CHAPITRE IX
Le dossier d'Henriette^
Le peu qu'Hilarion Cornillardet eut entendu delà verte semonce du lieutenant Bertaut à son fils Gaston, venait de lui déplaire singulièrement :
— Que chantait donc ce vieux troupier de
malheur? dit-il à Toinon dès qu'il fut rentré dans la cuisine. Je n'aime pas, moi, qu'on traite ma fille d' intrigant e\,.. Intrigante^ c'est bien le mot dont il se servait... Tonnerre de tonnerre à la voile /... intrigante parce qu'elle aime un joli garçon.
— Sans un sou vaillant, pauvre comme Job, dit Toinon.
— Ah!... fit Hilarion; mais voyons voir un brin, que s'est-il donc passé par ici ?
— Toutes sortes de choses bonnes et mauvaises ; écoute !
Toinon entra dans des détails connus de nos lecteurs, et bien qu'en déplorant la rupture violente dont elle venait d'être témoin, elle n'en parut pas trop désolée :
— Mademoiselle a du gros chagrin, elle
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pleure dans sa chambre ; Mathias commence g à craindre qu'elle ne soit pas sa sœur, et fouille dans ses paperasses pour y chercher le dossier qui est ici, sous cette pierre, et que nous allons en tirer...
— Bon!
— Mais le meilleur, ajouta Toinon, c'est que la propre sœur de madame Dutertre est la comtesse d'Orbigny, Hélène de Norlof, la tante de mademoiselle, que nous pourrons conduire chez elle dès aujourd'hui..,
— Hein !... que dis-tu là?... s'ccria le marin avec une sorte de colère.
Toinon raconta les démarches du lieutenant Bertaut, parla de ses relations avec la comtesse Hélène et conclut de nouveau par la
proposition de rendre la jeune fille à sa tanie.
Cornillardet, moins touché de la généreuse conduite du vieil officier que de ses injurieux propos, interrompit sa sœur par un juron ultrà-maritime :
— Pas de ça, Toinon !... pas de ça! Toinette! poursuivit-il. Ah ! par exemple! Voici qui est un peu fort!.., des oncles, des tantes, des cousins, des cousines, nord-lof, sud-lof, porte-lof, à la mode de Russie, comme s'il en pleuvait! assez causé!...
— Je ne parle que d'une tante, une seule, dont lu connais de tout temps le nom de iNorlof...
— Au diable !...
— Tu sais très bien que madame la com-
lesse d'Orbigny, née Hélène de Norlof est la propre tante de mademoiselle; je te dis qu'elle Tainie déjà, quelle la comblait de caresses au pensionnat des Colombelles, où elle la voyait en même temps que mademoiselle Blanche...
— Oh ! feu d'enfer ! nom d'une potence damnée! Toinon !... tu m'agaces I... A-t-elle fait la course, la traite et la flibuste pour la fille à mon capitaine, ta comtesse Russicof ? A-t-elIe démoh les Espagnols, les Indépendants, les Algériens, les Marocains, les Chinois et les Sauvages ? l'a- t-on seulement mise à la broche ? S'est-elle passée une petite fois de. son déjeûner, de son café ou de son verre de cognac?,., qu'a-t-elle fait?
— liilarion, mon ami, ne t'emporte pas !..
— Nom du nom d'un nom de nom !... mamoiselle Julie est ma fille, comme tu es ma sœur, comme le brave capitaine Dutertre était mon capitaine et avant ça mon matelot, vu que nous avons commencé mousses ensemble, sur la frégale la Belle^Paumèle (1), si tu t'en souviens!... Ah! je vous aurais couru les mers quinze ans, j'aurais fait des métiers à chavirer le pic de ïénériffe, Paris et la Cochinchine ! j'aurais été gabier, contremaître, chrétien, turc, général, ambassadeur, indépendant, espagnol, sauvage, roi, émir, calfat, plongeur, galérien, baleinier, Dieu, diable et le reste!... je serais pour le quart-d'heuro baron brésilien et six fois millionnaire, avec des balafres de même sur la basane...
