‹ L'usurier Blaizot (volume 2)Chapitre 7 sur 32 · XA TROISIÈME OIE · texte numérisé non relu

XA TROISIÈME OIE

Le repas n'était pas splendide chez les Cancoin^ quoique la tonnelière eût mis en branle toute son imagination pour tâcher d'arriver à déguiser la pauvreté.

Qu'était devenue la carbonnade habituelle qui frissonnait sur les charbons et répandait dans la chambre des odeurs si appétissaptes ? Il n'y avait plus au plafond de ces jambons qui semblent plantés là rien que pour exciter le pinceau d'un maître flamand. Le boudin noir n'aurait servi qu'à mieux faire déplorer l'absence du vin bianc.

Aussi, ce jour-là, Cancoin était-il réellement abattu.

— Femme, dit-il, où sont les enfants ?

— Je les ai envoyés voir les boutiques avec Alizon.

— Et qu'est-ce que tu vas leur donner à manger après la messe ?

— Nous les coucherons.

— Diable, diable ! c'est qu'ils ont de la mémoire, et qu'ils se souyiendropt bien de l'année dernière.

— Nous n'étions pas des maupiteux alors, dit la Cancoin.

— Les enfants auraient été si heureux de manger une saucisse. Voyons, est-ce que, pour aujourd'hui, tu ne pourrais pas leur acheter à chacun une petite crépinette?

— Non, dit la tonnelière, je ne veux plus de crédit nulle part. Nous mangerons, en revenant, un bon morceau de fouace.

— La fouace, dit Cancoin, ce n'est pas très-gras.

A la Noël, les plus pauvres ne manquent pas d'acheter du pain blanc qu'on appelle la fouace.

— C'est pourtant moi, dit la Grelu, qui jusque-là s'était tue, qui vous gêne.

— Oh ! madame Grelu, répondit Cancoin, peut-on dire des choses pareilles !

— Maintenant que je suis rétablie, dit la fermière, je vais vous quitter. Demain je vais faire des démarches pour entrer en condition.

— Est-ce que vousy songez? répondit la tonnelière. Vous en condition ! vous qui sortez d'être fermière ! N'êtes-vous pas à votre aise chez nous ?

— Au contraire, j'y suis trop bien ; mais il ne faut pas que ça dure trop longtemps. Le cœur me manque de manger le pain de gens qui en ont à peine pour eux.

— Allez doncl madame Grelu, dit le tonnelier; pour un moment que tout va de guingoi (de travers), ça ne peut pas durer. C'est de ma faute, aussi, d'être accablé pour une misère. Ëh bien ! si nous ne man-

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geons pas^ nous chanterons. Guenillon viendra avec sa vielle, et nous danserons. Voyoas, préparons la fête pour ce soir. Femme, il ne s'agit pas de penser à Tannée passée. Le Noël d'il y a un an est vieux : qu'il aille se promener. Il s'agit du Noël d'aujourd'hui. 11 faut d'abord une suche; nous n'avons pas de bois... Un noël sans suche est un triste Noël !.. Bon ! s'écriat-il, je vois une suche en l'air.

Aussitôt il saisit une scie et une hache, grimpa à l'échelle qui conduisait à l'ouverture où jadis était la châsse du saint. Près de là était une charpente qui consolidait la voûte de la chapelle; mais Caucoin jugea cette charpente trop compliquée, et se mit en mesure d'en abattre quelques parties indiflTérentes sans compromettre l'existence de la voûte.

La êuche est connue partout en France sous le nom de bûche de Noël. Aussi choisit-on une de ces bûches massives et imposantes qui ont autant de ventre qu'un bourgmestre d'Anvers.

La coutume, à Dijon, est de cacher d,errièpe cette suche mille friandises qui varient suivant la fortune des gens. Généralement on y met des marrons, des pruneaux, de petits chiens en sucre. Et l'idée reçue chez les enfants est « que la suche les a pissés, » car ils veulent voir du surnaturel dans ces gourmandises.

La poutre, sciée en deux, figura une suche imposante.

— Bah ! dit Gancoin après avoir réfléchi, nous avons encore nn demi-«ac de noix; on cachera des

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noix. Ça ne sera pas une suche bien généreuse ; mais seulement, une fois que les enfants chercheol, ils sont heureux, et bien plus heureux quand ils trouvent.

