‹ L'usurier Blaizot (volume 2)Chapitre 8 sur 32 · CONSEQUENCES DE LA PREMIERE OIE · texte numérisé non relu

CONSEQUENCES DE LA PREMIERE OIE

Après le diner^ Blaizot fit un tour de promenade avec son notaire. Il rentra chez lui et attendit, en se chaufiTant, que la Riibeigne revînt de la messe de minuit; car il s'agissait de faire un rossignou particulier, préparé expressément pour le reneuvier et sa servante.

Quand il avait du monde à sa table, Blaizot sauvait les apparences en se faisant servir par la Rubeigne; mais, la plupart du temps, ils mangeaient ensemble.

Quoique l'avoué maigre eût englouti une partie du repas, il était assez abondant pour que chacun des convives en eût une bonne part. Blaizot n'était satisfait ni de son dîner, ni de ses invités; Thuissier Tète Pavait mis en colère, Tavoué lui avait paru d'une gourmandise scandaleuse.

— Je n'ai pas grand appétit, dit Blaizot à sa servante ; j'ai presque envie de me coucher.

— Ah ! Monsieur, dit la Rubeigne, ce serait une honte, un jour de Noël.... Si vous preniez le coup du milieu.

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Le coup du milieu est une habitude passée de mode et tombée avec la restauration. C'était une liqueur excitante qui réveillait Testomac et que les gros mangeurs ne manquaient jamais d'employer, afin de précipiter la digestion et de faire place à la queue du festin. Blaizot but un verre de vieux rhum qui lui apporta quelque bien-être; et il se mit à table trèscontent d'avoir trouvé un nouvel appétit.

Le rossignou qu'avait préparé la Rubeigne était plus délicat que le dîner d'avant la messe.

— Je prendrais bien un peu de café, dit Blaizot, qui n'en usait qu'avec précaution. Je crois, dit-il, que je dormirai fort aujourd'hui, j'ai la tête lourde.

La Rubeigne alla préparer le lit de son maître. Cette opération ne demanda qu'une minute ; aussitôt Blaizot fit sa toilette de nuit et se coucha. Vers les trois heures du matin, le bonhomme poussa un cri terrible. Il avait le cauchemar et parlait tout haut.

— Rubeigne! s'écriait-il, chasse-moi tous ces brigands-là! ils me détroussent, ils me détroussent, ils me pillent!... Au voleur! Ah 1 la maudite oie! elle m'étouffe, ôte-la de mon estomac!... En voilà un troupeau sur ma poitrine!... c'est Cancoin qui les conduit avec une gaule... Je t'en prie , Rubeigne , chasse-les , toutes ces oies qui sortent de la ferme des Grelu... elles sont enflammées et m'entrent toutes chaudes dans le ventre... Ah! je brûle!... Rubeigne, éteinsmoi ! Ah! Seigneur! Et l'huissier qui me rit au nez, la plume dans l'oreille; il excite les oies ! Elles ne finiront donc pas!... il y en a plus que de

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grains de saWe. Toujours des oies, toujours! c'est une abomination! Qu'est-ce que je leur ai fait, à ces bêtes? IJubeigne! Rubeigneî cours chercher les gen-^ darmes! Il 7 en a déjà plus de trois cents dans moi; elles me mangent en dedans. Je sens leurs pattes froides; elles me fouillent avec le bec...

En cç moment Blaizot ppussa un tel cri que s^ servente accourut.

— Qu'est-ce qu'il y a. Monsieur?

— J'étouffe, dit Blaizot. De l'eau !

La Rubeigne apporta vivement une carafe et en versa dan^ un verre.

—Autre chose ! demanda d'une voix faible Blaizot.

— Oh ! Monsieur ! quoi? dit la Rubeigne.

— Vite, ouvre la fenêtre... de l'air... beaucoup... cours... médecin...

Blaizot essaya de se lever et retomba sur le lit. La Rubeigne, effrayée de voir le bonhomme sans mouvement, courut dans la rue éveiller un médecin.

Blaizot réussit à se lever, et il cherchait sur la cheminée avec des doigts inquiets. Il aperçut dans la glace un vieillard en chemise qui avait la figure violette et les yeux en dehors; il eut peur de cette figure et ne se reconnut pas.

