regarde comme un grand jour pour notre pays celui où fut décidée sur nos rives la création d'une université catholique. N'était-ce pas une ère nouvelle qui s'inaugurait alors? Que voulait-on, en effet? Répondre aux besoins des temps, donner un élan vigoureux aux études, placer au cœur de notre province un foyer de science sacrée et profane, mettre par là même le couronnement au système de notre instruction publique, et former cette classe de jeunes gens destinés par leur vocation et leur profession à devenir la classe dirigeante de la société. Oui, c'était là le but que l'on se proposait, et il n'y en avait point d'autre. C'était le noble rêve dans lequel n'entraient ni ambition, ni orgueil, ni intérêt personnel, et cela était grand comme tout ce que l'Eglise inspire, comme tout ce qui sort de son cœur. Car dans la personne des évêques, de ces prêtres qui s'appelaient Casault, Holmes, Taschereau et les autres, c'était bien l'Eglise qui tenait conseil.
Certes, l'entreprise n'était pas facile et mille obstacles s'opposaient à sa réalisation. Ces hommes au cœur d'apôtre, que je viens de nommer, ne l'ignoraient pas. Rien cependant n'était capable de les effiler ni de les décourager. Pleins de confiance dans la parole du Maître,
qui a promis son assistance à tous ceux qui veulent travailler à sa gloire, ils se mirent énergiquement à l'œuvre. Il n'y eut ni rois ni princes, comme cela se vit jadis, ni milionnaires, comme cela avait eu lieu récemment dans la république voisine, pour doter l'institution nouvelle et en assurer l'existence. Il leur fallait prendre le bien nécessaire, le bien même de la famille ; ils n'hésitèrent pas. Ils le prirent, le bien de famille, se disant qu'ils ne pouvaient le consacrer à une fin meilleure, puisqu'il s'agissait du progrès de la science et de l'honneur de la religion.
" Ah ! pourrons-nous jamais assez remercier le vieux Séminaire de Québec de sa patriotique initiative et de ses généreuses contributions ? Canadiens et catholiques, nous sommes tous, n'est-il pas vrai, membres de la même famille? L'émulation et non la rivalité doit régner parmi nous. Ce qui contribue à la gloire nationale, dans la cité de Champlain, dans celle de Maisonneuve ou ailleurs, peu importe, est un bien commun dont nous devons tous nous réjouir. Voilà pourquoi, à quelque partie de la terre canadienne que nous appartenions, nous resterons les débiteurs reconnaissants de cette maison dont François de Montmorency Laval fut le fondateur et le père, comme nous le sommes universellement de la vénérable famille de Saint- Sulpice dont l'influence bénie s'est fait sentir depuis des siècles sur notre société civile en même temps que sur notre société religieuse.
" Permettez-moi, mes frères, de ne point les séparer aujourd'hui dans nos louanges et nos sympathies, et de saluer du même titre de bienfaiteurs illustres de notre sol les continuateurs de l'œuvre de Mgr de Laval et les pieux fils de M. Olier. Ils ont, en effet, des traits de ressemblance
qui les font frères. Ils ont été ensemble au travail et à la peine, il est juste qu'ensemble ils soient à l'honneur.
