‹ L'usurier sentimental (volume 2)Chapitre 2 sur 21 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Charivari! Et pour qui'

Toul Ponioise était en riimeiir. — Quelle fonlc! quel vacarme! quels cris! quelle musique infernale ! Les poêles à frire et les casseroles, les clés forées, les sifflotai, les coi's

(le eîmssc, los mortiers de phapinncie, los grils G les pincettes faisaient leur partie dans le plus horrible concert qui se puisse imaginer. Les mauvais plaisants avaient mis en réquisition jusqu'aux cloches et aux tonlicaux vides. Les chiens huilaient, les gamins glapissaient, la populace liait, l'on battait des ])ieds et des mains..

Il ne s'agissait pourtant pas de politique ; aucune fâcheuse élection ne provoquait pareil tintamarre.

Le temps des déclamations et des bavardages de tribune, le temps de la démagogie et même celui du régime représentatif étaient passés. L'empire français étant un fait accompli, la politique extérieure avait seule le piivilége du grand fracas. — On ne chariva-

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risait plus ni représcnlanls, ni députés; mais le canon, les trompettes, les tambours, le galop des chevaux de bataille, le terrible tumulte de la guerre, les bombes, les obus, éclataient, tonnaient et retentissaient di; nord au sud de l'Europe.

Si tout Ponloise était en rumeur , ce n'est pas non plus que les Prussiens ou les Anglais fussent à ses portes ; il s'agissait uniquement du mariage de la jeune et jolie Lucie Fournet avec le père Guidant, vieux droguiste retiré du commerce, et présentement à la tête de quinze mille livres de rentes.

— Epouser, à son âge, une enfant innocente et candide !... s'écriait Anonyme Serpentard, fds de la sœur cadette du père Gui-

^ r.tW\)<*«. Viiï-

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dant, c*est une indignité! une lâcheté! une honte !...

■ — Une monstruosité! ajoutait Annibal Giii(Uini, autre neveu du vieux droguiste.

— Un sacrilège! mui'murait la sœur d'Aimibal, mademoiselle Alexandra, y)lus géncralen.enl connue sous le sobriquet mérité de Coqueluche Guidant. Un catarrhe chronique lui valait ce doux surnoii).

Alexandra Coqueluche Guidant était, d'aiU leurs, une jeune personne couperosée qui avouait, hélas ! vingt-neuf ans, — d'où l'on peut conclure qu'elle approchait fort de la quarantaine.

Par contrat de mariage, les biens meubles et immeubles des conjoints devaient appartenir au dernier vif. Or, Lucie, grâce et fraî-

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clieur à patl, nppoiiaiî à la communauté un trousseau valant bien, tous con^ptcs faits, de dix-huit à dix-neuf cents francs.

Nous laissons à penseï' avec quollo satisfaction Anonyme Serpenlard, Annibal et Coqneluche, p.vaicnt sij^né au contrat, — eux qui ('e[*uis virigi ans cl plus, ne laissaieiu point [iasser un jour sans commencer dix plîrases par ces mo's touchants et sacramcniels :

— A la moi'i de mon oncle Giiidant,...

El voici qu'il fallait absolument renoncer à une si douce h ibitude. — Adieu i'he'ritago, objet de tant de châioaux en Seine-el-Oise î

— Un sacrilège! dis-je, et je voudrais savoir un mot [tins fort! continuait l'aimable

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Coqueluche le soir même de la signature du contrat.

La respectable fille s'éiait mise en frais ; elle offrait le thé à son frère Nibal et à son cousin Ninyme. — Ces abréviations étaient d'usage dans la famille.

— Ce n'est pas, api-ès tout, que je partage ropinion de notre cher Ninymo sur le compte de mademoiselle Lucie.

-— Eh! mais.... Quoi donc? demanda Nibal, charmant clerc de notaire élevé dans les bons principes par sa sœur Coqueluche.

— Innocente et candide! reprit-elle, à d'autres, par exemple! On sait ce que l'on sait!... Si mademoiselle est aux noces, M. Octave Marcellot n'y est guère.

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— Eli! mais!... ir'péla Nihal, c'est donc?...

— Oui, mon frère, c'est la véiité, la scandaleuse vérité!... Innocente et candide!... Merci, cousin Ninyme!... Vous êies le [dus indulgent des Serpenlard !... On vous prendrait pour un Parisien , à vous enlendre ! mais nous sommes de Ponloisc, Dieu merci , et le père Marcelloi de môme, vous comprenez!... A Ponloisc, on n'a pas les yeux fermés sur les dérèglements des personnes qiio vous appelez, vous, innocentes et candides !...

— Cousine, ne vous emportez pas! interrompit Anonyme Serpenlard, je réiracle cette fâcheuse expi'ession.

— Bien vous faites, Ninyme, cl mieux a

fait M. Marcellol père en refusant son consentement :;u mnriîige de son Octave avec noue future tante.

— Eh mais ! quoi donc? interrompit Nibal en parlant d'un gros éclat de rire, future tante, c'est, ma foi vrai! siuisqu'clle doit épouser notre oncle!... Oh! que c'est joli!... Future tante !... 11 n'y a que ma sœur pour trouver de ces mots-là!...

