CHAPITRE PREMIER
Historique.
L'uréthrectomie qui a pour but non seulement l’excision des masses fibreuses péri-uréthrales et de l’urèthre frappé de rétrécissement, mais aussi la reconstitution du canal par ,une suture immédiate, soit des deux bouts de l’urètnre sectionné, soit des divers plans du périnée est une opération qui nest pas nouvelle.
Suivant les époques, elle a été tantôt prônée avec enthousiasme, tantôt frappée de discrédit. A l'heure actuelle, de l'avis de la plupart des chirurgiens, c’est une opération facile, donnant des résultats immédiats excellents, une guérison rapide, et des résultats éloignés également très bons, plus durables que ceux obtenus avec les autres modes de traitement.
En remontant assez haut, nous voyons que déjà au XIV* siècle, Guy de Chauliac (1) indiquait la suture de l’urêthre à la suite de l'opération de la taille, et qu’au XVI: siècle Franco et Ambroise Paré réunissent les bords de l'incision pratiquée pour extraire les calculs et les corps étrangers de l’urèthre. Puis, dit A. Paré, « s’il est besoin, faudra faire un point d’aiguille pour réunir la plaie ».
(1) VerneuIL.— Société de chirurgie, 27 Octobre 1886.
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En 1652, Ed. Molens, ayant à traiter un vieux débauche d'une rétention d'urine complète, causée par des caroncules, lui pratiqua la boutonnière. Une première opération n'ayant pas réussi, une seconde fut couronnée de succès. Au bout de quelques jours, la cicatrisation de l’urèthre et des tissus périuréthraux était complète.
Vers la même époque un chirurgien hollandais, Jean de Solingen, fendit une grande partie du canal de lurèthre pour appliquer des caustiques sur des carnosités siégeant autour du canal. Il s'agissait d’un soldat dont l'urèthre était rempli de végétations calleuses ; il introduisit aussi loin que possible dans l'urèthre un cathéter cannelé, sur lequel il divisa tout le canal, sauf au niveau du gland. Puis il « consuma » les callosités avec des substances médicamenteuses, et réunit la plaie avec des points de suture entrecoupés.
C’est Le Dran, (1) chirurgien major de l'hôpital de la Charité, qui, le premier, en 1731 pratiqua l’excision de callosités pour fistules périnéo-scrotales, sur un officier anglais âgé de 66 ans et très cassé. La méthode employée fut la suivante : excision dela masse calleuse et placement d'une sonde à demeure. Elle donna une guérison durable malgré l’âge du sujet et les accidents septiques post-opératoires.
Le Dran se proposait de pratiquer l’excision suivie de suture chez un second malade ayant la même affection que le précédent ; mais ayant eu une consultation avec Chopart et J. L. Petit, ceux-ci n’en furent pas partisans, alléguant que la méthode était dangereuse et l’excision tomba dans l'oubli.
En 1819, Levannier, de Cherbourg, pratiqua sur un individu atteint de rétrécissement infranchissable de la région pénienne, consécutif à une blessure par une balle, une incision sur la
(1) Tumeurs et fistules urineuses périnéo-scrotales. — Excision. (Le DraN. — Observations de chirurgie, TA pers Pass).
de D cicatrice elle-même ; il introduisit dans l’urèthre une sonde en gomme et réunit les lèvres de la plaie avec une bande de diachylon. Le cinquième jour, la plaie était cicatrisée.
Il faut arriver en 1837, c’est-à-dire plus de cent ans après l'excision de callosités faite par Le Dran, pour lire dans la Gasette Médicale de Paris, une observation de résection de l'urèthre pénien due à Dugas et rapportée par W. Henry Robert, étudiant en médecine. Le malade était atteint d’un rétrécissement siégeant à trois pouces du méat et d'une induration telle qu’un poil de sanglier pouvait à peine la traverser. Après avoir enlevé le callus de ce rétrécissement infranchissable, Dugas plaça une sonde à demeure et rapprocha les deux côtés de la plaie à l’aide de bandelettes adhésives. La guérison eut lieu en cinq jours par premiere intention.
Quelques années plus tard en 1859, J. Roux, de Toulon, pratiqua l'excision d’un rétrécissement infranchissable de la région spongieuse en avant des bourses. Il retrancha un centimêtre et demi du canal, et apres l'introduction d’une sonde à demeure, il réunit la plaie avec des serre-fines et obtint une guérison par première intention jusqu’à l'angle inférieur de la plaie.