(i) La Melpomène.
SENTniKNT/VL. 3o5
Cornillardet découvrit son front, releva ses cheveux, retroussa ses manches et mit à nu sa poitrine, par un de ces mouvements oratoires qu*applaudissait la Grèce classique :
• — 3'aurais joué ma peau à croix ou pile
tous les jours, pendant quinze ans passés
et tout ça pour que ma fille soit la nièce de sa tante... En voila une idée de bœuf! Mademoiselle n'aura ni oncle, ni tante, ni cousine, ni grand 'môre sans mon agrément ! assez causé...
— Tu ne peux pourtant pas Faire que sa tante ne soit pas sa tante !...
-^ Si... j'en ai fait bien d'autres rien qu'avec mon gros orteil ! On n'a pas été dîms la
triplo -machine pour des frimes et des béti- U 20
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sailles. Tout ce que lu me dis de ce vieux grognard de père Berlaut, de ses voyages, de son épée, de sa croix, ou rien! c'est la même chose! Cest un grossier coco, je Tai entendu, moi!... Quant à la comiesse, elle cherche la piste de ma fille... elle voudraii nous la flibusler !
-— Je n'ai pas dit ça, Cornillardet !
— Si ! Je t'ai écoutée une heure sans ouvrir le bec et je sais, mille millions de tonnerres, tout ce que tu m'as dit. Ta comtesse donc, je m'en bals Toeil. Ton Serpentard est un forban de terrcjq ue je mettrai en mâchemoure à la première occasion. Ton lieutenant Bertaut est une baderne comme on n'en a pas vu... Et l'amoureux... je n'en dirai pas
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de mal ; mais il a amené pavillon, comme un peiit poiii'on, parlant par respect...
— Devant son père, fit Toinon.
— Suffit, on verra s'il mérite qu'on lui pardonne. Quant à ton Mathias fils, il aura ses cent mille piastres, sans un liard de plus ni de moins; ei après... s'il meplaît à moi de marier ma fille, à M. Gaston, par exemple, il n'y aura de lieutenant Bertaul, ni de comtesse Russicof qui m'en empêchera.
— Mais à présent qu'allons-nous faire ?... Jrai-je prévenir monsieur?...
— Non ! je n'ai pas les cinq cent mille francs sur moi.
— Veux-tu parler à mademoiselle?
;;.ii v:nj jij:'
— Le cœur dirait oui, le bon sens dit non,
cl la tripîo-machine aussi. Faut le temps do
s'expliquer à son aise. Trouve moyen de faire soriir ion Maihias de chez lui... — Ce ne sera guère facile.
— En tout cas, continue à veilleî* par ici, et d'abord, crochons les paperasses.
La pierre qui cachait le précieux dossier n^ 40, lant convoité par Serpenlard et que cherchait Maihias, fut enlevée à l'instant mên>e. Notes, mémoire, traité, tout passa aux mains d'Hilarion Cornillardet.
— Frère, dit Toinon, souviens-loi que je n'ai rien pris que pour empêcher Serpenlard de s'en emparer. Tout à Theure, j'étais tenté de tout rendre à mon maîire.
— Tu aurais mal fait !
— 11 faudra bien pourtant en venir là.
— Qui sait, Toinon? qui peut savoir?
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-- Oh ! fil la servante aveciiKjiiiétude.
— Hein ! me prends-iii pour un voleur?... Ton Matbias, je te l'ai déjà dit, ne [)erdra pas un centime. Il cherche ceci, ajouta Cornillardel en montrant la liasse qu'il fourra ensuite sur sa poitrine, tant mieux ! laissons-le faire...
— Mais Serpeniard !
— Eh bien?
— 11 a lu le dossier, Hilarion, et il est en route, je gage, pour avertir la comiesse et' M. BeriUut, dans l'espoir de se faire payt3r sa de'couverte.
