CE QUI ARRIVA AU HAMEAU DE LA MAL-CHAUSSÉE
Le matin, dès cinq heures, Gancoin était parti pour livrer sa cargaison de tonneaux.
Le hameau de la Mal-Chaussée est composé de six maisons écartées, qui ont été bâties dans remplacement le plus mal choisi de toute la Bourgogne. Le terrain, très-fertile partout ailleurs, est ici sablonneux et d'un rapport peu avantageux.
Sur les six maisons, cinq ne peuvent porter ce titFe : ce sont de méchantes cabanes, où demeurent de pauvres paysans, qui gagnent à peine leur vie en travaillant pour le fermier Grelu.
Le fermier Grelu, seul , possède une habitation d'une tournure plus confortable; mais elle n'en vaut guère mieux, et, si elle brille au milieu des masures, c'est comme la royauté du borgne dans ie pays des aveugles. De grandes herbes décharnées se dressent sur le toit principal, des herbes qui n'ont pas la couleur réjouissante des vieilles mousses sur les toits de tuiles. Les haies qui entourent U jardin potager sont poussiéreuses et mal entretenues.
Il y a dans la cour des coqs et des poules; mais les poules sont maigres, et le chant des coqs a un timbro qui ne ressemble pas au joyeux cri des coqs de bonne maison. Un dindon morne, à la crête pâle, est monté, par extraordinaire, sur une charrette cassée. Deux pigeons mélancoliques se tiennent sur un pigeonnier dont le toit est troué.
L'étable ouverte laisse entrevoir un âne qui a une genouillère de toile à la jambe : outre cette blessure, l'âne paraît avoir supporté de longues fatigues, car un de ses côtés est pelé par le frottement du bât. Il a pour compagnon un cheval de labour jeune et maigre, dont les yeux troubles ressemblent aux yeux des gens qui ont porté toute leur vie des besicles.
Cancoin, qui ayait passé toute la journée à siffler des airs gais dans sa voiture, suspendit son sifflet en apercevant un filet de fumée sans consistance qui sor-
tait timidement d'une des cheminées de la première cabane. Le tonnelier n'était plus qu'à une portée de fusil de la Mal-Chaussée, dont le nom change suivant réducation des gens qui en parlent. Les Dijonnais de distinction l'appellent laMal-Bâtie; les bourgeois, la Mal-Chaussée; les ouvriers, la Mal-Fichue, et plus énergiquemenl encore.
Ces surnoms semblent avoir porté malheur au hameau, d'autant plus qu'il se rattache à l'endroit une vague histoire d'assassinat dont les vieillards de Dijon parlent encore. Cet assassinat, faux ou vrai, car on ne sait plus le nom du meutrier ni de la victime, fut commis, dit-on, avant la bâtisse du hameau. Les superstitieux prétendent que rien, ni hommes, ni bêtes, ni plantations, ni semailles, ne peut réussir sur un terrain souillé par le meurtre.
Pour ces raisons, Cancoin cessait de siffler aux environs du hameau. Il entra donc avec sa voiture dans la cour silencieuse; et les animaux s'enfuirent comme étonnés d'être dérangés dans leur fainéantise.
Le tonnelier attacha son cheval à l'anneau d'une auge, et se dirigea vers le corps de bâtiment. La première chambre d'une ferme a toujours quelque chose de réjouissant ; d'abord se présente à la vue le grand foyer noir avec les fagots qui pétillent sur les hauts chenets de fer. Au-dessus de la cheminée, sur le mur jaune que les mouches ont décoré d'agréments noirs. Napoléon fait pendant au Juif errant. Un râtelier, portant des fusils au canon brillant, cache quelques parties des estampes aux couleurs étourdissantes*
L'u^UI^lBR BÏ.4ÏÎQT. U
A ivQi% un bqffet-^rç^soir déroule la cqUection de vaisselle en faïence dite porcelaine de Tours. On guérirait un hypocondriaque en ornant sa chambre de cas plats d'un ton brutal, mais gai, où les coqs, les fleurs sont peints avec candeur et simplicité.
A gauche, tient un large espace le lit, qui a conservé Tan^pleur des couches du pioyen âge, Le|B rideau?: sont d^ cette indienne de Perse jqyeusq, que les amateur? rppherchput aujourd'hui avec tant de persévérance.