En 1855, Leroy d’Etiolles, fait paraître dans le Bulletin de l’Académie de Paris une note « sur le traitement des sténosis ou rétrécissements de l’urèthre et de l’excision en particulier ». Les rétrécissements rebelles à la dilatation, dit-il, sont formés de tissu fibreux analogue au tissu inodulaire ou cicatriciel ; il faut donc les traiter comme les cicatrices vicieuses de la surface du corps, c'est-à-dire par l’ablation ou l'excision suivie de l’autoplastie, lorsqu'elle est applicable. Si cette dernière est impossible, du moins difficile dans l’uréthre, il n’en est pas de même de l’excision.
On ne peut voir là que quelques tentatives isolées et hardies,
Sri car pas un chirurgien n'avait encore songé à ériger la résection de l'urèthre en méthode nouvelle avec sa technique et ses indications nettement établies.
C'est de 1860 que date la premiére tentative qui a été faite dans ce sens. À cette époque, Bourguet, (1) chirurgien de l'hôpital d'Aix, fait paraître un mémoire de plus de cent pages qui fut publié dans les mémoires de l'Acadëmie de Médecine de Paris en 1865 : De l’uréthrotomie externe par section collatérale et par excision des tissus pathologiques dans les cas de rétrécissements infranchissables de l’uréthre.
Dans une première partie, 1l étudie l’'uréthrotomie externe par section collatérale avec formation, aux dépens des parties saines voisines, d’un canal contournant la masse calleuse, et il rapporte l'observation d'un sujet qu’il a traité de cette maniere, la seule peut-être qui existe, à cause des difficultés du cathétérisme consécutif, fatales avec un canal ainsi déplacé et tortueux.
Dans la seconde, il démontre l'existence de certains rétrécissements organiques très durs, calleux ou cartilagineux, formés par une nodosité volumineuse, infranchissables par tous les moyens dont dispose le chirurgien, rebelles à toutes les méthodes de traitement connues et considérés jusque là comme incurables. Il expose son procédé d'excision avec dissection soigneuse de toute la masse indurée et ablation de toutes les parties cicatricielles, comme s'il s'agissait d'une tumeur de mauvaise nature, et il essaie aussi de montrer comment le canal se répare sur la sonde à demeure, aux dépens des parties saines du périnée: « l'opération ainsi pratiquée permet d'espérer une guérison solide et durable, la nouvelle portion de l’urèthre revêtant avec le temps les caracères du Canal normal et en remplissant toutes les fonctions ».
(1) Bourouer D’Aix. — ÉMémotres de l’eAcadémie de Médecine de Paris 186$, page 167.
Ainsi donc Bourguet n'appliquait aucune suture ni sur l'uréthre, ni sur le périnée. Sa méthode consistait seulement dans l'excision totale et aussi complète que possible, le canal se reformant sur la sonde à demeure.
Cependant la conception de la restauration par suture des deux bouts, revient à Bourguet qui ne la mit pas à exécution. En janvier 1857, il excisait un rétrécissement traumatique et constatait que les deux bouts de l’uréthre étaient distants de vingt-cinq milimètres. «Je songeai un instant, dit-il, à rapprocher les deux bouts du canal et à les réunir à l’aide d'une suture ou de serre-fines, mais l’antérieur avait contracté des adhérences solides avec la membrane d’enveloppe des corps caverneux et ne put pas être mobilisé. Le postérieur ne put pas couvrir cette distance et je fus contraint de renoncer à ce projet De
Bourguet, on le voit, n’a pas été loin de pratiquer cette opération telle qu’elle se fait de nos jours ; le bout antérieur eut pu être peut être libéré par quelques coups de ciseaux, et l'abouchement rendu facile.
Dans son mémoire, Bourguet cite à l’appui de sa méthode un certain nombre d'observations dont une des plus probantes, mais dont une aussi des plus malheureuses.
L’académie de médecine, par la bouche de son rapporteur Gosselin, (1) combattit la méthode nouvelle proposée par Bourguer ét a la suite, de cetté discussion académique, la résection de l’urèthre tomba à peu près dans l'oubli, en France principalement. Tandis qu'à l'étranger et surtout en Allemagne, elle conserve les faveurs de quelques chirurgiens de valeur, tels que Rose, Kœnig, (2) Heussner, (3) et avant tous Dittel,
(1) Rapport de Gosselin sur le mémoire de “Bourguet. Séance du 14 mai 1861.
(2) Kœnic. — Deutsche Zeitschrtif für Chirurgie, 1882, p. 429.
(3) Heussner. — Deutsche médicinische Wochenschrift, juillet 1883, no 28. — Berliner Klinische Wochenschrift, 30 mai 1887, n0 22, p. 367.