" Hier, Messieurs, dans vos brillantes démonstrations civiques, n'avez-vous pas affirmé ce qui a été souvent répété dans le passé, qu'au clergé revient le mérite d'avoir sauvé notre race aux jours sombres de son histoire, que c'est le clergé qui l'a vraiment faite ce qu'elle est aujourd'hui ? Mais le clergé, qui donc l'a formé, qui lui a donné la science et lui a mis au cœur un si sincère et si ardent amour du peuple ? Après les Jésuites, à qui appartient l'honneur d'avoir ouvert dans cette ville de Québec la première école de théologie, ne sont-ce pas ces humbles maîtres du Séminaire de Saint-Sulpice et du Séminaire de Québec ? Messieurs, rappelons-nous qu'ils instruisaient la jeunesse canadienne, suivant dans leur enseignement les programmes classiques de France, alors que les Etats- Unis ne possédaient pas encore un seul évêque. Or, à cette époque si laborieuse des débuts, quelle n'était pas, je vous le demande, la vie de zèle, de sacrifices, de renoncement quotidien de ces pionniers de l'éducation nationale ? Aussi firent-ils école. Ils eurent des disciples qui furent leur récompense, en même temps que leur glorieuse couronne. On les vit, ces disciples fidèles, aller où la Providence les appelait, et pendant que la population croissait, que les paroisses se multipliaient, et que s'érigeaient de nouveaux diocèses, ils fondèrent des maisons d'études qui s'appelèrent les séminaires de Nicolet, de Saint-Hyacinthe, de Sainte-Thérèse, de Sainte- Anne de la Pocatière, de l'Assomption, et ils s'y enfermèrent pour y accomplir l'œuvre apostolique, et, à leur tour, communiquer à la jeunesse les trésors de vertu et de savoir recueillis à si bonne source. Tous ces séminaires existaient, précurseurs de ceux
qui devaient naître dans un avenir prochain, lorsque l'Université Laval apparut pour unir leurs forces et confondre leur admirable dévouement.
" Je le répète, c'était un grand mouvement, et, dans notre jeune pays, l'imitation de ce qui se fît en Europe, au moyeu âge. Mes frères, on ne défend plus aujourd'hui ces siècles pendant longtemps décriés et appelés barbares. S'ils n'eurent pas les jouissances, les facilités, les avantages matériels, fruits de nos découvertes et de nos inventions modernes, ils furent, avouons-le, des siècles de foi ardente et d'entreprises gigantesques, et ils firent surtout trois choses qui les immortalisent dans l'histoire : les croisades, les cathédrales et les universités.
" Oui, ce furent des siècles créateurs, et entre ces créations multiples, je me demande si ce n'est pas aux universités catholiques qu'il faut donner le premier rang?
" Les papes, les princes, les nobles, le clergé, le peuple, tout le monde voulut mettre la main à cette grande œuvre. L'enthousiasme fut universel ; ou n'en déplo}^a pas moins pour la construction, la prospérité et l'éclat de ces véritables arches de la science, que pour la conquête du tombeau du Christ. A un moment ou put presque croire qu'elles étaient tout ? Ce sont elles qui faisaient la ville et lui donnaient sa renommée. Selon la belle parole d'un prélat des Etats-Unis, Mgr Spalding, "le progrès vient d'en haut, comme le soleil dore la cime des montagnes, avant que sa lumière n'inonde la plaine. " L'Europe semblait attendre des universités son salut intellectuel. Elle admirait les maîtres qui y enseignaient, elle y envoyait par milliers les élèves les plus distingués par leurs talents, et s'habitua à en voir sortir ses savants
illustres, ses chefs civils et spirituels, ses évêques et (18)
jusqu'à ses papes. Le Saiut-Siège entourait des plus touchantes sollicitudes ces bienfaisants asiles du travail. Il leur accordait les privilèges les plus précieux, et, dans des questions difficiles, faisait à leurs docteurs l'honneur de les consulter. Les rois les dotaient avec magnificence, les protégeaient par leurs lois et leurs édits, et il se trouvait toujours de riches et nobles cœurs prêts à venir en aide aux étudiants pauvres qui unissaient le talent et la probité.
" Paris surtout jetait sur le monde un éclat incomparable. Son université en avait fait pour ainsi dire un sanctuaire de la théologie et des lettres. Le vrai théologien devait y avoir vécu quelque temps. C'était l'école européenne par excellence ; les élèves y affluaient de partout. Quelle vie ! quelle ardeur ! quelles belles joutes intellectuelles ! La prière et l'étude remplissaient toutes les journées, et, chez les maîtres comme chez les disciples, que de fois le sommeil était sacrifié à la recherche des ardus problèmes de la métaphysique et du dogme. Il régnait pour la science l'activité fiévreuse que l'on constatait ailleurs pour l'industrie, le commerce et le plaisir. L'Egypte et Athènes n'avaient rien vu de pareil ; jamais les tribunes de Socrate et de Platon ne rayonnèrent de la gloire dont brillèrent les chaires de ces humbles moines, savants universels, génies merveilleux devant qui notre temps doit s'incliner avec respect, et qui se nommaient Albert le Grand, saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin.
