‹ L'usurier Blaizot (volume 2)Chapitre 1 sur 32 · Â MA MÈRE · texte numérisé non relu

 MA MÈRE

Voici le premier livre que je peux t'oflPrir sans craindre d'attrister ton âme chrétienne et résignée. Peut-être y reconnaîtras-tu les mœurs provinciales que j'ai essayé de peindre plus d'une fois, et que plus d'une fois encore je reprendrai jusqu'à ce que je sois arrivé à les rendre dans toute leur réalité.

Les différents morceaux de ce volume ont été écrits à des heures douces, où les inquiétudes du travail laissaient place à une tranquillité d'esprit que je retrouve à mesure que j'avance dans la voie.

Tu ne trouveras dans l'Usurier Blaizot ni parti pris ni système; si le hasard t'a mis sous les yeux des accusations de réalisme^ ne t'inquiète pas de ce mot, qui est un grelot qu'on attache de force à mon cou.

Les mœurs de la famille, les maladies de l'esprit, la peinture du monde, les curiosités de la rue, les scènes de campagne, l'observation des passions, appartiennent également au réalisme^ puisque le mot

est à la mode. Mais cela sert de thème à quelques ignorants, qui délayent là-dessus leur prose insipide sans se douter combien le vrai public reste étranger à ces querelles.

Je cherche ava^t tout à rendre sincèrement dans la langue la plus simple mes impressions. Ce que je vois entre dans ma tète, descend dans ma p]p.me, et devient ce que j'ai vu. La méthode est simple, à la portée de tout le monde. Mais que de temps il faut pour se débarrasser des souvenirs» des imitations, du milieu où Ton vit, et retrouver sa propre nature !

Le livre de Chien-Caillou, les Excentriques, l'Usu* rierBlaizot, montrent ce que je serai, plutôt que ce que je suis. Ce que je suis aujourd'hui, c'est un fils heureux de mettre le nom de sa mère en tète de ses Contes , et peut-être de lui faire oublier pendant une heure les amertumes de la vie.

CHAMPFLEURY

Neuilly, YiLLA-Pi\isiBLE, iO juin 1852.

L'USURIER RLAIZOT

LE RENEUVIER.

Dans la rue du tillô, à Dijon, demeurait, il y a quarante ans, le bonhomme Biâizot; on rappelait bonhomme à cause d'une certaine rondeur de manières et de langage.

Quelques gens portent des habits que Ton pourrait appeler accusateurs. Blaizot ne s'était jamais fourni dans cette garde-robe. L'hiver, il s'enveloppait d'une houppelande marron et allait aux offices les mains perdues dans un petit manchon dont l'usage n'appartient aujourd'hui qu'aux femmes. Ses jambes de cerf, sèches, n'avaient jamais eu le moindre rapport avec le pantalon. Depuis cinquante ans, les mollets du bonhomme, protégés par un simple bas blanc, subis-

saient, sans les craindre, les injures des saisons. Soleil et pluie, neige et grêle, les mollets avaient tout supporté, sans jamais varier de forme.

Mieux que les almanachs, le bonhomme Blaizot indiquait à ses compatriotes l'arrivée du printemps. Comme tout Dijon le connaissait, ses habits servaient de baromètre des saisons aux Dijonnais. Après les giboulées, Blaizot se vêtait de nankin.

— Bon, disaient les commères de la rue du Tillô, le bonhomme Blaizot a mis ses habits printaniers.

Si un incrédule hasardait l'opinion que les froids n'étaient pas encore* passés, qu'il y aurait des pluies en avril, et autres commentaires :

— Ah ! lui répondait-on, vous ne savez guère ce que vous dites : jamais le bonhomme Blaizot ne s'est trompé. Il est plus savant que Matthieu Laensberg, allez.

Blaizot était propriétaire d'une de ces maisons bourgeoises, ni trop vieilles, ni trop jeunes, qui n'ap- • prennent rien à l'œil du curieux. Les femmes entre deux âges déroutent les observateurs : il en est de même des maisons; cependant il est rare que la maison, si elle est habitée depuis quelques années, ne prenne pas un peu des habitudes de son propriétaire. L'homme laisse partout son empreinte, comme s'il se laissait tomber sur une nappe de neige.

Deux bancs de pierre qui étaient adossés à la maison indiquaient que le bonhomme recevait beaucoup de monde. Dans certaines provinces, les bancs de pierre sont les antichambres des gens d'affaires. Tous

les notaires de petites villes ou de villages ont des bancs de pierre aussi obligés que les panonceaux.

Les bancs de pien^e de la maison Blaizot étaient usés en décrivant une courbe vers le milieu.

Les juges d'instruction, dont l'esprit sait découvrir le bout de fil dans l'écheveau emmêlé d'un crime, auraient deviné par ce banc de pierre, légèrement creusé au milieu, qu'un groupe de clients venait s'asseoir fréquemment en cet endroit.

A quelque distance du banc, des anneaux de fer étaient fichés au mur, indice certain du séjour d'hommes à cheval ou en voiture.

Le bonhomme Blaizot était reneuvier.

A Dijon, le sens primitif du mot reneuvier est celui-ci : moyennant une certaine somme, les faiseurs d'aflaires prêtaient jadis un bœuf à un laboureur, qui était tenu d'en rendre un du môme âge à la Saint- Jean.

On voit clairement que le reneuvier a de la parenté avec les banquiers, le mont-de-piété, les usuriers, enfin \q prêteur en général. Seulement il y a prêteur et prêteur. Les reneuviers, qui furent dans le principe d'honnêtes gens, s'aperçurent, après beaucoup d'expériences, que l'argent rapporte plus que le meilleur lopin de terre au soleil. *

De cette école fut le bonhomme Blaizot, qui appliqua en grand la médecine aux métaux. Son argent paraissait dévoré de fièvre, tant il savait le faire suer. Blaizot commença par prêter des bœufs, suivant les us et coutumes; mais, comme les emprunteurs ve-

— C est qu'il est allé livrer une commande de tonneaux.

— Où ça? demanda Blaizot.

— A la Mal-Chaussée.

— Et quand reviendra-t-il, ton père ?

— Demain, monsieur Blaizot.

— Tu lui diras de passer me voir... Sais-tu, dit le père Blaizot en la reconduisant, que t'es un joli brin de femmelôte?

Alizon rougit et sortit du cabinet. Dans l'antichambre se tenait la Rubeigne, qui semblait fort occupée à brosser une.paire de souliers.

— Bonjour, madame Rubeigne, dit Alizon.

— Adieu, la couzaigne, répondit la gouvernante.

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