LA LÉGENDE DE SAINT CRÊPIM
— A la santé de saint Crépin !
Voilà un brave patron qui ne regardait pas à deux, ou* trois cruches de cidre dans la soirée. L'ouvrage n'en va que mieux : un coup de cidre à propos donne du courage aux compagnons.
Ce n'est pas comme le chaussetier d'en face, qui fait travailler quinze heures par jour des pauvies filles de dix ans, pâles, maigres, longues comme un jour sans pain. Pour économiser, le chaussetier n'allumerait pas une hroussaille. Mais au bout de dix ans le chaussetier aura fait fortune et sera un gros bourgeois.
Lui, saint Crépin, il s'en soucie peu, d'être bourgecris. 11 ne demande qu'à être heureux, et la joie de ses compagnons lui suflOit. Il ne veut seulement pas gagner plus qu'eux.
Cependant il y a dans un coin de la cheminée une grosse bourse en cuir cachée dans le sabot aux allumettes, plus grosse deliards que de louis d'or. Qu'importe? Le compagnon qui a besoin d'une semaine d'avance, aussitôt les cordons de la bourse sont déliés, et la bourse retourne un peu plus maigre dormir dans le sabot aux allumettes.
Quand un compagnon tombe malade, saint Crépin, la bonté même, envoie la paye entière. Et ce jour-là il met exprès le pot-au-feu avec un morceau de viande de plus qu'il ne faut. Mais le bouillon est meilleur, on ne compte plus les yeux tant il y en a. Le malade avale le bouillon bien diaud, et ça lui fait dans l'estomac plus doux que la flanelle au ventre.
LA LâGBHDB DB SAINT GRÉPIN. 483
Saint Crépin s'était bien aperçu depuis longtemps que quelques compagnons arrivaient le matin en hiver les yeux rouges^ et qu^ils se plaignaient que la Yue leur piquait. Il y a dans les souliers des parties qui demandent autant d'application que la gravure* C'est surtout pour enfermer Vâme entre les deux se^ melles qu'il faut de grands soins et de la prudence. Le petit morceau de cuir mince qu'on 2q)pelle Vâme, parce qu'il est mystérieux et ne voit jamais le jour, ne demande pas à être mouillé. L'âme craint la pluie autant que la neige; si elle est mouillée, elle se venge en mouillant la semelle supérieure, qui, à son tour, mouille celui qui est dans les souliers.
Soulier mouillé vaut rhume.
Or, saint Crépin, qui savait le danger des rhumes, avait recommandé à ses compagnons de s'appliquer particulièrement à cet endroit de la chaussure; là, on devait employer le fil le plus solide, i'alène la plus mince, la poix de première qualité. Les points se pressaient serrés aussi habilement que par une brodeuse de dentelles, et emprisonnaient entre les deux lèvres de cuir l'âme, qui était la langue.
Mais ce travail, délicat, à la chandelle, exigeait une grande application des yeux. Saint Crépin sentait que la courbature du dos était déjà assez fâcheuse sans y ajouter la fatigue de la vue. La cause du mal n'est pas une grande connaissance si le remède ne vient faire contre-poids. Depuis cinq ans saint Crépin raisonnait là-dessus, réfléchissait et se donnait des coups sur le front sans en rien ^re sortir.