" Nest-ce pas, mes frères, un spectacle capable de nous ravir: une jeunesse ardente, passionnée pour la vérité, mettant la science bien au-dessus de la fortune, réunie de toutes les parties de l'Europe en un lieu célèbre, et là, silencieuse, attentive, le livre ou le stylet à la main, recueil-
lant les leçons qui tombent des lèvres d'or des grands maîtres ; et eux, les maîtres, ne vivant que pour cette jeunesse aimée, composant pour elle ces admirables Sommes qui, aujourd'hui encore, sont dans nos bibliothèques modernes ce que sont les fondations de granit aux vastes édifices, laissant le monde s'agiter autour d'eux pour ne s'occuper que de la vérité pure, puis, après des services signalés rendus à l'humanité, à genoux, au pied du crucifix, dans une pauvre cellule de monastère, disant à Dieu qu'ils ne veulent que lui pour récompense, et demandant à mourir sur la cendre en adorant avec une foi d'enfant les augustes mystères de notre religion.
" Les universités ! vous vous êtes demandé, mes frères, pourquoi ces écoles furent baptisées de ce grand nom ? Quand la France du moyen âge bâtit des hospices pour y recevoir les pauvres malades, elle les appela des hôtels-Dieu. L'antiquité n'avait point eu d'hôtel-Dieu : ce mot sublime est comme bien d'autres de la langue que le christianisme a faite. De même, l'antiquité eut bien ses aréopages et ses académies; elle n'eut point ses universités. Comment aurait-elle pu appeler ainsi ses écoles de philosophie, qui, posant tant de problèmes, savaient en résoudre si peu, et laissaient planer le doute sur les questions qui intéressent le plus l'esprit de l'homme ? Elles n'étaient pas sans lumière, il est vrai, mais la lumière complète, celle de la révélation et d'un magistère infaillible, leur faisait défaut. Ne possédant qu'une partie de la science, pouvaient-elles annoncer qu'elles communiquaient la science parfaite et entière? Mais les écoles de l'Eglise dont je parle, reconnaissant pour premier maître Celui qui s'est dit la Voie, la Vérité et la Vie, se tracèrent un programme sublime d'où rien de
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ce qui touche à la science ne devait être exclu. Elles embrassèrent donc le créé et l'incréé, le monde et les mystères, la vie présente et la vie future, et elles avaient une réponse à tout. C'était, suivant la formule si profonde de saint Anselme, la raison à la recherche de la foi et la foi à la recherche de la raison : Intcllectus quœrens fidcm, fîdes quœrens intellectum.
" Dès lors, il devait y avoir un nom exprès pour elles, et ce nom devait résonner à l'oreille comme celui de catholique pour l'Eglise du Christ ; c'était le nom d'Université. Et ce qu'il n'est pas inutile de remarquer, c'est que l'Université, qui ramenait sous un sceptre unique l'ensemble des sciences, voulait aussi du même coup discipliner toutes les forces vives de la nation. C'est l'idéal que doit se proposer une université catholique, et c'est l'œuvre qu'elle doit poursuivre. Il faut que par elle l'ordre descende des sommets jusqu'aux couches les plus profondes du peuple, qu'il s'établisse dans l'intelligence par la soumission raisonnée à l'autorité divine, qu'il affermisse les consciences par le respect des lois divines, et qu'il protège l'autorité sociale contre les entreprises de la haine et de l'anarchie. (Euvre grandiose à laquelle s'étaient employés, au moyen âge, les plus grands esprits, et qui avait groupé tous les dévouements et toutes les ardeurs.
