‹ L'usurier Blaizot (volume 2)Chapitre 12 sur 32 · L'HIVER · texte numérisé non relu

L'HIVER

Le soleil est pâle et blanc, les arbres longs et maigres. Dans quelles friperies sont allés les habits verts des arbres?

Seule, Peau semble heureuse dans sa prison transparente.

Voilà un vieillard qui arrive, le dos courbé, les Jambes ployantes, le corps ramoyéy les mouffles aux mains, Thabit large et les larges manches, une longue barbe de glaçons.

Tl tient un balai à la main; sous son pied droit est une large brosse pour mieux cirer le parquet de glace.

C'est ITiiver, avec sa couronne de houx toujours vert.

19« l'hiver.

Pauvre vieil hiver ! La ménagère te veut du ma. ; elle met du bois plein le poêle.

Le bois craque, le feu pétille, la théière chante, une chanson sardonique ma foi. Je jure qu'elle se moque de Fhiver.

Il y a encore sous le poêle une grosse provision de bois sec et de charbon de terre.

Ce vieux sournois qui boude le feu rouge, lui et sa barbe de glaçons.

C'est Phiver, avec sa couronne de houx toujours vert. .

Entends-tu les gais patineurs qui sifflent à tue-tête des airs joyeux dans le village ? Le fer de leurs patins brille comme leurs yeux.

L'étang entouré d'une haie attend ses visiteurs.

Déjà les pies curieuses viennent regarder sous le nez une vieille du village, encapuchonnée dans la grosse veste de son homme.

Elle n'est pas coquette, la bonne femme ; et elle a raison pour le métier qu'elle fait : balayer la neige et chasser de l'étang

L'hiver, avec sa couronne de houx toujours vert.

L'heure enrhumée sonne au clocher pointu de la grand' place de Francfort.

Dieu, qu'elle est belle la grand' plac^ avec ses dentelles de neige! Les petits moines sculptés s'entortillent dans leurs manteaux; ils ont un froid de loup.

Il n'y a que la statue de bronze du Chevalier qui

l'hiveh. 193

tienne bon ; de la neige plein le casque^ tout plein le bouclier. A sa place j'aurais une fière piquette aux pieds^ car ses pieds sont perdus dans la neige.

Tout est immobile, blanc et tranquille.

Cependant en voici un qui s'avance en maître, qui dit : (c La grand' place est à moi, les rues aussi et encore les ruelles, et les impasses et les culs-de-sacs, tout Francfort est à moi. »

Les deux manches l'une dans l'autre, le capuchon sur les yeux, dans les bras une branche de sapin avec les petites chandelles allumées de Noèl ,

C'est l'hiver, avec sa couronne de houx' toujours vert.

Les bougies et les violons sont éteints. Bonsoir les chanterelles, dormez bien dans votre lit de soie verte et ne vous battez pas avec l'archet?

Madame la conseillère, qui s'est mariée dernièrement, avec le gros président Rudlotz, sort du bal; la dernière valse avec l'étudiant Ludwigh la préoccupe tellement qu'elle a oublié de couvrir son sein.

Un audacieux mendiant la saisit par les mains. —A bas, chien de vagabond, s'écrie le gros suisse aux longues moustaches, au nez plein de vin.

Elle a une pomme d'or brillante, la canne du suisse, de beaux glands d'argent aussi, et il ne fait pas bon quand elle vous travaille les épaules.

— Arrête, répond le mendiant, madame la conseillère m'appartient. Je suis

L'hiver, avec sa couronne de houx toujours vert.

iH l'hiter.

Après la tombée de la nuit, le brave savetier va souper avec la savetière.

Le fricot leur caresse le nez de sa fumée et emplit la salle; le plafond est si bas! Il y a une odeur de vieux cuir qui se marie avec les choux. Une bonne odeur !

Au fond, le four est ouvert et montre ses tisons sur lesquels se tient à la crâne un gros pot de grès dans lequel cuisent de bien bonnes choses. — Qu'estce qu'il y a dans le pot ? —Ah ! gourmand, tù le sauras plus tard.

La savetière a mis la table de bois et dessus un bout de nappe en toile blanche.

Le savetier se frotte les lèvres avec sa langue rien qu'à regarder la cruche de bière, rien qu'à renifler les choux et le lard.

Seigneur 1 la mine effrayée qu'il prend tout d'un coupi Et la savetière donc! Est-ce que le gros pot de grès serait renversé? Ça lui apprendrait une autre fois à ne pas tant faire le crâne sur les tisons.

Non, la porte s'est entr'ouverte et laisse passer un vent mortel. Le frisson m'en prend à la seule idée. Celui qui a tiré le loquet.

C'est l'hiver, avec sa couronne de houx toujours vert.

A Baccarach la nuit est venue; les étoiles font les paresseuses, on ne les voit pas; elles auront dormi trop tard.

Dans la mansarde la plus voisine des étoiles tra-

l'hiver. 195

vaille le jeune poëte. Tiens, Tenfant vient de s'éveiller. Il pousse un petit cri.

Aussitôt sa jeune mère court au berceau; le poëte remise sa plume dans Tencrier.

Ah ! que tout le monde est heureux dans la mansarde! Ceux de vingt ans, ceux de quatre-vingt-dix et ceux de quatre ans.

Par où est entré ce vieillard qui s'est assis sans façons dans le grand fauteuil de cuir?

L^enfant fait une risette au vieillard et tend sa petite main vers la première fleur du printemps que lui apporte

L'hiver, avec sa couronne de houx toujours vert.

Après avoir écrit ces pages, je m'en allais la tète en feu, j'ai rencontré Catherine. Elle m'a pris le bras et j'étais heureux; car jamais chez Catherine je n'ai trouvé

L'hiver, avec sa couronne de houx toujours vert.

Page 1