LA LÉGENDE DE SAINT CRÉPIN
Il y a un remède souverain^ qui est le remède des saisons. Quand arrive le printemps, les jours grandissent, le lilas envoie dans Tair de douces odeurs, on ne travaille plus le soir. Bientôt les yeux des compagnons cordonniers reprenaient leur tranquillité aux floraisons de la nature.
Mais sitôt que les vendangeurs entrent les jambes nues dans les cuves pour presser le raisin, c'est le signal des grandes soirées d'automne. La maladie reprenait son cours, peut-être après deux mois de travail.
Au 31 décembre, les cordonniers avaient veillé plus tard que de coutume, d'abord parce que la besogne pressait, ensuite parce qu'ils voulaient les premiers souhaiter la nouvelle année à leur patron.
Quand on entendit le long craquement qui se fait dans la boite du coucou , et qui annonce que l'heure va sonner, toutes les tètes se levèrent, les aiguilles s'arrêtèrent, les tranchets furent mis de côté, le fil resta à moitié engraissé de poix.
— Saint Crépin, voilà la bonne année.
Les compagnons embrassèrent tous le patron comme leur père, et le patron embrassa tous les compagnons comme ses fils. Il se fit dans la chambrée un cectain tumulte : saint Crépin était entouré d'un groupe d'ouvriers, tandis que d'autres allaient chercher un objet mystérieusement enveloppé dans une serge verte, et déposaient sur la cheminée le chefd'œuvre.
Une petite botte, luisante conmie un miroir, où un
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compagnon industrieux avait dessiné la Passion en creux.
— Le bel ouvrage ! s'écria saint Crépin. Mais combien vous vous êtes donné de mal pour ce chefd'œuvre !
Le saint se disait au fond que de patience il avait £adlu dépenser pour créer un meuble inutile. Seulement le saint se trompait : cette petite botte, avec toutes les apparences d'une chaussure de nain, était un verre à boire. Diverses préparations pharmaceutiques avaient chassé la forte odeur qui s'attache habituellement au cuir.
■— Nous allons, dit saint Crépin quand il eut l'explication de cette merveille, boire le cidre, et trinquer un bon coup avant de nous remettre à la besogne.
Ck)mme il y avait beaucoup d'ouvrage, les trinquements se firent avec agilité, et chacun se remit gaiement à l'ouvrage , saint Crépin en tête. 11 avait réservé deux bouteilles pour le coup du départ.
Le merle , réveillé par ces rumeurs, s'était mis à siffler comme pour prendre part à la réjouissance du nouvel an.
Saint Crépin poussa tout d'un coup un grand cri, en se levant aussi brusquement de son tabouret que s'il se fût assis sur une alêne.
— Qu'est-ce qu'il y a, saint Crépin? s'écrièrent tous ensemble les compagnons. Vous sentez-vous mal?
— Non, mes amis, c'est la joie... Ah! je n'y tiens plus! regardez la bouteille de cidre.
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Les compagnons levèrent les yeux vers la bouteille, qui ressemblait à toutes les autres bouteilles. Ainsi que d'habitude, de petits points brillants partaient du cul pour monter au goulot, ce qui est la marque du vrai cidre mousseux.
— Ah ! Seigneur! dit saint Crépin, que je vous remercie I Vous allez voir.
Il s'assit sur un tabouret de cuir, prit un soulier en train et rapprocha de la bouteille de cidre. Alors les compagnons s'aperçurent avec surprise ^ue des flancs de la bouteille sortait un soleil lumineux qui s'étendait sur toutes les parties du soulier, suivant qu'on le changeait de place.
— Mes bons amis, dit saint Crépin, voilà les étrennes que Dieu nous a envoyées. Voilà ce qui nous sauvera la vue.
Là-dessus les cordonniers se mirent à genoux. Et depuis cet hiver, ils employèrent la bouteille qui, plus tard, devint cette grosse boule d'eau, aux larges flancs, qui apporte une si vive lumière sur les ouvrages des pauvres savetiers d'aujourd'hui.
Paris, 1850.
OUATUOR
Rien n'est plus imposant que de voir quatre musiciens assis devant leurs pupitres.
Ce sont quatre ouvriers qui exécutent un travail plein d'intérêt. Ils ont le contentement et l'orgueil naïf des charpentiers qui montrent le chef-d'œuvre.
On cause encore à petit bruit dans la salle que l'introduction envoie ses premiers accords : cela sert de débrouillement aux idées du compositeur, cela échauffe les musiciens. La grande clarté n'est pas encore nécessaire; il ne faut pas effrayer les yeux avec le soleil de midi. Déjà la foule écoute.
iS^ QUATUOR.
Les quatre instraments sont en plein quatuor ; ils trottent pour ne pas se fatiguer d'abord. Il me semble que quatre voyageurs se sont rencontrés à Tauberge, le soir à souper; ils se lèvent de bon matin, boivent un petit coup en marchant gaiement dans la plaine.
Le ciel est bleu et il souffle un vent frais.
La conversation s'anime; le violon raconte quelque bonne plaisanterie à son ami, le second violon : Palto Ta entendue et la redit au violoncelle qui, en brave bourgeois, se la répète avec gravité pour la retenir en faire jouir sa famille.
Par moments, les quatre vayageurs parlent ensemble; mais les deux violons, plus alertes, marchent en avant, se font des confidences, et laissent par derrière Palto et la basse, qui ne restent pas sans bavarder.
De temps en temps, on se repose pour mieux marcher. Ne croyez pas que la conversation va tomber. Une exclamation part d'un côté, c'est l'alto ; une interrogation part de l'autre, c'est le violon. Et une aimable folie règne parmi les quatre compagnons qui se disent les choses les plus gaies du monde.
Mais le rire qui dure trop devient malséant.
Le violon fait trêve à ces plaisanteries en racontant une histoire un peu mélancolique. L'honnête alto comprend bien l'histoire, car il en a été témoin, et il ajoute même d'autres détails que ne connaissait pas le violon.
Il faut voir les sympathies du violoncelle pour ce récit : il pousse des exclamations qui ne sont pas va-
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tiées, mais qui sont belles, parce qu'elles sont sincères. « Ah ! mon Dieu ! répète-t-il à tout instant, ah ! mon Dieu ! »
LTiistoire mélancoliqne est si bien racontée, que tous les quatre gémissent sur cet événement si touchant. Tout d'un coup on aperçoit un village dans le lointain; on oublie tout, les gais propos, la mélancolie, la fatigue du chemin, pour se donner une poignée de main.
La route est finie, les quatre amis se séparent.
Mai 4880.