— Et il n'y a que toi pour rire de ton malheur, gros imbécille ! repartit aigrement Alexandra Coqueluche, qui gagna une quiîile de toux à la rude leçon qu'elle donnait à son fi'ère.

Nibal tout honteux se tui.

Coqueluche toussait.

— La perte de nos vfngt-cinq ou trente

mille livres de renies est fort triste au contraire, ajoutait Anonyme Serpeniarden faux bourdon. J'ai moins envie de rire que de pleurer, pourma part. J'enrage, j'étouffe!... La signature de ce soir m'exaspérait.

— Avez-vous vu l'insolente saiisfiictiou de cette intrigante de madame Fournei? reprit Coqueluche après avoir avalé deux lasses de ihé à la crème. Nous avons été joués sous jambes!... Elle avait prévu l'affaire de loin; sa fille n'avait pas dix ans quand elle vint se loger dans la maison de notre oncle!... Et dire que nous traitions avec bonté une pareille vipère!... Je ne m'en consolerai jamais.

— Eh ! mais! dis donc! ma sœur! — fit Nibal, un contrat n'est pas un serment. Si

nous inslruisions noire oncle des légèretés de sa future avec M. Octave Marcellol...

— Tu y penses! répondit Coqueluche en haussant les épaules. Il y a i;n mois déjà que j'ai fait i'inipossihle pour ouvrir les yeux du honhuuinic; je lui ai remis nioi-mômc des billets doux; j'avais amassé un orage terrible.

— Eh bien? demanda Sei'penlard.

— Eh bien ! la Fournet m'a fait menacer, moi, de me jeter à la porte.

— Bah ! fit Nibal.

— Diahleî tant pis! ajouta Serpenlard. U faut aviser pourtant.

Les collatéraux avisèrent ; et leurs intrigues, jusqu'au dernier moment, mirent en péril l'union de leur oncle avec la triste \ai-

oie, — vldinie résignée bien à conli'C-cocîii' au siicrifico de ses premières amours.

Mais madame Fournel, maîircssc femme, cl ait sur la broche.

Imposer obéissance à sa fille, la surveiller (le près, raffermir les iiitcnlions du bonhomiue Guidant , démasquer les calomnies des neveiix déshérités, co:i'racler alliance avec M. Marcelloi père pour déjouer les derniers efforts d'Oclave, hâter le moment décisif, se tenir au courant des projets* de ses adversaires naturels, se mettre en garde contre eux, — elle sut faire tout cela, si bien que le mariage fut consommé.

— Vengeance î cria Nibal.

— Prudence ! dit Ninyme.

— Vengeance et prudence ! ajouta Coqueluche l'âme du complot.

Un charivari formidable fut décrété séance tenante; les héritiers Guidant se tinrent parole, et Pontoise en a conservé la mémoire.

Depuis la prise d'assaut de cette ciié, sur les Anglais, par les troupes de Charles VII , eu l'an 1442, jamais tintamarre pareil n'avait troublé le repos des nymphes de l'Oise et de la Vienne.

Serpeniard avait habilement attaché le grelot; il mit en mouvement un nombre honnête de vauriens. Nibal reçut l'ordre de faire le mot à tous les saute-ruisseaux du ciû.

Quant à Coqueluche, avec une doucereuse astuce, elle émut les commères les plus

influentes; mais aucun des membres de ce digne triumvirat ne se mêla personnellemtint à la cohue.

On les vit, en habits de fêle , assister à la bénédiction nuptiale; on les vit accompagner les nouveaux époux au logis conjugal , et même — tant est héroïque le courage du désespoii', — ils prirent une part copieuse au festin ('es noces.

L'intéressante Coqueluche , avec un em- })rtissement du niciileur goût, ne cessa de donner à la jeune Lucie le titre de tante.

— Ma chère tante, lui dii-elle entr'autres choses aimables , il est bien à regrelter que M. Octave Mai^cellot ne soit point du repas!

— Pourquoi cela , ma chère nièce ? répondit Lucie en {làliséant.

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La malheureuse cnlani faisait effort pour riposter aux altaqucs aigres-douces de Coqueluche, mais elle n'clail point encore de force à lutter avec la vieille fille.

— Si je parle de M. Octave , leprit Alexandia Guidant, c'est à cause de sa réputaiinn de poète; il nous eût chanté des couplets charmants comme les vers délicieux (|u'il vous adressait autrefois, m'a-l-on dit. On m'en a cité de ravissants. ..

Un éloge à perte de vue de l'auteur suivit l'élogedeses vers. Lucie était à la torture. Avec une verve impitoyahle. Coqueluche satisfaisait à la fois sa rancune et sa jalousia ; car, faut-il le dire, un trait du dieu Cupidon s'était égaré sous la coriace enveloppe de mademoiselle Guidant, qui se permettait trop souvent

de soupirer comme une ingénue poiirVingrat Ociave.