Dans un coin pmbreux, }a lumière pique de point? blancs la batterie de cuivre et d'étain, et la fait ainsi sorti? de son obscurité.
Mais, à la ferme de la Mal-Chaussée, la vaste cheminée, les fusils, les images de PelleriU; la faïenpe, le lit et les instruments de cuisine avaient subi des accrocs, des dégrad^-tiQfts, des dé(ihirures, de lapouille, des ébréchur^s, et étaient souillés de tpile? d'araignéej?. Les vitres de la chambre avaient été verdies par la poussière, et ne donnaient passage qu'à un jour pluvieux.
Cancoin , qui entrait brusquement , s'arfèta en voyant la fermière devant un Ut d'enfant, l^'enfant était saisissant de beauté. Se§ yeu:jf, extraordinairement alLopgés^ lui donnaient quelque ressemblance avec certaine? figures sculptées de TÉgypte. Deux ta^ ches roses sur les Jpues se fondaient harmpnieuser ment dans une teinte calme de jaune, l^'enfeint était coiffé d'un haut honnçt de icoton rond, ?ans nièijbe, qui paraissait soufflé^
Sur la tête du petit malade, le comique bonnet de colon devenait mélancolique et chassait toute idée de joie.
— M'n enfant , disait la fermière, parle-moi voir un peu.
Mais Tenfant était aussi muet que son grand bonnet de coton; à chaque instant il semblait que ses grands yeux flxes s'allongeaient ; son regard prenait des rayons d'une fixité impossible à rendre. L'enfant semblait voir à travers les murs, à travers les nuages; son corps était vivant encore; mais déjà Tâme cherchait à fuir au ciel.
— Madame Grelu? dit Cancoin, attristé par cette scène.
La fermière tressaillit en entendant une voix de la terre.
— Votre petit est donc malade? dit le tonnelier.
— Oh! oui, bien malade, le pauvre chéri!
En même temps la fermière se courba sur le lit pour embrasser Tenfant : elle devenait gourmande de baisers.
— Qu'est-ce qu'il a? demanda Cancoin.
— Est-ce qu'on sait, dit-elle; il n'y a pas huit jours que l'enfant gipaillaxt (folâtrait), et qu'il était gâdru (gros, bien portant) ; il était gentil comme les amours, jamais on n'en avait vu de pareil. Puis, tout d'un coup, il a devenu triste, pâlot, maigrichon ; il a eu des dégoûts pour toute nourriture...
— Ce n'est rien, dit Cancoin, c'est la croissance... tous les enfants de sou âge sont comme ça.
l'usurier rlaizot. 43
La fermière secoua la tête d'un air de doute :
— Ohl non, dit-elle; regardez donc ses pauvres petites babaignes (lèvres) pâles; elles étaient, n'y a pas si longtemps, rouges comme des pommes à sucre. D'ailleurs, l' médecin l'a condamné, m'n enfant... Il dit comme ça que les drogues n'y peuvent rien faire et qu'il faut tout attendre du bon Dieu... C'est pourtant mon enfant Jésus que le petiot. Et le père, si vous voyiez son chagrin!... ça lui a fait tant de peine de voir son fieu (fils) dans un état pareil, qu'il est parti aux champs.
— Il faut toujours avoir de l'espoir, dit Gancoiu. A quoi ça sert de se désespérer pareillement?... On en a vu de plus malades revenir au soleil...
L'enfant fit un mouvement dans le lit.
— Est-ce que tu n'es pas bien? dit la fermière, qui courut chercher des oreillers à son lit pour les mettre sous la tête du petit malade. Tenez, dit-elle en arrangeant les couvertures, voyez donc ses pauvres chers petits bras... Il n'y a plus que les os; ça ferait pleurer la nature... Il ne parle plus, il ne mange plus; il m'aimait tant, et maintenant plus Hdmorôtes (caresses).
— Il fait bon soleil dehors, madame Grelu, vous devriez un peu ouvrir la fenêtre, dit le tonnelier.