— Avez-vous ici un peu de graisse ? demanda Js^ Grelu,

— Je m'en sers assez dans mon état, dit le tonnelier.

— C'est que, dans mon village, dit la fermière, on amuse les enfants avec de petites clartés qu'on leur allume dans des coquilles de noix pleines de graisse.

— - Fameux ! dit Gancoin; nous allons illuminer ce soir comme si le pape entrait à Dijon. A Touvrage, femme, remplis-moi une trentaine de coquilles de noix de graisse, au milieu tu mettras un peu de coton. Nous allons avoir un Noël superbe. Après ça, bonsoir, il n'y aura plus qu'à jeter nos sabots pour danser la tricotée.

La Cancoin se dépêcha de faire ses préparatifs de fête, afin que les enfants, lorsqu'ils arriveraient, ne pussent soupçonner la petite surprise qu'on leur ménageait.

On entendit sonner à la cathédrale minuit moins un quart.

— Madame Grelu, dit le tonnelier, il est temps de partir si nous voulpns arriver au commencement de la messe.

— Est-ce (jttjî iious n'attendo4s pas Alizon et les enfantât

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— Ils seront allés tout droit à l'église, dit le tonnelier.

La Grelu, Cancoin et sa femme sortirent. A peine avaient-ils tourné l'angle de la rue de Brosses, qu'un homme sembla se détacher du mur. Comme la rue était très-noire, il était perdu dans l'ombre. Il regarda de côté et d'autre, sembla écouter si personne ne venait, et se dirigea vers la porte de la chapelle ou demeurait Cancoin. Il ouvrit sans effraction cette porte fermée par un simple loquet et disparut dans l'intérieur.

On entendit alors des bruits d'enfants dans la rue voisine : Aljzon venait avec ses frères et sœurs chercher ses parents pour aller à la messe de minuit; tout à coup elle poussa un cri perçant que répéta toute la bande de marmots. Au moment où elle allait entrer chez elle, la porte s'était ouverte et un étranger en sortait. Celui-ci parut aussi effrayé que la jeune fille, et ne songea pas à fuir.

— Ah! que vous m'avez fait peur, François, s'écria Alizon...;

— Et moi donc! dit le clerc qui ne pouvait plus respirer.

— Je vous ai pris un moment pour un voleur..,. Eh bien! qu'est-ce qui vous prend ipaintenant?

François s'était laissé tomber dans une niche vide, et il était aussi immobile que la statue qu'il remplaçait,

— Mon Dieu, dit Alizon, il se trouve mal... Françpis?

Le clerc ne répondit pas. Tous les enfants, étonnés de cette scène, s'étaient groupés en silence autour de François et s'eflforçaient autant de comprendre que de voir clair, malgré la petite lanterne qu'Alizon portail à la main.

— Si j'avais de Feau encore... Jean, dit Alizonà l'aîné de ses frères, rentre vite et apporte la cruche.

— S'il vous plaît, non, dit François qui venait d'ouvrir les yeux.

— Ah! vous voilà revenu à vous, mon pauvre François; c'est égal, je vais vous chercher un peu d'eau.

— Non, oh I non, s'écria le clerc, qui paraissait jouir encore moins que de coutume de son sang-froid.

— Vous aviez quelque chose à dire à mon père? demanda Alizon.

— Non... oui... précisément.

— La Noël vous tourne la tète, dit Alizon, qui pensa que François avait fétoyé contre son habitude.

— Je n'ai pas trouvé M. Cancoin... Il n'y a personne... c'est inutile d'entrer.

— Ils seront partis sans nous; je m'y attendais, dit Alizon. Les enfants ne voulaient pas quitter les boutiques ; mais, monsieur François, nous causerons en chemin, si vous vous sentez mieux.

— Oui, nous causerons en chemin, dit François qui se leva sur ses longues jambes; c'est une idée.

En ce moment, les cloches sonnaient à toute volée. Les bruits de la ville étaient éteints par les bruits du clocher. Les rues étaient' noires; mais de temps en

temps on voyait errer au loin des feux follets veris, jaunes et rouges, qui n'étaient autres que des lanternes enveloppées de couleurs.

— Comme vous êtes pâle, François! dit Allzon, qui put le regarder à la lueur d'un double falot porté par un domestique chargé d'éclairer les démarches d'une famille de riches bourgeois.

