‹ L'usurier Blaizot (volume 2)Chapitre 15 sur 32 · LES BEUX CABARETS D*ADTBIJIL · texte numérisé non relu

LES BEUX CABARETS D*ADTBIJIL

sut jamais le vrai ni le faux; toujours est-il que Merlot revint à Auteuil dans un état voisin du déguenillement. Pour toute fortune, il rapportait ses deux bras vierges de blessures, mais non pas d'illustrations. Le bras droit du tambour était tatoué d'une sirène, le gauche d'un chien et d'un enfant, avec ces mots : « L'amour instruisant la fidélité. » J'insiste sur ces dessins à la poudre, parce que Merlot les montrait avec orgueil et portait constamment ses manches retroussées, croyant peut-être prouver parla qu'il avait vu le feu. Passant son temps à dormir au soleil. Merlot fut mal vu des gens les plus disposés à lui rendre service, car on savait qu'il mangeait les quelques économies de sa mère.

Après six mois d'un tel lazzaronnage, le tambour eut sans doute une indigestion de paresse, car il sollicita la place de garde champêtre, vacante par suite de la mort du titulaire. Divers gens se présentaient à de meilleurs titres que les siens j mais le conseil municipal d' Auteuil eut égard à la naissance de Merlot dans le pays. Il obtint la place et se conduisit bravement pendant six mois; il arrêtait des légions de délinquants et faisait des procès à rendre jaloux un procureur. Comme tambour de ville, Merlot ne jouit pas de l'estime des habitants : quoiqu'il ne s'agisse que d'accompagner le commissaire de police de la commune dans les circonstances ordinaires, le maire ou l'adjoint dans les circonstanc/es extraordinaires, il faut encore faire un roulement qui annonce clairement aux habitants de chaque quartier que la muni-

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cipalité désire leur faire part oralement d'un nouvel arrêté.

Merlot exécutait des roulements à sa manière; mais les habitants d'Auteuil, qui avaient été habitués par le défunt tambour dé ville à une musique douce et calme^ furent mis sens dessus dessous par les batteries singulières de Merlot.

Les deux baguettes semblaient remplies de colère et frappaient sur la peau d'âne d'une façon irrégulière. La première fois tout Auteuil crut au feu et accourut émotionné vers le lieu du bruit. Entre chaque arrêté (quelquefois il s'en lit trois), le tambour, pour en faire bien sentir la scission, doit battre quelques mesures, ce qui s'appelle partout « battre un ban. » Merlot se conforma à cet usage; mais si son appel avait été exécuté d'une manière inaccoutumée, le ban terrifia tout le pays. C'était comme un appel à la révolte ; chaque coup de baguette était un cri de rage, un jurement, une imprécation. « Ah ! se dirent les curieux, quel mauvais tambour nous avons là, il aura appris à battre chez les Sauvages. » Merlot, malgré que ses concitoyens n'approuvassent pas sa méthode, aurait pu garder sa position, s'il n'eût commis dans ses fonctions de garde champêtre des actes que la municipalité trouva illégitimes; ainsi des transactions à l'amiable avec des délinquants, dont le fruit allait au cabaret. Merlot eut pendant un certain temps les goussets trop bien garnis, et ce lui fut un tort de les faire sonner, car le cliquetis alla jusque vers les oreilles du maire. Il fut congédié et redevint trûne-caisse.

SOS LES DBQX CABARETS d'AUTEUIL.

Il est dans h destinée des hommes de haïr le métier qu'on leur enlève; ancien garde champêtre^ Merlot devint Tennemi des gardes champêtres et leur tailla de la besogne. Il se fit braconnier^ se livrant à la chasse au collet^ à la chasse au gluau^ qui est Penfance du braconnage. Ce commerce illicite lui valut nombre de procès, d'abord en justice de paix, puis en police correctionnelle; d'abord l'amende^ puis la prison. Fâcheux métier qui eût pu le conduire aux assises, au bagne, car la haine et la rage couvaient dans son sein; il détestait le maire, les adjoints, les agents de police, le garde champêtre, se répandait partout en menaces contre eux, et parlait même de leur tirer des coups de fusil ! Pour se distraire, Merlot fréquenta le cabaret A mon Plaisir. Les cabaretiers, du nom de Noguet, étaient d'honnêtes et dignes personnes; le mari, vigneron, travaillait comme pas un. Quand la vigne ne l'occupait pas, il courait aux tonneaux. Tout ce qui regarde le vin, Noguet le savait à fond : aussi son petit vin était-il fort couru des amar teurs.