Comme la fermière, les yeux fixés sur son enfant, ne répondait pas, le tonnelier alla lui-même à la croisée, et le soleil, qui renonçait à pénétrer la crasse des carreaux, se précipita dans la chambre. Le petit malade parut réjoui de cette chaleur bienfaisante.
— Que bonne i(Jé$ vous givez eue, mou bon monsieur Cancoin, dit la mère, ça le ravigote, m'a enfant.
— Voyez-vous, madame Grelu, il ne faut pas être trop triste près de l'enfant... Ils comprennent bien^ allez. Tâcher de l'amuser un peu ; si on le3 laisse dé^ vorer par la muladie, ils sont perdus ; moi, je sais ce que c'est. J'ai eu sept çnfants ; eh bien, quand je les voyais malades, vite je tâchais de les distraire, C'est comme pour le mal de d:,nts, si on peut l'oublier, on ne l'a plus.., A-t-il des joujou?, votre petit?
— Oh! ce n'est pas ça qui lui manque.
— EU bien, allQ» les quérir, et mettez-les sur la couche,
La fermière courut à l'armoire et en rapporta un petit chien de carton peint, une poupée et un sifflet. L'enfant resta morne à la vue de ces jouets, quoique Cancoin essayât de faire aboyer le chien de carton. Mais le cbien paraissait très-triste de ne pouvoir faire entendre ses cris; U y avait une fissure dans le soufflet de peau, l^a poupée îi'dvait jamais été destinée à donner signe de vie : c'était une personne aux rouges couleurs, d'une physionomie remplie tout à la fois de candeur et de niaiserie. Le sifflet força Cancoin à enfler ses joues d'une manière démesurée sans arriver à aucun résultat : il était bouché.
— Ils sont bien abîmés, les joujoux, dit Cancoin, je n'en donnerais point une arnôte (une obole). U n'y en a pas d'autres?
-^ Non^ dit la fermière,
— Alors ^ madame Grelu, égayez-le n'importe
L'CSURIER BÏ-AIZQT. 45
comment je ne sais pas chantez-lui quelque
chose.
— Vous croyez? dit-elle.
— Sans doute.
Alors la fermière chanta d'une voix plaintive cet ancien noël, si connu dans les villages aux alentours de Dijon :
Laissez paître vos bètes, Pastoureaux, Par monts et par vaux ; Laissez paître vos bêles, El venez chanter Nau,
J*ai ouy chanter le rossignô, Qui chantait un chant si nouveau, Si bon, si beau, Si résonnçau; K m'y rompait la tête, Tant il prêchait Et .caquetait ; ÂdoDC pris ma houlette.
Pour aller voir Naulet.
Le petit malade ne disait rien; mais il avait ouvert la bouche comme quelqu'im qui écoute avec grande attention, A la fin du second couplet la fermière essuya ses larmes.
— Vous chautez ça trop tristement, dit Cancoin avec sa grosse naïveté; il faut y mettre de la réjouissance, sans quoi vaut mieux se taire.
Le brav^ tonnelier unit la pratique à la théorie; en cherchant à adoxicir m rude voix, il eontinua le noël ;
Je m-enquis au berger Naulet .
As-tu ouy le lossignolet Tant joliet.
Qui gringotail Là-haut sur une épine?
Oui, dit-il, oui, Je Tai ouy ; Pen ai pris ma doucine, Et m'en suis réjoui.
Malgré le soin que prenait Gancoin de mettre une sourdine à sa voix, elle rendait de tels sons que Grelu, qui rentrait, s'arrêta dans la cour, fort étonné d'entendre un chant aussi joyeux dans la maison qu'il avait quittée morne et silencieuse.
Le fermier entra et regarda avec un plaisir douloureux son enfant, dont les yeux clignaient, comme offusqués par la vibration puissante du chant du tonnelier.
— Eh ! la mère, dit-il, comment va l'enfant?
— Je ne sais, répondit la fermière ; il m'a quasi l'air effrayé.
— Bonjour, monsieur Grelu, dit le tonnelier interrompu dans sa chanson; j'ai amené vos tonneaux.
— Ah! fit en soupirant le fermier, qui ne se souciait guère de tonneaux dans ce moment.