— Vous trouvez. Mademoiselle?... C'est que... dit François.

— C'est que?... demanda Alizon, qui attendait inutilement la fin de la phrase.

— Oh ! rien, dit le clerc; je pensais...

— Savez -vous, François, que vous m'intriguez beaucoup?

— Moi?... je vous en demande bien pardon. Mademoiselle.

— Vous êtes tout pardonné d'avance; mais je voudrais vous voir causer plus clairement. Vous commencez toujours des phrases sans les achever; ce n'est pas poli.

— Ah! si j'avais su... quel malheur! dit François.

— Tenez, je vous y prends encore. Quel malheur y a-t-il?... Vous ne me répondez pas maintenant... Comme vous êtes peu galant !

— Est-il possible. Mademoiselle?

— C'est très-possible... François, voulez-vous que je vous dise? je crois que vous êtes un peu peureux, n'est-ce pas, un petit peu?

— Vraiment?... je ne le savais pas.

— Et que vous vous êtes trouvé mal d'être entré

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dans notre logement qui est un peu^grand, tandis que Yous croyiez y rencontrer quelqu'un.

— Peulrêtre bien... dit Frauçois; j'aurai eu peur... Non, cepe^(}ant... c'est vous. Mademoiselle, qui m'avez renversé quand je n'y songeais pas.

^- Je vous fais autant d'effet? dit Alizon.

— Je te cherche, Alizon, s'écria tout à coup M. Paindavoine, qui semblait attendre quelqu'un devant la porte de la cathédrale... Ah! bonjour, François.

— Je n'ai pas encore osé en parler à papa, dit Alizon.

— Oh ! dit M. Paindavoine, le père Cancoin ne peut pas empêcher ça. Uo bal, m^is c'est de ton âge ! D'ailleurs, tu as payé ta part du Noël, il faut que tu le manges. Eh bien ! écoute, va entendre la messe; moi, je me charge du consentement de ton père. François, veux-tu venir avec moi?

— Oui, dit le clerc, qui n'était pas mécontent d'échapper aux interrogatoires de la jolie Alizon.

M. Paindavoine fit plusieurs fois le tour de l'église, accompagné de François; il remarqua le banc où s'étaient placés Cancoin et sa femme, et il attendit ]a fin de la messe, qu'annonça bientôt Jacquemart en frappant de son marteau sur la cloche. Madame Paindavoine rejoignit son mari, et avec elle la sœur de François et toutes les ouvrières en couture. Depuis deux mois, grâce à certaines amendes payées avec joie dans la Maison au Chat, une petite somme avait été mise de côté par les jeunes couturières pour faire le rosstgnou, gui ^st le repas à la suite d^ U messe dp minuit

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Le maître à danser s'étajt chargé des frais du bal^ auquel avaient été invités les frères, amis ou amoureux des couturières de la maison Paindavoine. Cancoin commença d'abord à faire la grimace quand le petit maître de danse lui fit la dema^de d'emmener Allzon à cette fête.

— y penses-tu? Cancoia, lui dit tout bas la tonnelière. Notre fille n'a déjà pas trop de joie. Nous nous priverons bien de faire Noël ; mais tu ne peux pas songer à Tempêcher de s'amuser un peu.

Cancoin céda, tout en recommandant bien à Françoise et à François de veiller sur elle et de ne pas la ramener trop tard.

C'est au sortir de la messe que la ville prend une physionomie chantante. A partir d'une heure du matin, les cabarets redoublent de joie; les noëls deviennent bachiques, comme celui que chantait 4 tue-tète une bande d'hommes au sortir de la cathédrale :

Messire Jean Guillot, Curé de Saint-Denis, Apporta plein un pot Du vin de son logis.

Prêtres et écoliers, Toute cette nuitée, Se sont mis à chanter :

Ut, ré, mi, fa, sol, La gorge déployée.

Ces noêls à boire se chantent sur des ipotif$ graves qui ont quelque parenté avec le pl^in-ehpit.

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Toutes les rues retentissaient de noêls qui ne se ressemblaient guère : les uns venus du moyen âge, les autres plus récents, de La Monnoye; ceux-ci pieux, ceux-là grivois, quelques-uns modernes, embarbouillés de politique, quelques autres qui semblent bons tout au plus à endormir les enfants.