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dans notre pays elle n'est pratiquée que de loin en loin; aussi ne trouve-t-or dans la littérature médicale française de l'époque, que quelques rares observations éparses, dues à Sédillot (1), Voillemier (2), Valette (3), Labbé (4) et quelques autres chirurgiens.
C'est à Daniel Mollitre (5), l'illustre chirurgien de Lyon, que revient l'honneur d’avoir, en 1880, complété l'opération en faisant suivre l’excision de la suture des deux bouts, méthode qui lui a donné de très beaux succès immédiats en même temps que définitifs. Ses idées furent publiées dans la thèse de son élève Parizot, en 1881. Dans cette thèse, les différents temps du procédé sont bien décrits, les résultats consignés avec soin, les indications nettement posées. Malgré tout, elle ne fait pas grande sensation en France, car en dehors de Lyon où en 1888, d'après la communication faite par le professeur Poncet au troisième Congrès français de chirurgie, l’uréthrectomie était devenue une opération courante, nous ne voyons publier jusqu’à la fin de 1891 qu’un petit nombre d'observations. Nous citerons celles de Locquin (6) (de Dijon), de Guermonprez (7?) qui appliqua aux rétrécissements péniens la méthode de D. Mollière en substituant le catgut au fil d'argent, de Defontaine du Creuzot (8), d'Horteloup (9), de Pousson (10). C’est aussi à cette époque que survinrent à la Société de chirurgie les discussions sur la suture de l'urêthre (Lucas-Championniére,
(1) Sénizcor. — In “Boucher. Thèse de Strasbourg, 1863, p. 14.
(2) Vouccemier. — Traité des maladies des voies urinaires, 1868, T. 1, p.337. (3) VazerTe. — Zyon Médical 1873, n° 15.
(4) Lassé. — Leçons de clinique chirurgicale, 1876, p. 19.
{s) D. Mocuière. — Lyon Médical, 188$, p. 464.
(6, Locquix. — Société de Chirurgie, octobre 1887.
(7) GUERMONPREZ, — Gazette des hôpitaux, 27 mai 1886, 22 octobre 1889. (8) Deronrane. — Société de chirurgie, 14 novembre 1888. (9) HorteLoup. — Académie de médecine 1890. :
(10) Pousson, — eAnnales de la Polyclinique de Bordeaux 1889, p. 85.
he 24 juin 1885. — Terrier et Le Dentu, 27 octobre 1886. — Kirmisson, 3 avril 1889) et un peu plus tard que parurent à Montpellier les thèses de Duranton (1) (1890) et de Gaujon (2 (1891) sur le même sujet.
La question de l’uréthrectomie est sérieusement reprise en 1891-92, par Guyon et son école. Guyon fait, au Congrès francais de chirurgie de 1892, une importante communication sur « la résection partielle de l’urèthre périnéal suivie de restauration immédiate et totale ». Dans cette communication, où sont relatés six cas nouveaux de résection de l’urèthre, le chirurgien de Necker préfère à la résection totale la résection partielle qui conserve la paroi supérieure du canal; quant à la suture des deux bouts de l’urethre, tantôt il la néglige, faisant alors la suture à étages du périnée. Dans la même séance du Congrès, Albarran, chef de clinique de Guyon, fait une autre communication importante sur « quelques cas de résection de l’uréthre », communication qui est l’objet d’une réponse de Lavaux, et quelques jours après paraît à la Société de Chirurgie un mémoire de Joüon (3), à la suite duquel Quénu, Berger et Desprès prirent successivement la parole. Joüon voudrait étendre les indications de la résection complétée par la suture, à tous les cas de rétrécissements non dilatables, et substituer l’uréthrectomie à luréthrotomie interne et à l’uréthrotomie externe, toutes les fois que ces dernières opérations paraissent indiquées. C’est contre cette exagération manifeste que s’est élevé Berger dans la discussion qui à suivi la présentation ‘lu mémoire.
À la séance du 11 mai 189 de la Société de chirurgie, Horteloup expose son procédé de résection cunéiforme qui ne diffère guëre du procédé exposé par Guyon.
(1) DurANTON. — De la suture primitive et secondaire de l’urèthre. Thèse de Montpellier, 1890. (2) GausoN. — De la suture de l’urèthre. Thèse de Montpellier, 1891. (3) Joüon. — Bulletin et mémoires de la Société de Chirurgie, 1892, p. 319.