Grelu était un paysan de haute taille, les épaules légèrement voûtées. La campagne ne lui avait pas communiqué cette grosse santé qui fait la richesse des paysans. Le chagrin ressortait de chaque trait de son visage; ses cheveux étaient gris et rares.
L*OSUniER BLAIZOT. M
Grelu avait pour habit une mauvaise veste de toile, appelée ôïa«*rfe dans le pays; c'est le vêtement des pauvres gens. Encore sa biaude était-elle déchirée en maints endroits. 11 passait chez ses voisins pour un caractère dangraignar, c'est-à-dire en dessous, grondeur; il n'inspirait pas grande amitié. Bon nombre de gens jugent ainsi sur la mine. Ils ne s'inquiètent pas de la vie antérieure d'un homme, de ses malheurs, de ses chagrins; ilg le jugent sur l'état présent.
Cependant Grelu était bon, serviable; il aimait sa femme comme on aime celle qui nous a toujours suivi dans la voie douloureuse ; il aimait ses enfants comme on aime des innocents qu'il faut élever à subir une vie semblable à la sienne ; mais, hors de la famille, hors du foyer domestique, le fermier redevenait triste. Il avait malheureusement une intelligence audessus de celle des gens de la campagne, et son intelligence ne l'avait mené qu'à des mal-réussites.
Grelu avait acheté à bon compte la ferme : ce bon compte fut en réalité le plus mauvais des marchés. Quand, au bout de quelques mois de séjour, il eut calculé les réparations à faire, les fumages considérables qu'il fallait faire subir aux terres pour en bonifier la nature, Grelu tomba dans l'abattement, n'étant pas assez riche pour toutes ces dépenses.
Il laissa se lézarder les murs; il tenta les engrais sur une si petite échelle, que mieux eût valu ne rien faire. Au lieu de prendre son courage à deux mains, il entretint sa femme de ses désillusions. C'est souvent
i$ L*DSURI£R 6LAIZ0T.
la plus contagieuse des maladies. La fermière eut Tesprit saisi des confidences de son mari, A tous deux Tavenir parut chargé de malheurs. Le mari et la femme passaient des nuits sans sommeil à se dire : a Comment ferons-nous plus tard? » sans penser à couper violemment cette terrible racine de découragement qui s'empare si vite de l'esprit
Grelu, en dernier ressort, fréquenta la maison du bonhomme Blaizot. Ce fut le coup de la fin. Ses terres furent plantées d'hypothèques, autre mauvaise graine qui rapporte des saisies et des procès.
L'enfant malade poussa tout à coup un long soupir : la fermière crut que c'était le dernier; elle tomba à genoux anéantie.
— Seigneur du bon Dieu, s'écria-t-elle, notre fieu est mort!
— Non, dit Cancoin, il respire un peu gros seulement... N'ayez garde, je suis certain que Tenfant reviendra.
— Ah! dit le fermier, si ce n'est pas triste de voir notre innocent dans un tel état! J'aimerais mieux le voir aller tout d'un coup au pays de claque-dents que de l'entendre souff^rir en détail si longuement.
— Ce n'est pas bien parler, monsieur Grelu, dit le tonnelier; est-ce que dans ce monde nous n'avons pas besoin d'un peu de résignation?... Il faut se faire une raison, sans quoi il n'y aurait plus qu'à se jeter à l'eau la tête la première.
— Vous ne savez guère ce que je soufi're, dit Grelu.
— Bah! dit Cancoin, moi qui vous parle, j'ai sept
l'CSDRVR BLAIZOT, 49
enfants, Eb bien, le dernier a été l'autre jour maladif: il ressemblait au vôtre, le médecin Tavait condamné... Ils condamnent toujours maintenant, et ils ont raison. Si le malade revient, on ne pense plus à ce qu'ils ont dit, tandis que s'ils promettaient de le guérir et que le malade s'en aille ad patres^ on recevrait un plus rude coup, puisqu'on ne s'y attendait pas. Donc je vous disais que mon dernier souffrait cruellement et qu'il s'éteignait tous les jours. Moi, je suis obligé de travailler; que je me porte bien ou non, la famille est là qui compte sur mes bras. Je partais le matin pour la tonnellerie; mm, sacristi, que de courage il me fallait pour soulever mon marteau ! à chaque coup j'étais obligé de me remonter le moral. Je sentais que mes forces s'en allaient avec celles de mon enfant. Un matin, j'apprends qu'il a une crise, le délire, le tremblement, quoi; parole d'honneur, j'étais dans le même état, je frappais sur mes tonneaux à tort et à travers, je bûchais sur tout. Le soir, je retourne à la soupe... mon enfant était guéri. Ah! quelle joie ça nous a fait dans la maison I ma femme surtout était folle; « Voilà, dit-elle, la meilleure preuve que le bon Dieu nous entend. J'ai passé la nuit à le prier de sauver notre garçon, et il m'a accordé ma demande. »
— Vous êtes un brave homme, vous, dit le fermier; j'ai le coeur si gonflé que, ma parole, j'avais oublié qu'il y a un Dieu. Ma femme, prions pour l'enfant.