Octave , bien entendu , ne s'était jamais douié de la belle passion qu'il inspirait.

Ali ! s'il s'en était douté... quelles gorges chaudes il en ei\t faites!,..

Et mademoiselle Coqueluche aurait eu mille motifs de plus pour vouer Lucie à tous les supplices. Provisoiremcni, elle lui déchirait le cœur et versait du fiel sur la blessure.

l.ucie avait essayé de répondre par quelques épigrammes :

— Des vers , dit-elle , je ne pensais pas qu'Octave vous en eût jamais adressés.

— A moi, ma tante! répliqua Coqueluche; monsieur Ociave, — elle appuya sur le mot monsieur comme sur le titre de tante; —

M. Octave ne m'adorait pas» moi !... Pourquoi m'aurait-il chantée en vers ?...

— Les poètes aiment les ruines... et les fleurs, répondit la mariée poussée à bout.

Coqueluche trouva sa jeune tante fort impertinente , mais fit semblant de ne pas comprendre.

— Le pauvre garçon, dit-elle encore, perd une belle occasion de metire le bouquet à son recueil de poésies par votre épithalame, ma tante. Il eût trouvé des idées ingénieuses et de bien agréables réminiscences pour célébrer ce beau jour.

Lucie, à bout de courage , n'écoutait plus.

— Mon cousin Anonyme, ajouta Coqueluche, lâchera, je crois, de le remplacer tant bien que mal.

Anonyme Serpcniard , en effe! , ne tarda point à enlonner des couplets, assez innocents et presque candides, comme il le disait. Il n'avait pu faire mieux. Coqueluche trouva son clief-d'œuvie fort misérable. Au lieu de méchancetés bien mordantes , quelques médiocres grivoiseries , ce n'était point ça du tout.

Mais à peine Serpenlard achevait-il, que le charivari couimença.

La mariée ne pouvait plus pâlir ni pleurer. Elle avait versé, l'infortunée jeune fille, toutes les larmes de ses beaux yeux noirs.

Le vieux Guidant tressaillit de colère.

Madame Fournct se leva de table et s'approcha de lui.

Les collatéraux , après avoir savoiué le

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souper de noce^!, commençaient à goiitei' le plaisir des dieux.

— A moi, Guidant! conseiller municipal, ex-président du tribunal de commerce de Pontoise etmarguillier de la paroisse! A moi, Guidant , un charivari ! s'écriait le nouveau marié.

Alexandra Coqueluche , Annlbal et Serpentard s'indignaient à froid ; la famille Fournet se relirait en bon ordre. Les oncles Cl cousins de la mariée venaient de sortir.

— Mes amis , dit midame Fournet aux dignes coUaléraux, vous nous restez fidèles. Veuillez , je vous prie , veiller ici quelques insianls à notre place.

Puis, sans plus d'explications^ elle en-

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traîna sa fille ei son gendre hors de la sallo

à manger.

A la porte du jardin attendait une voiture

chargée d'avance de tous les effets nécessaires pour passer Télé à la campagne.

Pendant une denii-heure, Coqueluche, son frère Nibal ei son cousin Ninyme , jouirent sincèrement du charivari donné à leur vieil oncle. Ils en riaient. Mais au bout de la demiheure, l'oncle Guidant , ni Lucie , ni sa mère n'ayant reparu , ils s'en éionnèrent. Un domestique leur apprit que les nouveaux mariés et madame Fournei devaient êire à une ou deux lieues de la ville.

— Eh ! mais ! quoi donc?... fit Nibal.

— Nous sommes mystifies ! s'écria Serpentard.

Coqueluche se plaignit de la migraine.

Annibal ouvrit bravement la fenêtre:

— M. et Madame Guidant, dii-il, sont partis de Ponioise.

— Eh ! pardienne ! nous le savons bien.., répondit une voix de la foule.

— Charivari pourNibal! cria une autre voix.

— Charivari pour Ninyme Serpeniard !

— Charivari pour Coqueluche Guidant !

— Charivari pour les collatéraux , pour

les héritiers déi^omiiiés, pour les corbeaux plumés ! Charivari !.,.

Madame Fournct , comme on voit , n'avait

pas été trop mal servie par ses amis et ses

parents. Des éclats de rire frcnéiicjues accuei!-

Inienl le malheureux Annibal. Le tintamarre

recommençait de plus belle.

— Fuyons ! rentrons chez nous! dit Coqueluche.

— Par le jardin , nous aussi ! s'écria Ninyme Serpentard.

Maisles amis de madame Fournet gardaient toutes les issues. Et Pontoisc, qui était en humeur de charivariser , ne voulant pas en être pour ses apprêts , fut bientôt sur les traces du triumvirat, qu'on escorta de quartier en ([uarticr jusqu'à leur domicile.

Quand onze heures sonnèrent, le charivari durait encore ; Serpentard pestait ; Nibal s'était mii;.du coton dans les oreilles; l'infortunée Coqueluche passait d'une attaque de nerfs à une quinte de toux, sans préjudice de sa migraine, qui ne cessa de croître et d'embellir.

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