Depuis quinze jours, Guenillon en avait vendu plus de dix rames, malgré les nombreux volumes qui restent dans les familles, malgré les cahiers crasseux copiés à la. main, malgré les souvenirs de ceux qui en ont un répertoire au bout de la langue. Les jours de marché, pour mieux faire valoir sa marchandise, Guenillon chantait des noëls et était entouré d'auditeurs attentifs qui suivaient sur le cahier et chantaient à voix basse en accompagnant la forte voix du maître. Aussi ce cours musical en plein vent exerçait-il une grande influence, qu'il était impossible de nier à la sortie de la messe de minuit.

— Pourquoi mon pauvre mari n'est-il pas là pour entendre toutes ces chansons? dit la Grelu que cette joie populaire attristait.

— Oui, dit le tonnelier qui cherchait un moyen de détourner la conversation; si nous entrions acheter un peu de pain brio chez le boulanger?

— Oh! oui, du pain brio! cria la bande d'enfants.

Le pain brio est une sorte de gâteau fait avec de la farine broyée, dont les boulangei-s de Dijon ont toujours eu le monopole.

On arriva à la porte du tonnelier.

— Où donc as-tu mis le briquet, femme! demanda Cancoin.

— C'est toi qui Tas rangé.

— Diable! dit Cancoin, je ne le trouve pas... Ah! sur quoi donc ai-je mis la patte?

— Qu'est-ce qu'il y a, demanda la tonnelière.

— Il y a, il y a... Tiens, regarde! dit Cancoin en faisant flamber une allumette.

Sur un tonneau, dans une feuille de papier, se tenait étendu, les pattes croisées, une oie rôtie, d'une couleur dorée à faire plaisir à un avare. Le tonnelier regarda sa femme; la tonnelière regarda son mari. L'étonnement les empêchait de parler. Les enfants riaient et formaient le rond autour deToie; ils se montraient la bête du doigt. Sans connaître à fond les causes de la misère, les enfants la comprennent, ils ne s'attendaient guère à trouver une oie à leur retour, et leur plus grand désir était de la toucher, pour s'assurer qu'elle n'était pas en carton.

— Ma foi, dit la Cancoin, c'est un vrai miracle.

— Je ne crois guère aux miracles de ces temps-ci, dit le tonnelier. Mais, en tous cas, nous mangerons le miracle, pas vrai, madame Grelu?

La fermière, qui connaissait le bon cœur de Guenillon, qui lui avait longuement parlé la veille de la position précaire de Cancoin, laissa entendre que le marchand d*images ne devait pas être étranger à la venue de cette oie.

— Il est fou, dit le tonnelier, de dépenser son argent ainsi. Est-ce que nous avons besoin de ces nour-

i%% l'usurier rlaizot.

ritures-là? Mais tout à l'heure, quand il va venir, je lui dirai ce que je pense...

La Cancoin dit aux enfants de chercher dans la chambre; puisque la suche avait envoyé une oie, il était présuraable qu'elle n'avait oublié personne. Et pendant qu'ils cherchaient en se chamaillant^ en . criant, en se jetant par terre, les fameuses lampes en coquilles de noix furent éclairées. Quoique les gourmandises fussent uniquement représentées par des poix, les enfants, à mesure qu'ils les découvraient n'en étaient pas moins joyeux.

A deux heures du matin, Guenillon arriva; il était très-fatigué et se laissa tomber dans un des tonneaux-fauteuils. On lui montra l'oie en souriant : il ne comprenait rien aux demi-reproches amicaux qui lui étaient adressés; et il fut très-étonné quand le tonnelier lui dit qu'on l'avait attendu pour faire les honneurs de son oie.

— Je n'ai qu'un chagrin, dit Guenillon, c'est de ne pas y avoir pensé... Ma parole d'honneur si je suis entré ici pendant votre absence ! J'étais trop occupé et j'en ai le gosier enroué. Aussi vous me permettrez que je ne vous chante rien pour le quart d'heure.

Cancoin et sa femme cherchèrent inutilement à expliquer l'oie mystérieuse; leurs recherches les rame" naient toujours à Guenillon, qu'ils accusaient d'avoir fait un coup en dessous. Malgré l'obscurité de la provenance de l'oie, elle fut mangée avec grand appétit et assaisonnée de joyeux propos.