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Au mois de juillet 1892, un autre élève de Guyon, le docteur Noguës (1) et le docteur Wartel (2) font de la résection de l'urèthre le sujet de leur thèse inaugurale.
Dans le courant des années 1892-93 paraissent encore la thèse de Gouraud(3) sur «la cure radicale de certains rétrécissements de l’urèthre par la résection suivie de suture », et deux mémoires importants : l’un de Vignard (4) (de Nantes) qui publie dans les Archives provinciales de Chirurgie une observation sur un «rétrécissement traumatique de lPurêthre périnéal » qui fut uréthrectomisé par M. le professeur Heurtaux, — l’autre de Legueu et Cestan (5) dans les Annales des maladies des organes génito-urinaires sur les «indications opératoires dans les rétrécissements traumatiques de l'urethre ».
En 1894 paraissent la thèse de Vergues (6) et le travail de Villard (7) (de Montpellier) sur la «résection des rétrécissements de l’urèthre périnéal suivie de luréthroplastie immédiate. »
Enfin le 18 février 1895, M. le docteur Pousson pratique avec succès chez un malade atteint de rétrécissement pénien une résection totale de lurèthre rétréci suivie de suture immédiate, après avoir appliqué à la racine de la verge un lien élastique pour assurer l’hémostase.
Pendant qu’en France on repoussait l'opération de Bourguet et pendant que Daniel Mollière la perfectionnait, l’uréthrectomie a eu en Allemagne de grands partisans, parmi lesquels Kœnig et Heussner qui se disputent la priorité du procédé, Dittel, Socin.
(1) Nocuës. — De la réparation de l’urèthre périnéal. Thèse de Paris, 1892.
(2) Warrez. — De luréthrectomie. Thèse de Paris, 1892.
(3) GourauD. — Thèse de Paris, 25 juillet 1892.
(4) Vicnaro. — Archives provinciales de Chirurgie, juillet 1892, p. 31.
(s) Lecueu et Cesran, — Annales des maladies des organes génito-urinaires, septembre 1893, p. 655. (6) Vercues. — Contributions à l’étude de la résection de l'urèthre. Thèse de Paris 1894.
(7) Vircaro. — Archives provinciales de Chirurgie, mars 1894, p. 144.
Hœgler fait paraitre un mémoire contenant des observations cliniques prises dans le service du professeur Socin.
Heussner (Berliner Klinische Wochenschrift, 30 mai 1887) publie un cas très net. Examinant l’uréthre d’un malade mort de pyélo-néphrite, auquel deux ans et demi auparavant il avait pratiqué l’excision d’un rétrécissement suivie de suture uréthrale, il trouve au niveau du point réséqué une cicatrice fine, linéaire.
Hægler (Deutsche Zeitschrift für chirurgie, 1889) arrive au même résultat.
En Italie, nous trouvons les travaux d'Erasme de Paoli de Turin, de Parona de Milan, du professeur Cacciopoli (1) de Naples, de Postemki (2) (1886),de Pietro Neri (3) (1887) qui ont contribué surtout à vulgariser là suture à étages du périnée ou uréthro-périnéorraphie, et enfin ceux d’AI. Codivilla (4) qui injecte au préalable un liquide colorant (bleu de méthyléne) dans l’uréthre, pour rendre plus facile la découverte du bout postérieur. à
Si l’'uréthrectomie est de nos jours très en faveur auprès des chirurgiens français, allemands et italiens, il n’en est pas de même dans les autres pays.
On ne trouve guëre qu’une observation de Von Whal (5) de St-Pétersbourg (1890), une de Thiriar (6) de Bruxelles (1888), une du professeur Leonte de Bucharest (1890), une de Keyes (7) de New-York (1891) et une de Mayo Robson (8) en Angleterre, en 1885.
(1) Cacciopoui. — Glincurabili, Anno V. 1890.
(2) Poremski. — L’uretroperineorafia nella operazione della uretrotomia italiana, Gazz. med. di Roma, 1886, t. XII, p. 1 à 7.
(3) Pietro Nem. — Note teorico-cliniche sulluretrotomia esterna ed uretro-perineorafia (Processo
Durante). Roma 1887.
(4) Conivizca. — Bolettino delle scienze mediche di Bologna, 1890, p. 578. ($) Von Wmaz. — St-Pétersbourg medicinische Wochenschrift. (6) THiriar. — Entretiens chirurgicaux, Bruxelles, 1898, (1) Keves. — Journal of cutaneous and genito-urinary diseases. New-York, 1891, p. 401. (8) Mayo-Rosson. — British medical journal, 1885, p. 481.