Il s'embarrassa dans une chaise et tomba dessus^ car ses jambes ne le portaient plus. Et il criait encore, mais la. moitié de ses paroles restaient accrochées dans son gosier.

—Ah! je meurs!... Elle ne reviendra pas... Vite... de l'air. Je donne mon argent... tout, pour...

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Sans pouvoir achever sa phrase, Blaizot tomba de sa chaise comme un paquet.

La Rubeigne ne revint (ju'au bout d'un quart d'heure avec le médecin.

— Il est bien mort, dit-il; c'est une apoplexie.

Cependant il se servit de sa lancette et employa tous les moyens connus en pareil cas, sans pouvoir tirer un souffle de vie du reneuvier étendu sur le lit. Après deux heures de médications inutiles, le ipédecin se retira, laissant la Rubeigne qui pleurait d'un œil et qui riait de l'autre, car elle se livra immédiatement au pillage de difiërents objets d'or et d'argent faciles à enlever ou à cacher, et que les héritiers ne retrouvent jamais à la mort d'un célibataire.

Deux jours après se fit le convoi du bonhomme Blaizot, auquel assistait une grande partie de la ville : plus de curieux que de pleureurs. Les gens d'aflTaires se consolaient de la mort d'un si bon client, en pensant que les embarras d'une grosse succession leur vaudraient des procès sans fin, dont le plus clair entrerait dans leur bourse.

On remarqua avec étonnement que l'ipaprimeur assistait à l'enterrement de M. Blaizot. Les héritiers n'ayant pas voulu continuer l'opposition du bonhomme, M. Fromentin fut mis en liberté. François était avec lui, et semblait aussi heureux de la libération de l'imprimeur que si lui-même avait été enfermé au secret pendant un an.

En revenant du cimetière, François fut rencontré par le tonnelier, qui lui secoua l'oreille familièrement.

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— Ah ! je t'y prends enfin, s'écria Cancoin.

— Qu'est-ce que vous avez? demanda Timprimeur, qui voyait François changer de couleur.

— Il y a que François s'introduit la nuit chez les gens.

— Oh! pardon, monsieur Cancoin, s'écria le pauvre clerc, qui avait la mine d'un voleur saisi au collet.

— Oui, monsieur Fromentin... il apporte en secret une oie... Ah ! si je l'avais su, je ne l'aurais pas mangée... Qui est-ce qui te prie de nous faire des présents? Est-ce que ta mère en a déjà de trop! A quoi ça rime ton oie?

François était dans une telle confusion, que l'imprimeur eut pitié de lui. 11 avait reçu toutes les confidences du pauvre clerc; ou plutôt, il les avait tirées à grand'peine une à une.

-— Voyons, Cancoin, dit-il, si cette oie menaçait de vous faire grand-père?

— Hein ! dit-il, je ne suis pas encore d'âge, ni madame Cancoin. Est-ce que tu penserais à quelque chose, François?

— 11 pense à Alizon, dit l'imprimeur.

Le tonnelier parut réfléchir.

—Je ne sais pas, dit-il, si ma femme serait contente de ce ménage-là. Alizon, je ne l'ai jamais interrogée sur ton compte... Mais tu es un brave et digne garçon, François, je t'aime comme mon enfant; tu feras un bon mari. Avec tout ça tu n'auras pas ma mie!

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François eut un éblouissement; cette réponse lui donna mille violents soufflets.

— Vous ne parlez pas sérieusement, Cancoin, demanda l'imprimeur.

— Aussi vrai qu'il fait soleil à cette heure.

— Mais, puisque vous reconnaissez à François toutes ces qualités, pourquoi le refusez- vous aussi brutalement?

— Ne me forcez pas trop, monsieur Fromentin, dit Cancoiu, qui semblait se livrer un pénible combat. Donne-moi la main, mon garçon, dit-il à François.

Le clerc se laissa prendre la main : le tonnelier la prit, comme s'il eût pris son marteau. Cancoin avait envie de pleurer et d'embrasser François.