Vers les trois heures, Cancoin s'étant plaint de ce

qu'Alizon ne revenait pas^ Guenillon s'offrit i aller la chercher, et il partit après avoir vu tous les enfants du tonnelier déjà endormis dans leurs tonneaux.

La spirée de Paindavoine fut une de ces fêtes qui laissent trace dans Tesprit des jeunes filles. Quand le romgnou fut mangé, il y eut de grandes rondes de Noël dont quelques-unes sont pleines de poésie. Toutes les couturières dirent le fameux chœur :

Chantons Noël, Jeanneton,

Chantons, je te prie;

Entonnons une chanson

Au doux fruit de vie.

Chantons Noël autant de fois

Qu'il y a de feuilles aux bois

Et d'herbes fleuries

Dedans les prairies,

François, pendant ce chœur, était dans le rond; toutes ces jeunes filles qui tournaient autour de lui, et qui avaient la malice de lui crier dans les oreilles, le mettaient dans un pire état que si elles eussent dansé dans son cerveau. vAu milieu de toutes ces voix fraîches, il distinguait la voix d'Alizon qui lui semblait plus pure que le cristal. Le pauvre François s'était paré pour le bal; mais ses habits le rendaient plus timide que d'habitude ; non pas qu'il fût à la gêne; mais il était tombé dans un excès contraire. Mécontent de porter les habits de Tête, qui était petit et grfcs, et dont les vêtements étaient par conséquent trop courts et trop larges pour le se-

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cond endosseur, François avait fait part de ses désirs à un tailleur sans idées, qui lui coupa, par opposition à l'ancien, un habit très-long, mais très-étroit.

Aussi comprenait-on maintenant la véritable longueur de ce corps qui, les jours du travail, flottait dans les vastes et vieux habits de Tête. François était emprisonné par l'étroitresse de ce vêtement maladroit, qui le faisait paraître encore plus guindé.

Pour le clerc, la femme était un être tellement audessus de rhomme, qu'il en faisait un objet de dévotion mystérieuse, d'adoration respectueuse, et que lui parler constituait aux yeux de François un acte d'audace à peine pardonnable.

Cet état, nommé à tort timidité, prouvait chez le clerc d'huissier une délicatesse de sentiments qu'on ne rencontre d'habitude que chez les natures exquises. A ces natures que blesse une feuille de rose pliée, les réunions nombreuses et bruyantes sont fâcheuses. Il faut l'amour à deux, l'amitié à trois. Ils ne se retrouvent plus dans des conversations de huit personnes; ils sont blessés à chaque instant, et la moindre contradiction leur est brutalité.

Aussi François devait-il servir de victime à la réunion de Paindavoine : naturellement il était destiné, le premier, à tomber dans le rond formé par les jeunes ouvrières rieuses.

Les jeux innocents ne manquèrent pas à la fête. François se laissa entraîner à faire partie du Chevalier gentil, que venait de proposer madame Paindavoine.

— Bonjour, lui dit la maîtresse couturière, cheva-

l'usurier BLAIZOT. IGo

lier gentil, toujours gentil; moi chevalier gentil, toujours gentil, je viens de la part du chevalier gentil, toujours gentil, vous dire que son aigle a un bec d'or.

François frémit à ce discours; il devait répéter ce même texte inepte et s'adresser à son voisin de droite. Il se trompa, perdit son grade de chevalier gentil pour passer chevalier cornardy c'est-à-dire qu'on lui mit une corne en papier dans les cheveux ; au bout d'un quart d'heure le clerc d'huissier avait plus de vingt cornes sur la tête. Malgré les enseignements de madame Paindavoine, il était impossible à François d'inventer que l'aigle au bec d'or devait avoir à sa disposition des griffes d'airain^ des yeux de diamants, t»n cosur d'acier.

M. Paindavoine était une encyclopédie vivante des jeux de société; il avait réussi à faire partager cette manie à sa femme. Plus d'une fois, quand tout repose, il arrivait aux deux époux de répéter, à eux deux, au lit, ces exercices subtils d'action, de mémoire, d'esprit et d'attrape.

En plein hiver, M. Paindavoine fut obligé de sortir de sa couche en caleçon, et d'aller attendre en grelottant, dans la pièce voisine, que madame Paintendre voulût bien l'appeler. Ainsi le voulaient les règlements du Loup et de la Biche.