" Mais qu'advint-il ? Un jour, une erreur néfaste entre toutes naquit. Comme elle tenait au fond même de la nature humaine, et qu'elle flattait singulièrement son indépendance et son orgueil, elle devait durer plus que toutes les autres qui s'étaient succédé au sein du christianisme. Ce n'était pas seulement une hérésie, mais l'hérésie : la révolte de la raison contre le magistère infaillible de l'Eglise, révolte d'autant plus dangereuse et
séduisante qu'elle ne détruisait pas cette vie extérieure répondant par ses rites et ses cérémonies aux besoins de piété de l'âme humaine. Cette erreur, ai-je besoin de la nommer ? Balmès a recherché les causes de son succès et de sa persévérance séculaire dans un ouvrage à jamais célèbre. C'était le libre examen substitué à la règle de foi donnée par le Christ : " Prêchez, qui vous écoute m'écoute." Les conséquences en furent terribles ; elles étaient inévitables. Le rationalisme en découla logiquement et s'infiltra partout, dans l'enseignement scientifique aussi bien que dans la religion. Une scission éclata entre deux choses qui ne devaient jamais être séparées : la raison et la foi.
" C'était ramener l'humanité à la doctrine incomplète, aux doutes et aux hypothèses des temps anciens. Les écoles de philosophie, de lettres, de sciences n'en subsistèrent pas moins, mais, de même qu'au sein de la Réforme s'il restait des sectes, il n'y avait plus d'Eglise proprement dite et ne pouvait plus y en avoir, ainsi, au point de vue scientifique, là où la raison était abandonnée à ses seules lumières, là où la révélation divine et la direction de l'Eglise étaient exclues, il n'y avait plus d'universités véritables, et malgré l'élaboration des systèmes, malgré les plus laborieuses recherches, la parole de l'Apôtre trouvait sa triste application : Apprendre toujours sans parvenir à la science de l'intégrale vérité : Semper disccntcs et nunquam ad scientiam veritatis pervenientcs. N'est-ce pas l'équivalent d'un mot célèbre qui a fait le tour du monde : " la banqueroute de la science " ?
" Vous savez, mes frères, ce qui suivit, comment le rationalisme enfanta l'indifféreutisme religieux, et comment l'indifférentisme donna naissance à une philosophie, à une
critique, à une histoire, à une géologie, à une astronomie ennemies de l'Evangile et de toute notion révélée. Les âmes en souffrirent. Des sauveurs apparurent pour les guérir ; on les vit dans la chaire transformée en tribune apologétique, dans le journalisme, dans la politique, dans les œuvres de charité.
" Il y eut un beau et consolant réveil, et, pour opposer au mal le remède efficace, on recourut aux vieilles traditions méconnues, et les énergies se concentrèrent surtout sur un point : la création de nouvelles universités catholiques.
" Grâce à Dieu, le Canada n'a point connu ces défaillances et ces tristesses ; il ne rencontra pas non plus de semblables luttes. Notre Université ne pouvait avoir un autre caractère que celui de notre pays lui-même, et quand le dévouement dont j'ai parlé en décida l'existence, on put la comtempler réalisant le rêve des croyants, nos pères. L'Eglise la regarda avec complaisance, reconnut en elle son enfant, et la bénit.
" Cette bénédiction sainte, mes frères, a porté ses fruits, et après un demi-siècle je vous la présente ; regardez-là notre Université, et soyez-en fiers.
" Un jour, à Notre-Dame de Paris, Monsabré l'offrit à l'admiration de son auditoire, comme gardant fidèlement les traditions de la vieille France. Oui, c'est bien, chez elle comme chez ses illustres aînées, le même esprit, le même but poursuivi, la même discipline, la même soumission à l'auguste vicaire du Christ, la même harmonie entre la science et la foi. Elle a mis dans le Seigneur sa confiance et son espoir ; la Vierge Immaculée la couvre de sa protection maternelle ; c'est du Siège apostolique qu'elle attend sa direction. Y occuper une chaire de théologie ou dç
philosophie, de médecine ou de droit, n'est pas seulement exercer une profession honorable, c'est être chargé d'un apostolat, et devenir auprès de la jeunesse l'auxiliaire dévoué de la sainte Eglise. Aussi n'y monte que le croyant qui a fait sur l'Evangile la profession de foi des apôtres et des martyrs. De cette chaire n'attendez point de systèmes fantaisistes, mais la doctrine telle que les siècles chrétiens nous l'ont transmise. Ce qui s'y enseigne encore, c'est le droit catholique, c'est la médecine catholique toujours respectueuse des décisions de l'Eglise et de la morale évangélique. Et, en conséquence, je vois se former et grandir une génération d'hommes qui, dans la vie publique, fidèles aux principes dont ils ont été nourris, seront des citoyens de caractère, exemplaires par leur conduite religieuse, défenseurs de la vérité et apôtres du bien.