La cabaretière était une femme d'un âge guère éloigné de la trentaine, vive, alerte, intelligente, les joues roses comme son vin, les yeux pétillants comme sa bière. Il fallait la voir, dans son comptoir d'étain étincelant, verser d'une façon aimable le canon aux maçons fatigués, la chopine aux voyageurs, déboucher le litre aux habitués et servir le vin à cachet vert aux gourmets qui se réunissaient à la Flotte-Cé* leste. On appelait ainsi une grande chambre t^idue

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d'un certain papier imagé qui représentait une grande quantité de vaisseaux partant en guerre : d'où vint le Bom primitif de là Flotte.

Plus tard, un des gros boulangers d'Auteuil, Céleste^ homme réjoui^ fort en langue^ bon comme son pain blanc^ et qui égayait par ses propos de table les buveurs, fut reconnu tellement supérieur, qu'on accola son nom, par hommage, à celui de la Flotte et que la principale pièce du cabaret s'appela la Flotte- Céleste. Bien des royaumes et des princes trouveraient à leurs noms une origine plus baroque.

Merlot fit une pointe dans ce cabaret ; il y vint d'abord seul et se contenta de boire dans l'entrée, près du comptoir de la Noguet, qui essaya inutilement de lier c(Miversation; l'ex-tambour était un homme en dessous, peu communicatif, n'ayant de dialogues qu'avec sa pipe.

Tous les soirs, la Flotte se réunissait A mon Plaisir; c'étaient d'honnêtes ouvriers rangés, économes, qui n'auraient pas voulu boire une larme de vin pendant le jour; s'ils venaient passer la soirée ensemble, ce n'était pas uniquement pour boire, mais pour rire en société et se ^délasser des fatigues de la journée. Aussi, jamais n'entendit-on de disputes, jamais ne se lança-t-on de bouteilles à la tète ; le seul bruit venait de chansons en chœur^ de grosses chansons sans fiel, et sans amertume, que toutes ces voiz joyeuses entonnaient à l'unisson. Vers les dix heures, la Flotte se levait comme un seul homme, sans que les Noguet eussent besoin de prévenir, ce qui

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est rare dans les autres cabarets, où il faut prendre les buveurs au collet et les mettre violemment dehors, pour satisfaire aux règlements de police sur la fermeture des établissements publics; bien heureux quand il ne faut pas ramasser celui-là qui dort par terre en pressant contre son sein les jambes de la table. En voyant un tel cabaret, presque unique en France, les sociétés de tempérance américaines eussent été désarmées; le père Malhews, cet enragé apôtre de Teau, eût souri. Les Noguet avaient réalisé rage d'or du cabaret.

L'Age de fer dormait dans un coin !

Merlot demanda à la cabaretière s'il pouvait se réunir aux heureux buveurs de la Flotte ; la Noguet trouva ce désir si naturel qu'elle en parla le soir même à Céleste : celui-ci répondait que l'affaire ne le regardait pas et qu'il en parlerait aux amis. Mais l'assemblée se prononça énergiquement contre la demande de l'ex-tambour, et décida que sa conduite passée, sa mauvaise réputation, empêchaient de l'admettre. On pria l'aimable cabaretière d'adoucir le refus et d'en déguiser l'amertume sous différents prétextes. Merlot ne fut pas dupe de ces motifs, et^ malgré tout, ne parut pas témoigner d'autres ressentiments. 11 continua de boire comme précédemment dans la première salle; seulement toutes les fois qu'un membre de la Fotte passait devant lui, son œil clignait et brillait d'éclairs de mauvais augure; en même temps il roulait avec ses doigts sur la table des marches et des bans d'un saccadé étrange.

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