— Je te demande pardon, mon garçon, de te faire tant de chagrin, mais c'est impossible autrement... Je te dirais bien d'attendre; ce serait mal, parce que tu t'habituerais à ton idée. J'aime mieux couper net; tâche d'oublier Alizon, tu m'en remercieras plus tard.

Cancoin s'éloigna très-ému; mais l'imprimeur voulait plus de détails : il pria François de venir le retrouver dans une heure, et rejoignit le tonnelier.

— Maintenant, dit-il, nous sommes seuls. Je comprends que vous n'ayez pas voulu dire devant François des choses que je ne m'explique pas; mais a moi...

— Oui, monsieur Fromentin, je vous les dirai. Dans d'autres circonstances, François aurait épousé

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ma fille, quand même Alizon ne s'en serait pas souciée, même malgré ma femme ; mais dans sa position !

— Quelle position? demanda l'imprimeur, qui ne savait plus qu'il s'agissait d' Alizon ou du clerc.

— Est-ce que vous croyez, s'écria Cancoin, que je donnerai ma fille à un huissier, ou à un homme qui travaille à devenir huissier?

— Ce n'est que cela ? dit l'imprimeur en riant.

— Dame, ça suffit.

— Si François prenait un autre état?

— Il ne le peut pas, le pauvre garçon ; il n'est pas riche. 11 faut qu'il gagne sa vie. Lui se passerait encore bien de maoger, mais sa mère? Et tenez! il a autant horreur que moi de son état de saisisseur^ mais il comprend bien qu'il ne peut pas le quitter.

— ^lors, à partir d'aujourd'hui, dit l'in^primeur, je prends François dans ma maison, je l'emploie, et je lui donne mille francs par an pour commencer.

— Ah I que c'est beau de votre part, s'écria Cancoin... Je vais courir après François... Oui, qu'il épouse ma fille, demain, s'il le veut.

— Remarquez, Cancoin, combien vous tombez dans un autre extrême. J'ai été saisi, je peux l'être encore.

— Jamais, dit le tonnelier.

— Je peux faire de mauvaises affaires.

— Allons donc! s'écriait Cancoin.

— Alors François ne serait pas payé...

— Bah ! bah ! je vous comprends monsieur Fro-

mentin ; Vous Youièz tiii peu vous moquer de moi pour vous avoir fait languir tout à Theure.

— Je serai plus sage que vous, Cancoiû. Mettons le mariage à six mois. Mon imprimerie marchera bien alors ; vous verrez votre gendre à Tœuvre. François rencontrera votre fille tous les jours d'ici là, ils se connaîtront mieux.

—Oui, vous avez raison, dit Cancoin ; je cours chez nous, je veux le dire à ma femme, à tout le monde ! Ah! que je suis heureux! moi qui me déchirais le cœur pour refuser ce pauvre garçon... Adieu, monsieur Fromentin.

Trois mois après ces événements, on vit Gueuillon sur toutes les places de Dijon> qui vendait le a Curieux récit de ce qui était arrivé au hameau de la Mal-Fichue; la condamnation du coupable Picou, et la mise en liberté de l'innocent Grelu. Comment le tribunal lui avait rendu pleine justice. Détails curieux à ce sujet. »

Le tout était accompagné d'une vignette taillée à coup de serpe dans du poirier, et qui représentait Picou dans le costume de forçat. Guenillon, qui n'avait jamais voulu prêter sa voix aux procès criminels, fit une exception, en cette circonstance, pour son ami Grelu. Non content d'avoir prouvé son innocence par sa déposition devant le tribunal, il courut tout le Dijonnais pendant six mois, heureux de chanter sur Pair de : Approchez^ chrétiens fidèles, Thonnêteté des fermiers de la Mal-Bâtie. Et, par un caprice qui rap* pelle ceux des vieux maîtres, qui se peignaient, eux>

lear famille et leurs animaux^ dans les tableaux religieux^ Guenillon avait fait entrer dans les vers de sa complainte :

La belle et pure ÂlizoD, et son mari François,

De cette chanson le prudeot correcteur.

On y voyait aussi

La famille da tonnelier»

Meilleure que dn bon blé.

Guenillon n'avait pas oublié

L'usurier avaricieux Justement puni par Dieu.

Paris, 1846 à 4850.

LA

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