CHAPITRE il
Des Premières amours.
A Ponloisr, comme ailleurs, il est toujours à peu près le même, ce chnpitie (jui commence par lani de jolies fleuielies ei fiiiii... Comme liiiisscm les roses: — il s'etfcuillo.
Chaque feuille qui tombe est un souvenir de bonheur perdu; puis reste une pauvre lige toute nue.
Elle refleurira , s'il plaît à Dieu; mais elle ne portera plus les premières amours.
Timides œillades bien sentimentales; longs soupirs étouffés à regret ; compliments d'un poncif plein de charmes; bouts rimes où cœur se croise avec constance , et souffrance avec bonheur^ pour arriver du beau jour à la flamme , ou de mon âme h son amour ; — rencontres à la promenade, hasards prévus; — délices inexprimables si l'on ose échanger un mot en passant; — puis, dans les soirées où l'on se retrouve , après les avoir désirées pendant de longues semaines, les tours de contredanse intervertis au bénéfice du pré-
fëi'ë, une valse accordée à la ddrobée quand maman fera son boston, des gronderies sévères courageusement supportées en songeant au valseur; — menues faveurs si l'on joue des petits jeux ou si l'on danse le cotillon ; — bouquets galants, déclarations obscures, bonbons à devises,que dire encore?— Faui-il parler de quelques rares baisers dont on sait à jamais le nombre, dons dus au hasard des petits jeux , au jour de l'an , aux jours de fêtes ?.... Appelez cela Gaston et Henriette , Adolphe et Blanche, Lucien et Marguerite, ce sera les premières amours.
Appelez cela Octave Marcellot et Lucie Fournet , placez la scène dans la patrie de Philippe-le -Hardi , et vous reconnaîtrez que mademoiselle Alexandra-Coqucluche Guidant
28 L'USLRIER
méritait bien le charivari , la crise de nerfs , la toux , la migraine et le dépit qui l'empêchaient de dormir.
La maudite jalouse avait osé trouver du mal dans la sympathie langoureuse d'Octave et de Lucie.
Pauvres amoureux ! N'éiaieni-ils donc pas assez à plaindre d'avoir vu la fin de ce doux chapitre qu'on n'épèle pas deux fois : — celle-ci mariée à un droguiste relire , marguillier, conseiller municipal, mais presque septuagénaire... — • celui-là, méritant par sa douleur toutes les foudres paternelles , et voici comment :
M. Marcellot père, présentement veuf, avait eu pour moitié une femme acariâtre et fantasque. Il était devenu inexorable à l'en-
droil des épousailles. Trois fois déjà il avait refiijfé toiil consentemenl au mariage de son fils avec niademoisellc Lucie. Maintenant il se trouvait délivré dos instances fatigantes d'Octave ; — il ne le fut ni de ses plaintes , ni de ses reproches.
Le fils désolé accusait son père de tous les malheurs de sa bien aimée. Le père s'emporla, la scène fut oiageuse.
Octave déclara qu'il partirait le soir même de Pon toise :
— ' Va-t'en à tous les diables ! s'écria M. Marcellot, et surtout rappelle-toi bien que je ne consentirai jamais à ton mariage.
— Tant que Lucie sera à un autre , je ne serai point tenté de me marier.
Celte réponse, de rigueur dans la circons-
lance, n'empêchaii point Octave do se répéter sur tous les tons, en faisant son paquet :
— L'ingrate î Que ne répondail-elle
obstinément à M. le maire : Non ! non ! non !... Ah! si j'avais été à sa place!...
Octave ne fui pourtant pas tenté d'aller rejoindre les donneurs d'aubade assemblés sous les fenêtres de l'oncle Guidant.
Au premier relais, la voiture qui emportait la jeune mariée passa devant les voyageurs du coche.
Octave ne put s'empêcher de poser la main droite sur son cœur et d'envoyer de la gau« che un dernier baiser à son infidèle.
Lucie rougit; de son voile de mariée elle essuya deux larmes.