ta fermière tomba aussitôt à genoux; elle ne voulut
pas abandouner d'an instant la main de son fils, qu'elle pressa dans ses deux mains. Le tonnelier et G relu se mirent à genoux près du berceau; pendant un quart d'heure ces trois âmes naïves s'unirent par la prière.
L'enfant regarda d'un dernier regard ces trois tètes, baissées pieusement vers la terre, et poussa un long soupir d'adieu.
— Ah! dit la fermière en se levant brusquement, sa main se roidit.
Grelu se précipita vers le berceau.
— Il est mort! dit-il d'une voix sourde.
La fermière se laissa tomber sur une chaise, sans mouvement.
— Monsieur Grelu, dit Cancoin pour distraire le père de sa douleur, votre femme se trouve mal... Vite! courez chercher quelque chose... de Teau, si vous n'avez rien ; c'est très-dangereux, mieux vaudrait qu'elle pleure.
Le fermier courait par la chambre sans trouver ce qu'il cherchait.
Il ne cherchait rien : la mort de son fils le rendait comme ivre.
— Eh bien I dit Cancoin qui voyait le trouble dans lequel était plongé Grelu ; eh bien ! apportez-moi donc quelque chose.
— Bah I dit le fermier, je voudrais crever aussi.
— Ah ! monsieur Grelu, vous n'êtes pas raisonnable ; vous n'êtes donc pas un homme? dit le tonnelier. Allons, venez près de votre femme, la voilà
qui revient à elle. Aidez-moi à la consoler; les femelles ont le cœur faible.
La fermière ouvrit les yeux. Son premier regard fut vers le berceau; elle y courut d'un bond, croyant qu'elle sortait d'un mauvais rêve; mais elle ne s'aperçut que trop vite de la terrible réalité.
— Ahl s'écria-t-elle d'une voix brisée.
Tout à coup deux flots de larmes jaillirent de ses yeux, et les sanglots emplirent la salle. Les larmes sont contagieuses ; Grelu pleura comme un enfant. Le mari et la femme étaient assis sur des chaises, la tète dans les mains. Le tonnelier respectait leur immense douleur, et se gardait bien d'interrompre leurs larmes par de vaines paroles.
Seulement il alla vers le lit de l'enfant et le recouvrit de son drap, afin que sa mère, en levant les yeux, n'aperçût pas encore une fois cette figure pâle et privée de vie. Les époux passèrent deux heures dans la désolation. Le fermier revint le premier à la vie positive.
— Mon brave Cancoin, dit-il, il est temps de vous coucher; laissez-nous veiller la nuit auprès du corps de notre enfant.
Cancoin trouva ce désir si naturel, qu'il sortit en recommandant à Grelu de reprendre courage.
Cancoin se coucha l'esprit attristé en pensant au malheureux événement qui venait de frapper le fermier; cependant il s'endormit à la tombée de la nuit. Son sommeil fut agité : Cancoin voyait en rêve sa famille qu'il avait laissée en pleine santé, tandis que le deuiî était chez Grelu. Il s'éveilla tout d'un coup
t% L'OSURIER BLAIZOT.
brusquement, car il lui semblait avoir entendu, dans le calme profond de cette maison visitée par la mort, un roulement de voiture.
