LA CHANSON DO BBDRRE DANS LA MARMITE
a J'ai été brin d'herbe, vert et frais; j'avais pour camarades d'autres brins d'herbe, verts aussi et frais comme moi.
a Tous les matins nous buvions un grand coup de rosée, qui est la plus douce des liqueurs.
« A neuf heures, le soleil venait nous réchauffer et hâter la digestion.
« Et puis, c'était le vent qui nous baissait la tète en mesure; sitôt qu'il était parti nous relevions la tête.
0 Quelle joie infinie !
a Le soir, venaient les amoureux bras dessus bras dessous ; et nous nous réunissions tous les compagnons brins d'herbe, afin que les amoureux pussent mar« cher avec plus de douceur.
<c Quand ils avaient assez causé , les * amoureux rentraient au logis; nous buvions encore un grand coup de rosée pour nous refaire l'estomac.
a Un matin, il est arrivé dans la prairie des bêtes énormes, qui nous cassaient la tête de leurs cris.*
a La femme qui les menait a crié : a Ëh ! garçon, ûds attention que les vaches ne s'écartent point du pré! »
« Une vache s'avança vers un rassemblement de brins d'herbe qui se tenaient à part. C'étaient nos seigneurs à cause de leur grande taille.
a La vache ne fit ni une ni deux; elle ouvrit une grande gueule et avala nos seigneurs.
c( J'étais plus mort que vif, j'avais le frisson, je tremblais de tous mes membres. Dans d'autres oc-
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casions j'aurais versé une larme sur le sort de nos seigneurs.
a Mais je ne pensai qu'à moi. <x Si cette bète avale ainsi^ me dis-je^ les puissants brins d'herbe^ quel sort nous est réservé à nous autres misérables sujets 1»
a Ce fut ma dernière pensée. La vache vint à moi avec ses grands yeux; je ne sais plus ce qui arriva ; je me sentis moulu, broyé.
a Je disparus dans de longs corridors chauds et obscurs, où je retrouvai mes aniis et mes seigneurs prisonniers.
a Dans quel état, hélas! Aucun d'eux n'avait forme de brin d'herbe; nous étions tous mouillés et serrés comme des harengs.
« Malgré ce déplorable événement et malgré notre transformation en boule humide, je tâchai de conserver ma présence d'esprit.
« Au bout d'une demi-heure, ce fut un voyage sans fin, un roulis à rendre l'âme.
« Nous entendions dans l'ouverture de la bête un tapage eflTroyable, comme quand elle nous broyait.
c( Il n'arrivait cependant pas de nouveaux brins d'herbe, mais des bouflTées d'air à renverser des maisons.
« Notre compagnie diminuait à vue d'œil. L'animal avait sans doute plusieurs cachots à sa disposition , et il faisait son choix parmi les brins d'herbe.
« Ainsi nous vîmes disparaître près d'un quart de nos compagnons; ils partaient pâles et défaits, comme s'ils eussent deviné leur sort.
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« Une seconde hmie les suiyit de près et s'en* gloutit dans des souterrains dont la pensée me fait frémir.
« Je fus assez heureux pour loger> avec nos Beigneurs> dans de petits canaux pleins de rouge Ikpieur assez semblable au vin vieux.
« Rien ne nous indiquait Theure dans oette (d^scurité^ et le temps nous parut bien long.
« Beaucoup plus tard^ la vache recommença ses hurlements ; et il me sembla démêler qu'un étranger se livrait sur sa personne à des attouchements singuliers.
« Tout d'un coup^ par un miracle^ nous voyageons dans cette rouge mer qui nous servait de prison.. • Le soleil I... l'air I nous tombons tous ensemble^ sans mal aucun, dans un vase de bois plein d'une liqueur blanche.
a Que de mystères I
« La femme qui nous avait délivrés emporta Je vase qui nous servait d'asile, loin de la vache.
(( A partir de ce moment, je n'entendis plus parler de la vache.
a — Ëh I Marianne « dit la fermière, écréme le lait... si tu ne te dépèches pas, nous serons en retard pour le raiarché. »
c( La servante apporta des vase^ de fer-blanc ; nos seigneurs et quelques-uns des amis brins d'herbe, nous étions épaissis et légèrement colorés.
« Le fouet claque, les roues grincent, les coqs chantent, les poules fuient, la voiture marche* Adieu
LA eilABIIIOIÎ &U tlURliE DAN5) hh VARMITE. 147
pour m» oompagftoiis qui sont restés gouttes de lait.
« Mais nous n'étions pas au bout de nos peines.
« Nous voilà transportés dans une nouvelle prison toute pleine de tonnes odeurs. Ça sentait bon commo Taîr du matin.
« La servante arriva^ un foulon i la main, et se mit à noua battre, à nous fraeasser les membres avec une ardeur sans égale.
a Que de coups ! Et pour couvrir nos plaintes et nos gémissements, la cruelle femme ebantait à tuetête des poésies sans valeur :
c J'ai couru dans les hors, Coulinette, « J'ai couru dans les bois, Coulineau ; d La branche accroche ma sarpinette, c Sarpineau! »
« Pendant une demi-heure, elle nous rompit les membres de ses coups et les oreilles de sa chanson.
« Quand elle eut le bec aussi fatigué que les bras, elle s'arrêta.
a La fermière décrocha des boîtes en bois sculpté, et on nous enferma dedans.
« Enfin on nous permit de sortir de ce nouveau cachot. Eh bien ! en se regardant, les compagnons brins d'herbe n'ont pas été trop fâchés de se voir dans le nouvel habit.
c< Nous étions tous jaunes comme du nankin, fermes et tendres à la fois ; sur notre dos était un petit dessin qui représentait un berger embrassant une bergère*
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