Le père Guidant ronflait.
Madame Foiirnet, jusque-là forl gênée, pensait que sa fille aurait à elle, en toute propriété, avant l'dge de vingt-cinq ans, trente belles mille livres de rente.
— En voiture, messieurs! cria le conducteur.
Le coche repartit pour Paris , où Octave arriva en rêvant encore à ses premières amours, mais non sans en avoir parlé, — tant est expansive la douleur amoureuse, — à deux personnages fort différents, qui occupaient sa droite et sa gauche.
L*un était un petit vieillard, maigre, sec, curieux, très curieux même du chagrin de son jeune voisin, mais qui, du reste, n'y paraissait que médiocrement sensible. — Il revenait de Pontoise pour certaines affaires
d'argent auxquelles n'était pas étranget* M.Marcellol père; mais Octave ne le connaissait point et l'eniietenaii de son échec avec une confiance juvénile.
— Patience! patience!... disait le bonhomme Mathias; on ne sait ce qui peut arriver. Restez fidèle, je vous y engage, sinon tout à fait, au moins jusqu'au mariage exclusivement.
— Que diable chantez-vous là, corbleu î... inleiTompil brusquement le voisin de gauche dont il était facile, au premier coup-d'œil, de dire la profession et le caraclère.
C'était le capitaine Typhon , militaire fieffé, sabreur impitoyable : moustache noire, cheveux tirant sur le gris, face balafrée,
* ûTOsnai'J modèle, cœur sensible au deuieu-
ce '
rant.
Il n'avait rien dit d'abord ; il songeait sans doute à sa tVilure campagne , car il passait avec son grade , d'on ne sait quel corps inactif, dans l'infanterie de la garde impériale, oii le digne soldat complaît bien avant peu conquérir la grosse épaulelle. — Mais les soupirs d'Octave, ses Inmenuuious, son récit rarraclièrent peu à peu aux préoccupations belliqueuses. A hi fin, cbo{|ué des singuliers conseils du père Maliiias, il rompit le silence connue on l'a vu :
— Jusqu'au mariage exclusivement, camarade ! que prétendez-vous dire?... poursuivit-il.
— La cbose du monde la plus simple,
monsieur TofTicier , répondit humblement le petit vieillard. Je conseille à M. Octave Marcellot de ne point se marier avant le veuvage de mademoiselle Fournet , aujourd'hui dame Guidant...
— Et pourquoi cette belle constance?...
reprit le militaire avec feu. La petite fdle manque à ses promesses , elle dégage ce jeune honui:e des siennes; qu'il s'amuse, corbleu ! (ju'il ail des amourettes et des amours! c'est de son âge...
— Jamais!... dit Octave avec vivacité.
— Mon général, lépondit limidemenl le père Matlîias...
-— Capitaine, saprebleu ! capitaine, înlcrrompit encore le militaire.
— Mon capitaine, reprit Malhias, je me
garde bien d'interdire h ce pauvre M. Octave quelques petites distractions de cœur; je l'invite seulement à calculer qu'après la mort du père Guidant, sa veuve sera jeune encore et de plus très riche ; je m'en rapporte pour ce dernier point à la chère dame Fournei , qui...
Octave allait se récrier avec indignation ; le capitaine Typhon le devança par un juron formidable qui fit trembler les vitres de la voiture.
— Vous m'avez l'air, corbleu! d'être un épervier de finance, mon petit vieux râpé!... Feriez-vous l'usure, par hasard , ou quelque méchant commerce du même genre?...
Le père Maihias grommela une espèce de dénégation, se renfonça prudemment dans
son coin et ne souffla mot; il n'en pensîiit pas moins beaucoup de choses très iniéressante5^.
Le capitaine Typhon prit à partie le triste Octave,
— JeKne homme, vous seriez le plus méprisable des pékins , si vous restiez fidèle à voire ingrate par des considérations d'intérêi...
— Mais, capitaine! dit Octave avec chaleur.