— Je rêvais, se dit le tonnelier. Alors il ferma les yeux, essayant de rappeler le sommeil. Se* yeux, quoique protégés par la paupière, furent subitement blessés par une lumière ardente. Par un mouvement machinal, Cancoin porta sa main sur ses sourcils, et la nuit revint. En retrouvant le sommeil, le tonnelier laissa tomber son bras; et de nouveau une lueur extraordinaire le réveilla.
— - Qu'est-ce que c'est? dit-il en sautant de son lit. D^où vient cette clarté?
En même temps il ouvrait la fenêtre, qui donna entrée à une fumée très-épaisse.
— Au feu ! au feti! cria Cancoin en saisissant à la hâte son pantalon et sa veste; au feu!
Ce cri sinistre, qui réveille en une seconde foute une ville, qui prend des tons menaçants dans le silence, resta sans réponse. Cancoin, de sa grosse main, enleva la serrure de la porte plutôt qu'il ne Pouvrit, et descendit Tescalier en continuant d'appeler au secours. Il lui fallait traverser la pièce où reposait le petit mort. Cette pièce n'était pas éclairée; mais l'incendie y répandait ses premiers rayons sanglants.
Le tonnelier aperçut la fermière agenouillée près du berceau de l'enfant. Il crut d'abord qu'elle était morte : le feu ni les cris ne l'avaient dérangée.
— Madame Grelu ! dit Cancoin en courant à elle et en la tirant par le bras.
l'uscrier blaizot. 23
— Laissez-moi, dit la pauvre mère sortant de son immobilité.
— Le feu est à la ferme, sauvez-vous, reprit Cancoin.
Il ouvrit la porte de la première salle, et le feu parut plus menaçant.
— Où est votre mari? demanda le tonnelier.
— Je ne sais, dit la fermière.
— Vite... relevez-vous! Il faut vous sauver... Cancoin, qui ne recevait pas de réponse de cette
pauvre désolée, courut dans la cour. L'incendie venait des étables ou du grenier à foin : il était impossible de sortir de la ferme par la porte charretière.
Tout à coup les animaux se réveillèrent à demi asphyxiés en remplissant l'air de leurs cris. Le tonnelier courut à rétable, dont la porte était brûlante : des flammèches de feu tombaient du foiutier sur le dos de râne malade, qui poussait des cris lamentables. Le cheval maigre s'était réfugié dans un .coin de l'écurie et hennissait des sanglots. Malgré tout son désir de sauver ces animaux, Cancoin fut obligé de sortir vivement de Pétable remplie de vapeur et de feu. Il tira son couteau, et coupa la longe qui retenait l'âne; mais à peine cet animal fut-il libre qu'il recula daiis le fond de l'étable, près du cbeval, et tous deux mêlaient leurs cris de terreur. Il était impossible à Cancoin de pénétrer Jusque-là, d'autant plus qu'il savait la ténacité des animaux à rester, par frayeur, dans les lieux incendiés.
n retournait vers la fermière, lorsque le pigeon-
2i L*USUR1ER BLAIZOT.
uier, qui brûlait intérieurement, tomba presque à ses pieds, laissant sur le fumier des pierres et des pigeons également calcinés. L'incendie, qui avait jusqu'alors travaillé mystérieusement comme un voleur, se montra audacieux quand il fut sûr de sa proie. Les flammes sortirent victorieuses du pigeonnier abattu, et se séparèrent, les unes montant vers le ciel, les autres rampant sur les toits voisins. Le corps d'habitation de la ferme était en danger; il n'y avait plus un moment à perdre. Cancoin courut « toutes jambes vers la fermière, qu'il retrouva toujours près du cadavre de son enfant.
Une chaleur intense régnait dans la première pièce,
— Sauvons-nous, dit le tonnelier.
Et il ouvrit la fenêtre qui, heureusement, donnait sur la route. ^
— Laissez-moi mourir avec mon fieu, dit la fermière.
— Allons, du courage, diable ! dit Cancoin. Passez vite par la fenêtre; il n'est que temps.
— Ah! mon chéri, dit la mère en sanglotant et en se précipitant sur le cadavre de son enfant.
— Il ne faut pas qu'il brûle, dit Cancoin, qui tenta le dernier moyen de sauver la fermière.
Il saisit l'enfant dans ses bras et enjamba la fenêtre. La Grelu le suivit aussitôt.
