LES DEUX CABARETS D'ADTBUIL
On y voit des premiers étages moyen âge se prélasser tranquillement sur les épaules de constructions renaissance; quelques cottages anglais sont mélangé s de chalets suisses; la lyre du Directoire et les sphinx de Texpédition d'Egypte ne s'étonnent nullement d'être enchâssés dans des 'murs de cailloux de couleur.
Le curieux qui voudrait se préparer à tout ce jwï^oresque, une des maladies de Tarchitecture actuelle, n'a qu'à traverser les Champs-Elysées, prendre Tavenue à gauche de l'Arc-de-1'Étoile. Il trouvera, au hout de cette avenue, un noir château gothique avec fossés, pont-levis, tourelles, mâchicoulis, gargouilles, meurtrières, enfin un château construit par un jeune architecte romantique, trop épris des romans jadis si fameux d'un illustre bibliophile. Ce château fort est un pemionnat de demoiielles. On frémit à l'éducation que doivent recevoir, en pareil lieu, de jeunes filles. En face de la forteresse-pensionnat, la route mène à Auteuil. Ce nom ne charrie-t-il pas avec lui les souvenirs de Molière, de Boileau, de La Fontaine? A ces grands noms se joint l'idée de cabaret. J'ai cherché longuement dans le pays la trace du logis où devisaient les gloires du grand siècle; mais, à l'exception des rues qui ont été baptisées de leurs noms, il n'est rien resté d'intime qui témoigne du séjour des illustres écrivains. Aussi bien leur souvenir vaut mieux que ces fausses cannes, ces fausses perruques, ces fausses tabatières, qui se sont manufacturées tant et tant à Femey et ailleurs.
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Tout préoccupé de souvenirs, j'arrivai dans la rue La Fontaine en face d'un cabaret fonnant l'angle de la rue; les volets gris et tristes étaient fermés et porteurs d^une affiche jaune annonçant la vente par voies notariées. Au premier étage je lus l'enseigne : A mon Diêir, écrit en caractères rouges. De l'autre côté de la rue, faisant face, un autre cabaret, badigeonné à la chaux, est plus invitant : A mon Plaiêir. Un grand orme vert protège de son ombre les tables de bois fichées en terre. Les volets sont ouverts à larges battants; au lieu de la triste affiche timbrée du voisin, une affiche de Bonne Bière de Mars, avec son dessin naïf et ses couleurs violentes, vous met tout en joie. L'enseigne est si bien trouvée : A mon Platnrl tandis que l'autre, A mon Désir , laisse quelque diose de vague dans l'esprit. Le lendemain, j'appris l'histoire des deux cabarets.
Il y eut à Auteuil un homme qui cumulait les fonctions de garde champêtre et de tambour de ville. Les habitants l'appelaient Traîne-Caisse, moitié à cause de son état, moitié à cause de ses habitudes de fainéantise. Merlot, son vrai nom, enfant du pays, s'était enrôlé en qualité de tambour dans un régiment d'Afrique. Il y fit son temps, on ne sait trop de quelle manière ; cependant il courut, à son retour, de mauvais bruits : les uns prétendaient qu'il s'était mal conduit devant les Arabes, les autres qu'ils avaient lu dans les journaux un vol d'effets militaires commis par un nommé Merlot, qui avait beaucoup de chances d'être leur compatriote. Étaient-ce calomnies? On ne