— Eh! mon ami, je suis bien sûr que vous en êtes incapable! vous avez du cœur, je m'en aperçois ! aussi n'avez-vous qu'une chose à faire...
— Laquelle, capitaine?
SEiNTJMENTAL. 37
— Enjpressez-vous d'avoir un aulre amour.
— Moil...
— Oui, vous! Aussi vrai qu'un clou chasse Taulre, vous serez guéri, je vous en réponds!
— Je ne veux aimer que Lucie!... Je ne l'oublierai jamais !...
— Ne l'oubliez jamais, d'accord ! car c'est une jolie chose que le chapitre des premières amours; mais après les premières viennent les secondes qui ont bien aussi leur mérite ; après les secondes , les troisièmes, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il faille prendre congé des dernières. Yoilà le cas , mon jeune camarade, où l'on est vraiment à plainrlre.
— Vous êtes trop bon, capitaine, et je
vous remercie; mais sans l'amour de Lucie je ne saurais vivre heureux.
— Ne me remerciez pas, et suivez mes conseils. J'ai été jeune aussi, j'ai eu aussi mes chagrins d'amour, je me suis consolé...
— Lucie! ô Lucie! murmurait Octave.
— Quand un mal est sans remède, il faut avoir l'énergie de s'y résigner militairement. Tenez, vous voyez cette jambe, on a voulu me la couper... j'ai résisté comme un enragé, je l'ai sauvée , on n^e l'a guérie... cependant si je l'avais perdue...
— Eh bien? dit Octave.
— J'en aurais pris mon parti , saprcblcu ! il l'aurait bien fallu ; prenez donc le vôtre. Une femme se remplace mieux qu'une jambe.
Ici le père Maihias soupira en songeant que sa femme à lui n'était pas de bois :
— J'avais cru faire une spéculation excellente en épousant Anastasie, pensait-il; ah! comme je m'en repentirais, si elle ne m'avait apporté les cinquante mille francs nécessaires pour acheter le fonds de mon prédécesseur; mais si ma moitié pouvait être remplacée par une Anastasie de sapin !...
Maihias, non moins philosophe que calculateur, ne tarda point à supputer les bénéfices que lui rapportait son petit voyage à Pontoise, où il avait cependant laissé plus d'argent qu'il n'en rap[)orlait. — Mais à quelles conditions aussi ! à dix-huit pour cent d'intérêt et avec des garanties sur toutes les pro-
40 L'USUKIEK
priétés de Marcellot père. — Un sourire suivit de près le sou[)ir du |bonhommeMatliias.
Le capitaine Typhon , avec une rondeur amicale, faisait à Octave l'éloge des secondes amours et allait même jusqu'à le féliciter de ses infortunes :
— Le mariage est tiop souvent une sottise ou un malheur! disait-il. Allons! votre Lucie n'est pas unique au monde. Vivent les amours qui nous font oublier l'amour !...
Vers la fin , Octave trouva le thème du vieux soldat presqu'aussi fatiguant que celui de Mathias ; — il resta muet.
A Paris, les trois voyageurs se saluèrent.
— Courage!... dit le capitaine à Octave; mais si vous m'en croyiez, vous entreriez dans les hussards!...
— Gardez-vous-en bien ! ajouta tout bas Maibias, souvenez-vous seulcnienl que le père Gnidanl n'est pas immorlel.
La-dessus on se sé[)ara.
Octave Marcclloi n'avait pas la n;oindre vocation militaire, et se jurait de n'aiiuer jamais que Lucie.
Le profond Malhias , pour sa part, n'osait l'espéier :
— Je ne perdrai pas de vue ce gaiçorilà , se dit-il , car enfin l'on ne sait ce qui peut arriver, et si son [)ère mourait insolvable! Daiîi ! la petite Lucie l'aime encore, — le vieux Guidant n'a pas le souffle, et moi, — n]oi, qui viviai cent ans, je pourrais bien liicr mon épingle do ce jcu-là !....