‹ L'usurier Blaizot (volume 2)Chapitre 22 sur 32 · INTÉRIEUR · texte numérisé non relu

INTÉRIEUR

A côté de mademoiselle Bauvois se tenait son frère, M. Bauvois, préposé à la vente du tabac à fumer; mais il n'avait guère d'occupation.

Le gros de la besogne était pour mademoiselle Bauvois, qui pesait dans une balance de fer-blanc le tabac à priser.

Alors la mode était de priser; aiijourdTiui la mode est de fumer. Mademoiselle Bauvois a bien fait de mourir; elle n'eût rien compris à cette détrônation de la tabatière par la pipe.

Au-dessus de M. Bauvois, se tenait accroché un important pei*sonnage à nez rouge, à grande perruque blanche. Toute son attention se portait sur les fléaux de la balance; il semblait prendre grand plaisir à voir peser le tabac. Il admirait cette longue succession de cornets en papier qui s'emboîtaient avec tant d'art les uns dans les autres. Son costume noir, qu'il gardait constamment et qui commandait le respect, indiquait qu'il avait dû remplir quelque importante fonction dans l'ancienne magistrature.

Sans doute ce magistrat irréprochable contribua puissamment au révisement des coutumes du Vermandois. Je ne l'ai jamais vu rire; jamais il n'a soufflé mot. Sa perruque était toujours soigneusement peignée, son nez aussi rouge un jour que l'autre.

Un matin, on a sonné le bourdon de la cathédrale : c'était la mort de mademoiselle Bauvois qui faisait trembler la vieille tour de l'église.

11 n'y a plus eu de bureau de tabac dans la ruelle du Bloc; d'autres ont fait des devantures avec les

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soixante raille modèles de pipe connus : pipes en terre et pipes en bois^ pipes en porcelaine et pipes en écume de mer, pipes en racine et pipes en verre^ pipes de l'Alsace et pipes de Marseille.

Toutes ces pipes se marient avec des faveurs de ruban rose, s'entrelacent, font la grimace aux tabatières.

Toutes les fois que je vais à Laon, je pense à mademoiselle Bauvois, à ses cornets, à sa boutique sombre, au juge au nez rouge, et je trouve les barreaux de fer de Tancienne boutique bien plus gais que la montre des modernes débitants de tabac.

Après la mort de mademoiselle Bauvois, on procéda à la vente. J'achetai le fauteuil où s'était assise si longtemps cette respectable demoiselle.

Sur ce fauteuil, en curieuse tapisserie, se promènent des dames chinoises, un peu allongées, la mine dédaigneuse, les grandes manches l'une dans l'autre, et, derrière elles, un petit Chinois qu'on n'a pas jeté dans le fleuve Jaune, afin de lui faire porter la longue ombrelle.

Mademoiselle Bauvois ne brossait jamais son fauteuil; la poussière avait fini par prendre un pied, puis deux, puis trois, puis dix. Plus moyen de la déloger. Je donnai le fauteuil à nettoyer.

Le tapissier jugea à propos d'y fourrer des élastiques. Des élastiques dans un fauteuil de 1773, contemporain de Diderot et de Boucher 1 Cet homme était imbu de préjugés modernes; autant vaudrait un fond rose à un portrait de Rembrandt !

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Quand je partie de Laon^ je ne voulus pas laisser le fauteuil à ma mère; elle ne le comprenait pas. Elle n'avait jamais eu un sourire pour les belles dames chinoises qui se promènent depuis si longtemps avec leur parasol.

On fit une boite au fauteuil» qui grimpa tranquille ment sur l'impériale de la voiture Lafiitte et Gaillard.

Combien le fauteuil a été étonné de se trouver à Paris! En a-^Ml subi des déménagements et des emménagements 1

Il a vu la littérature de près, et il la méprise bien, sachant qu'elle ne donne guère à rire* U a vu ^elquefois des filles aimables, mais il a vu aussi de cruels propriétaires.

Un jour, triste souvenir! un huissier s'^t assis dedans. Le pauvre fauteuil fut saisi d'une terreur sans pareille, et il s'en est allé par la fenêtre, au risque de se casser une jambe.

Le fauteuil aimait mieux sortir par la fenêtre que par la porte, avoir une jambe cassée et suivre son mdtre, que d'avoir la jambe saine et suivre Thuissier.

Il sauta avec tant de dextérité qu'il ne se cassa rien, et il arriva le soir sans encombre à la rue des Canettes; mais il eut une grande douleur, il se trouva en compagnie d'un tas de vauriens de meubles, vagabonds sans aveu.