" Oui, voilà les fils sur lesquels compte V Aima Mater, et son espérance ne sera pas déçue.
" Aujourd'hui, ses amis, désireux de l'aider dans sa noble mission, ont souscrit pour elle des sommes généreuses. Ils ont bien fait. Ils ne l'ont point rendue riche encore, mais ils lui ont prouvé leur amour, et ils ont, en même temps, donné à notre pays un exemple de patriotisme qui ne sera pas sans une grande portée morale. L'Université continuera son œuvre avec l'énergie, le désintéressement, le pur dévouement qu'elle y a mis depuis cinquante années. Ce que l'avenir lui réserve, ce que le temps pourra apporter de modification dans son organisation et son fonctionnement est le secret de Dieu ; mais elle restera toujours, sur ce promontoire de Québec, la première institution catholique et nationale, la mère aimée et vénérée des autres universités qui pourront naître plus tard, et, aux yeux de la patrie entière, sa
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gloire se confondra avec celle dn grand évêqne de Montmorency Laval dont elle porte le nom."
Ce discours fut religieusement écouté. L'auditoire s'intéressa vivement surtout aux passages où Mgr de Montréal, se renfermant d'une façon plus précise dans les limites de son sujet, parla de l'Université Laval elle-même, raconta ses modestes et laborieuses origines, définit le but de son action intellectuelle, la nature et la portée de ses œuvres. Ceci même fournissait, en effet, une matière abondante à l'esprit de l'orateur ; plus d'une fois celui-ci s'en inspira fort heureusement, et les anciens élèves lui surent gré de rappeler si à propos la mission que la Providence a assignée sur cette terre du Canada à leur chère
Université.
Il était midi, à peu près, quand la messe du cinquantenaire fut terminée, et que le flot des anciens élèves s'échappa par toutes les portes de la Basilique.
Il restait donc une heure, une heure de récréation, avant que le règlement de la journée nous invitât à passer au réfectoire. Car les anciens élèves devaient, ce jour-là comme jadis au Pensionnat ou au Grand Séminaire, dîner ensemble. Le comité exécutif, dans sa libérale sagesse, avait fait cette gageure de réunir dans une même salle, autour d'une table commune, tous les anciens étudiants de Laval présents à Québec. C'était, en réalité, une colossale entreprise ; et l'on put croire que se renouvelleraient, là où l'on pourrait faire manger ensemble tant de convives, quelques-unes des scènes si gourmandes que Rabelais a décrites en son merveilleux roman. On allait peut-être
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éclipser les dîners plantureux que Grangousier et Gargamelle servaient à leurs amis. Mais on se faisait d'étranges illusions. Jamais formidables appétits, aiguisés par toute une matinée d'émotions, ne furent moins dévorants. Evidemment, les banquets pantagruéliques ne sont plus de notre âge : les élèves de Laval l'ont prouvé. Nul parmi eux n'a oublié, sans doute, pour quelles causes les cuisines restèrent si bien garnies ; tous se souviennent que si jamais quinze cents bouches ne furent plus avides, jamais non plus quinze cents convives ne furent plus abstinents, et que ceci même à rendu fameux et à jamais exemplaire le banquet des modernes escholiers.
Voici d'ailleurs le menu très abondant que l'on avait imprimé sur cartes, que l'on plaça devant chaque convive, et que chacun put lire et méditer à loisir :