Mais ces duos enfantins ne satisfaisaient pas les deux époux, qui, aux grandes fêtes de l'année, se livraient en grand à leurs passions. Aussi, M. Paindavoine proposa-il le jeu du Jardin de ma tante, qu'il mit immédiatement en action.

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— Je viens du jardin de ma tante. Peste ! le beaii jardin que le jardin de ma tante ! Dans le jardin de ma tante il y a quatre coins.

François répéta avec assez de bonheur cette phrase, qui fut redite par toutes les couturières. Madame Paiùdavoine continua :

Dans le premier coin Se trouve un jasmin ; Jo vous aime sans fin.

fuis le maître à danser dit le second couplet :

Dans le second coin

Se trouve une rose ;

Je voudrais bien vous embrasser,

Mais je n'ose.

— Attention , dit M. Paindâvoine, à ce qui va iSuivre :

Dans le troisième coin Se trouve un bel œillet :

Dites-moi votre secret.

— Allons ! que chacun dise à chacune son petit secret tout bas.

François se trouvait ptès de mâdàtne Paindavoine, qui le poussait à des confidences ; mais le clerc d'huissier ne comprenait rien à toutes ces finesses. Il balbutia quelques paroles à Toreille de la maîtresse coiiturière, qui se mit à rire aux éclats en récitant le deraier quatrain :

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Dans le quatrième coin Se trouve un beau pavot.

Ce que vous m'avez dit tout bas, Répétez-le tout haut.

Malheureusement il fallait répéter toutes les confidences particulières. Il se trouva que M. Paindavoine désirait être papillon en compagnie de sa femme , devenue rose.

François avait répondu qu'il ne savait pas, ce qui mit rassemblée en belle humeur. Madame Paindavoine avait donné son cœur au moineau, donation que le maître à danser s'attribua.

Malgré le vif intérêt qui s'attachait à ces jeux, les Jeunes filles voulaient danser; et M. Paindavoine déplia le sac en sei^e verte, dans lequel était incluse la pochette.

— Nous reprendrons plus tard les jeux, dit-il à madame Paindavoine.

— C'est fort agréable, dit celle-ci; mais il faut en avoir l'intelligence.

La danse commença aux sons vinaigrés de la pochette, que les oreilles des ouvrières trouvaient préférables au meilleur orchestre allemand. Seul, François avait froidement écouté la rilournelle; cependant il fut victime de madame Paindavoine, qui lui prit la main et le lança dans le quadrille. Le clerc d'huissier était aussi ignorant en jeux chorégraphiques qu'enjeux innocents ; il troubla plus d'une fois pendant celte contredanse les mélodies du petit maître à danser, qui essayait de lui indiquer les pas et les

figures, et qui ne réussissait qu'à jeter du noir dans rârae de François.

— Ah! le barbare! s'écria M. Paindavoine. Si Lefèvre t'avait vu, il aurait brisé son violon plutôt que de le faire servir à des exercices pareils. On dirait, François, que tu as tes jambes dans tes poches. Et la mesure, qu'est-ce que tu en fais ? Tu as des oreilles, cependant...

François s'enfuit devant une telle mercuriale , il alla se réfugier auprès de sa sœur, tout peiné.

— As-tu invité Alizon ? demanda Françoise.

— Oh ! non, dit le clerc.

— Ce n'est pas bien ; il faut la faire danser.

— Je n'oserais, je ne m'y connais pas... M. Paindavoine vient de me faire des reproches, il a raison... Ce n'est pas ma place ici... Je suis bien malheureux.

— Mon Dieu ! dit Françoise, s'il est possible de se monter la tête parce qu'on ne sait pas danser... On sauté, on s*amuse, ça n'est pas plus difficile. . . Allons, va inviter Alizon.

— Non, dit le clerc, je ne peux pas...

— Eh bien ! reprit Françoise, je vais l'inviter pour toi.

Sans attendre la réponse de son frère, elle courut vers Alizon, qui se tenait assise, et revint dire à François qu'il eût à se préparer pour la prochaine contredanse. A cette nouvelle, le clerc d'huissier se passa son mouchoir sur le front et le retira mouillé de sueur. Il ouvrit la bouche comme s'il eût cherché à attirer tout l'air qui était dans la chambre.

