DÉNOMINATION
Lorsque furent publiés en Angleterre les premiers cas de l’affection qui nous occupe, les dermatologistes hésitant sur l’essence même de la maladie qu'ils observaient devaient être, on le comprend, très réservés sur le choix de la dénomination qu’il fallait lui imposer. Aussi trouve-t-on ces observations décrites sous les titres les plus divers : urticaire chronique laissant des taches brunes (Nettleship), forme rare de maladie cutanée; érythème permanent (M. Baker); érythème papuleux (Morrow). Tilbury Fox, pensant trouver une relation entre cette maladie et le xanthelasma, propose l’appellation de xanthelasmoïdea, sur laquelle nous reviendrons plus loin. Toutes ces opinions se heurtent jusqu’au jour où Sangster présente son observation sous le titre d’éruption truitée anormale, accompagnée de prurit, d’urticaire factice et de pigmentation. Il pense qu’il s'agit d’urticaire et propose la dénomination d’urticaria pigmentosa, dénomination qui est bientôt adoptée par tous les dermatologistes. Ceux-ci sont à peu près d’accord pour admettre que la maladie est dès son début de l’urticaire et que la pigmentation survient consécutivement à l’élevure.
Cavafy fait remarquer que deux des caractères les plus particuliers de l’affection sont exprimés par le mot d’urticaire pigmentée; mais il fait une réserve pour la dénomination d’érythème permanent de M. Baker qui comprend, dit-il, le plus grand nombre des caractères de la maladie. « Entre l’érythème et l’urticaire, il y a tant déformés de transition, que la dénomination d’une des
parties du groupe est plutôt affaire de convenance que d’importance. »
Goodhart pense que les modifications cutanées sont mieux rendues par le terme d’urticaria perstans, si l’on considère les plaques saillantes qui persistent, comme des élevures d’urticaire qui se sont organisées ou semi organisées. C’est également cette dénomination que propose en 1881 le Pr Pick de Prague.
Pick fait remarquer que Hebra et d'autres auteurs regardent à tort comme synonymes les expressions d'urticaire chronique et d’urticaire perstans. La forme chronique de l’urticaire, dit-il, désigne cette variété dans laquelle les éruptions ortiées se reproduisent pendant des mois et môme des années, tandis que l’expression d’urticaire perstans se rapporte à la durée individuelle de l’élevure qui persiste longtemps. Il serait donc préférable d’après lui de désigner l’affection sous le nom d’urticaire perstans. Cette dénomination avait déjà été introduite dans la science par Willan et Bateman pour qui elle désignait une variété d’urticaire caractérisée par des élevures qui persistaient pendant deux ou trois semaines et ne disparaissaient que lentement laissant après elles une teinte rougeâtre.
Pick reconnaît donc deux sortes d’urticaire perstans :
1° Avec Willan celle dans laquelle il n’y a en dehors de la coloration hypérémique qui accompagne la formation des élevures et dure parfois plus longtemps que ces dernières, aucune pigmentation cutanée.
2° Celle dans laquelle il reste après la disparition de l’hypérémie une coloration de la peau qui persiste longtemps.
C’est également cette dénomination qu’emploie Lazansky en la faisant suivre des considérations suivantes: « sous le nom d’urticaire perstans, dit-il, on comprend une urticaire chronique avec des élevures persistantes. L’urticaire perstans est simple si après l’hypérémie qui accompagne les élevures il n’y aaucune pigmentation de la peau ; dans le cas contraire elle est dite pigmentée. »
Mais de par un examen microscopique, le professeur de Prague
attribuant à une hémorrhagie la pigmentaliou de l’urticaria piymentosa propose pour celte dernière la dénomination d’urticaire perstans hémorrhagique. Lewinski fait alors remarquer que la persistance des élevures sur laquelle se base cette appellation est loin d'être le caractère principal de la maladie et qu’elle ne se rencontre pas dans plusieurs observations. Il y est au contraire noté que les élevures ont disparu avec rapidité en quelques minutes, et pour ces raisons Lewinski déclare préférer la dénomination d’urticaire pigmentée qui a déjà acquis, dit-il, droit de cité.
Dans le même ordre d’idées, Behrend faisait remarquer à la société de médecine de Berlin, en rappelant la dénomination proposée par Pick, que ce n’est que l’altération de la peau qui est chronique, les élevures ortiées n’ayant qu’une durée passagère.
Nous ne pouvons que nous associer aux considérations développées par les précédents dermatologistes, et sans nous préoccuper ici de savoir s’il s’agit ou non d’urticaire, discussion que nous aborderons en étudiant la nature de cette maladie, nous décrirons sous le nom d’urticaire pigmentée (urticaria pigmentosa de Sangstei) une affection dans laquelle les élevures ortiées, chroniques quant à la durée totale de la maladie soumise à des poussées successives, persistantes quant à leur durée individuelle, laissent après elles une pigmentation sur l’origine de laquelle nous aurons aussi l’occasion de revenir.
Ce n’est pas que nous ne fassions nos réserves sur cette dénomination de Sangster : même en admettant qu'il s’agisse d’urticaire, cette appellation est loin de comprendre toutes les particularités de l’affection. Elle ne vise que deux de ses signes les plus importants. Pick fait remarquer qu’elle pourrait donner lieu à des erreurs de diagnostic. Il est vrai qu’il existe des urticaires qui laisseut après leur disparition des taches colorées et qui sont loin de ressembler à la maladie urticaire pigmentée. Mais cette dénomination a pour avantage d’être courte : elle comprend deux des caractères les plus importants de la maladie; l’élevure ortiée et la pigmentation. Or suivant l’adage a potiori fit denomtnalio.
Elle a de plus le grand avantage d’être aujourd’hui consacrée par l’usage dans tous les pays, et il suffit de signaler l’erreur pour l’éviter. Il est donc préférable de conserver cette dénomination adoptée depuis 1878 par tous les dermatologistes, et qui désigne une affection cutanée bien distincte. Mais il faut aussi faire remarquer, que semblable en cela à beaucoup de dénominations usitées en médecine, son exactitude est discutable et qu’elle pourrait bien désigner un groupe de faits différents en réalité de ce qu’elle est censée exprimer. C’est encore un point qu’il n’y a pas lieu de discuter ici et qui sera développé avec plus de raison au chapitre de la nature de la maladie.