Un lit en bois peint, une commode en noyer, un secrétaire en acajou> une pendule en aiivre dmré d'an

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Style sans style, des vases do porcelaine peinte avec des bouquets en fleurs artificielles sous verre.

Gela s'appelle un garni. Le fauteuil ne pouvait se lier avec ces étranges compagnons de tous les bois, de tous les pays, de toutes les époques, qui se prostituent à raison de vingt francs par mois au premier venu.

Le fauteuil s'ennuya dans cette vilaine rue des Canettes; il ne le disait pas, mais au fond il regrettait l'air de la montagne de Laon, le beau temps où il recevait dans ses bras feue mademoiselle Bauvois.

Moi, voyant son amère tristesse, je Femm^iaide la rue des Canettes, et je lui donnai, cette fois, de braves camarades avec lesquels il se lia intimement dès le premier jour.

Ce fut d'abord une petite horlc^e en bois de six francs, rue de la Barillerie ; elle était Ijolic, fraîche et pas trop tapageuse.

Elle ne sonnait pas l'heure; elle faisait seul^nent entendre un doux tic-tac, qui tfa rien de la brutalité de celui du moulin à vent.

Les dames chinoises continuaient à se promener, suivies de leur petit Chinois, et elles regardaient constamment les heures marcher à la suite des at* gnilles.

Il y avait sur la cheminée un gros paysan de pot à eau en faïence blanche avec un bouquet sur la poitrine, composé de pissenlits verts et de pivoines rouges.

Ce pot à eau se tenait «(mstamment dans uu sala-

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dier où de joyeux coqs biens à queues rouges pico* taient de grandes herbes vertes.

Le fauteuil, le coucou, le pot à l'eau vivaient en paix modestement, se contentant de peu.

Un petit chat, qui avait Tair honnête, s'en vint crier famine par lacroisée. Je lui ouvris ; il mangea comme un goulu le restant de la veille.

Après il se mit à regarder avec ses grands yeux tout l'appartement, puis les meubles. Il s'inquiétait démesurément de l'horloge.

Et il commença à donner de petits coups de patte aux poids du coucou. Les chats voudraient communiquer leur mouvement perpétuel à toutes les choses de la création.

Quand il eut reconnu que les poids étaient trop pesants pour sa petite personnalité, il s'attaqua aux ficelles; et les ficelles se laissèrent aller à un doux balancement, sans se douter combien elles compromettaient le cerveau du coucou.

Finalement, les deux ficelles prirent tant d'ébats avec le petit chat, que mon horloge de six francs mena une conduite déréglée. Le coucou devint fainéant, oublia de marquer les heures; au lieu de continuer son chemin à pas comptés, il se reposait en route, puis courait en avant pour se rattraper; il finit par se reposer tout à fait.

Le lendemain, je trouvai le gros pot à Teau par terre, la bouche fendue, et son joli bouquet de pissenlits verts séparés des pivoines rouges.

Le chat avait aussi l'habitude de grimper sur le

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fauteuil ; quelquefois il y faisait un somme, quelquefois sa toilette. D'autres jours il entreprenait un grand voyage en partant des bras pour arriver au dos; il s'y tenait triomphalement comme sur un pic, et puis se laissait couler doucement jusqu'au bas.

Je le surpris plus d'une fois en contemplation devant les grandes dames chinoises, se demandant quel pays pouvait produire d'aussi jolies créatures.

Son premier regard était pour elles en s'éveillant ; il les voyait en cliguant de l'œil, et petit à petit son regard se faisait grand.

Mais le chat ne paraissait pas heureux que le petit Chinois eilt échappé au fleuve Jaune ; il lui jouait raille tours et ne manqua pas im jour de lui enfoncer ses griffes dans la figure.

Quand il eut terminé ses méditations sur les Chinoises, le chat fut ingrat envers ces pauvres dames, comme les enfants qui cassent leur petits chiens de l3ois afin de voir l'aboiement. L'insensé et immoral animal déchira la robe des Chinoises, voulant se rendre compte du dessous.

Il trouva du crin et de l'étoupe !

A l'imitation d'un romancier, inventeur de châtiments particuliers, j'ai livré le chat à des mains cruelles. Ainsi fut-il puni de ses crimes. Je ne m'étendrai pas crûment sur la punition, cette question ne pouvant se traiter sans danger que dans un ouvrage de chirurgie.

Février 1848.

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