— N'aie pas peur, dit Françoise, qui avait compris par cette pantomime de machine pneumatique combien son frère était craintif des suites de la contredanse. N'aie pas peur, je te ferai vis-à-vis ; regardemoi en dansant, je te ferai signe avec mes jeux.

En ce moment la pochette fit entendre un appel tout guilleret, qui était un compromis de musique de menuet et de contredanse moderne. François, pour échapper aux yeux d'Argus de M. Paindavoine, alla se placer à sou opposé; mais quand il tint dans sa main la main d'Alizon, il crut qu'il allait tomber, tant sa tète bourdonnait, tant son sang bouillait.

Un autre ennemi était ses mains, dont il se montrait aussi embarrassé que d'une paire de rames. îl tâchait de s'en débarrasser en les envoyant dans les poches de son habit faire quelque commission. Mais les mains revenaient immédiatement apportant le mouchoir, le seul objet qui emplît les poches, et elles retournaient le reporter. Quand François eut fait accomplir à ses mains sept ou huit voyages inutiles, il lui prit une envie frénétique de priser qui eût nécessité une tabatière, sorte de meuble qui va et vient, pirouette, tournoie dans les doigts, et donne une occupation factice à des membres gênés par leur inaction.

Ces réflexions modéraient tellement la conversation de François, qu'Alizon , dans les intervalles de la contredanse, essaya divers moyens de rappeler le clerc aux choses présentes. Elle s'informa s'il était remis de sou émotion de la soirée, lorsqu'elle le rencontra à la porte de son père.

— Je vous en prie, dit François, si vous... Ne parlez jamais de ça !

— Vraiment? dit Alizon; mais on dirait que vous avez commis un crime. Qu'il y a-t-il ?

— Me promettez-vous le secret. Mademoiselle ?

— Oui, dit Alizon.

— Eh bien, vous le saurez trop tôt encore... Jurez-moi que vous ne direz à personne m'avoir reiicontré.

— Voilà qui est trop mystérieux, dit Alizon; mais j'aurais voulu savoir le fond.

— Non, Mademoiselle, ne me forcez pas, dit François... Je suis un indigne d'avoir aidé à saisir M. Cancoin, il ne me le pardonnera jamais.

— Vous êtes bien drôle, François... Jamais papa n*a eu mot de reproche, même pour M. Tête. Comment voulez-vous qu'il vous en veuille? au contraire, il a deTaffection pour vous.

— Vraiment I s'écria François. Oh ! si je le croyais j'irais tout lui dire , quoique , peut-être, serait-il mieux d'en par\er d'abord avec vous.

Alizon attendit vainement la confidence du secret; elle alla se plaindre à Françoise qui rompit la glace*

—- Je t'ai déjà fait entendre, ma chère Alizon, que François t'aimait.

— Il n'y a pas de mal à ça.

— Et toi, l'aimes-tu un peu ?

— Je ne déteste pas ton frère, quoiqu'il soit un peu embarrassé de ses paroles et de ses bras.

— Il faut le lui dire, reprit Françoise.

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— Je ne peux pourtant pas me jeter à son cou, ce n'est pas dans Thabitude. François pourrait bien parler un peu...

— C'est qu'il craint que tu ne le repousses en te moquant de lui. Vois-tu, Alizon, mon frère a un cœur d'or, au fond. Je letois souvent triste; alors il pense à toi. Il est un peu sot dans la compagnie, mais ne crois pas que ce soit son habitude. François est savant, et il ne faut que ta présence pour lui faire perdre contenance.

— Je le sais, dit Alizon; mais je n'y peux rien....

— Veux-tu, dit Françoise, que je me charge d'une parole aimable pour lui ?

— Qu'est-ce que tu lui diras? demanda Alizon. Je ne peux pas m'avancer et aller faire la cour à uu garçon.

— Bon, dit Françoise, j'y songerai cette nuit.

— Ahî voilà M. Guenillon, s'écria Alizon; biei; sûr il vient pour moi.

Le marchand de chansons salua Paindavoine, et demanda la fille de Cancoin, qu'il était chargé de ramener chez son père. La soirée continua jusqu'au moment où les sons éteints de la pochette annoncèrent aux couturières que les bras du maître à danser se fatiguaient plus vite que leurs jambes.

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