— Restez là, dit Cancoin en la conduisant à quelque distance de la ferme... Je vais chercher à sauver le peu que je pourrai.
Le digne tonnelier retourna vers la maison qui brù-
L*USUH1EK BLAIZOT. 25
lait, et jeta par la fenêtre tout ce qui lui tombait sous la main. Pendant qu'il travaillait avec un courage inouï, les habitants du hameau avaient eu Téveil et accouraient vers la ferme, guidés par Tincendie. Mais leurs secours étaient inutiles : le feu était le mdtre et prenait la part du lion. Quelques meubles, quelques ustensiles de cuisine, seuls, étaient jetés sur le gazon, quand Cancoin jugea prudent de se retirer.
Il fut entouré à Tinstant des gens du hameau, qui regardaient tristement les progrès du feu et qui lui demandaient des détails.
— Tas de lâches, dit Cancoin, ne feriez-vous pas mieux, au lieu de vous croiser les bras, de m'aider à transporter plus loin ces meubles qui vont brûler.
Les paysans, dominés par le tonnelier, se préparaient à lui obéir, lorsqu'un homme tout noir, les vêtements brûlés, sauta par la fenêtre d'où venait de descendre Cancoin, et roula sur le gazon.
— Eh! dit le tonnelier, d'où sort-il, celui-là? Et il se baissa pour lui porter secours.
— Seigneur, dit-il, c'est Grelu!... qu'on le porte à la première maison et qu'on tâche de le faire revenir... Il n'est qu'évanoui.
Deux paysans prirent Grelu par les jambes et par la tête, et le conduisirent à la plus proche cabane. Cancoin suivait ce triste cortège.
— Vous ne l'avez pas vu entrer dans la ferme? demandait-il aux paysans. Je l'ai cherché au commencement du feu... il n'y était pas... seulement sa femme veillait auprès de leur enfant mort.
26 L'UStJRlB'ft BLAIZOT.
Quand Grelu put recevoir tous les soins que nécessitait son état, Cancoin, qui perdait la tête au milieu de ces embarras, se rappela alors que la fermière était abandonnée dans la prairie. Il recommanda aux paysans de veiller sur le fermier, et partit pour chercher la mère infortunée. Son étonnement fut grand en ne retrouvant plus la fermière. Il chercha, croyant s'être trompé de chemin; mais rien ne lui indiqua la trace de la Grelu. Il appela de sa plus forte voix; Tincendie répondit seul, par ses craquements et ses pétillements, à son appel.
Le tonnelier courut vers la ferme btûlée, dont à chaque minute un mur disparaissait avec fracas, mêlant à la fumée de Tincendie des nuages de poussière; un doute cruel s'était emparé de Tesprit de Cancoin. Il pensait que là pauvre mère s'était jetée avec le cadavte de son enfant dans les flammes, pendant que la ferme avait été laissée seule à la garde du feu. Inquiet et craignant de voir ses appréhensions confirmées, Cancoin revint vers le hameau.
Grelu avait reprit connaissance; aussitôt qii'il aperçut le tonnelier :
— Ma femme! s'écria-t-il, ma femme!
Cancoin détourna tristement la tête; à ce geste, le malade comprit son malheur et perdit de nouveau connaissance. Le tonnelier resta près du lit du malade, épiant les moindres symptômes qui passaient sur la figure du fermier ruiné. Bientôt Grelu fut pris du délire.
Un paysan entra et vint annoncer qu^on avait re-
trouvé près de la ferme une voiture chargée de tonneaux et tout attelée.
— Tiens, dit Cancoin, jela croyais brûlée... comment ça a-t-il pu arriver? Hier soir, quand je me suis couché, ma voitupe était sous le hangar^ dans la ferme»
Le paysan secoua la tête.
— Ma parole, j'aime mieux ça, dit Cancoin; je vais emmener chez nous ce pauvre M. Grelu.., on le soignera plus facilement à la ville qu'ici. El)! vous autres, aidez-moi à le porter dans la carriol^f
Grelu fut entouré de couvertures ; on disposa les tonneaux de façon à laisser un espace libre au malade, et Cancoin rentra à Dijon, moins joyeux qu'il n'en était sorti la veille.