— Coiîiment prouvera-t-il ce qu'il dira puisque j'ai tous les papiers, moi !
— Par le moyen du médaillon, par unç invention ou par une auire.,»
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— Diable ! je n*ai pas une minute à perdre, je vais quérir les piastres, je fais un brin de toilelle et je reviens toutes voiles dehors î
— De la toilette, au lieu d'aller au plus pressé!...
— Il y a rien de plus pressé avant Taciion
que de se mettre en branlebas de combat!....
dit Cornillardct d'un ton doctoral. li l'effet
d'êlre reconnu de suite par toi sur le paletot
et le signalement, je suis venu d'abord en
vieux de la cale... mais j'ai besoin de m'espali yjîfj ou mer maintenant, pour me montrer en baron
comme il faut, à la fille de mon brave capi-
ai) ir^jp 00 lilaine, a noii*e fdle, quoi I...
— Quelles idées!
— Idéos de Corniliardel!...
— Quelles folies! tu gaspilles un temps
StNTIMLONTAL. 311
précieux. Sorpcntard est en camp^igne, il va ramener la tanle, tout ce que tu prétends éviter arrivera...
— Non !... J'ai mon carrosse, je file comme le diable, je reviens de même... Avant un quart d'heure; je suis en faction, là... En cas de danger, un coin de rideau par la fenêtre, le reste me re2;arde !... Assez causé !..*
Toinon en donnant à son frère la clé du jardin, ajouta rapidement :
— En tous cas, ne rentre pas sans le signal.
— D'accord!... répondit le marin.
Au ir.ême instant la voix de Matliias se fît entendre, il appelait Toinon qu'il chargea de porter sur le champ une lettre à la peiile poste.
Cette lettre, au grand ctonnemeni de la Bretonne, était adressée à la comtesse d'Orbigny.
Mathias, resté seul dans son cabinet, lisait et relisait une note qu'il venait de trouver au fond d'un coffre à secret.
La multitude d'affaires compliquées, dont le fils du vieux Mathias s'occupait depuis un an et quelques mois, était telle, — les documents relatifs à chacune d'elies si obcurs et si laconiques, — le courant des opérations si rapide, qu'il avait dû prendre pour règle de les étudier au fur et à mesure qu'elles se présentaient, ainsi qu'il fit pour la croix et l'épée du lieutenant Bertaul, — Il tâchait bien, d'autre part, de se nietire au courant, mais ses efforts n'y pouvaient sulfire.
Sb:iNTlMi:iSTAL. *^^'^
L'imponnnce de l'affa^ ^ '^^^"'^^^ ^ ^^ connaissance par S 1^^"^^^*^' ^^ ^^^ '^"S^r à un coffre dp **^^ scellé dans le mur, et tout rempï'^^ notes résumées dont quelques-unes Avaient jusqu'à trente ans de date. — Il avait toujours reculé devant le dépouillement de cet horrible chaos; cetie fois, il se mil à à Tœuvre avec un acharnement furieux.
Le hasard le servit assez vite.
La note, affreux chiffon, vieux de quinze à seize ans, était ainsi conçue :
c Gage déposé le 10 juin 1817, (HenrielEe) — voir dossier 40.
)) Au bout d'un an. • . . 10,000 fr.
' » — de cinq. . . . 100,000 »
> -- de dix. . . . ^250,000 »
> — de quinze . • 500,000 »
. Plaisante hisio^,^ ^^1 mon coquin j> de fils ! »
— J'ai eu beau chercher le u..,j.jgp ^nen^l rien!... disait Maihias avec animaiior». q^ se promenant à grands pas dans son cabinet. Serpentard doit Tavoir soustrait!... Le dossier 40, d'après son numéro devrait être dans le carton F... rien !... riefi !... F est vide... Le vol est récent, Serpentard s'est trahi luimême... Henriette est donc une enfant 'déposée ici en gage par sa propre mère... elle n'est pas ma sœur!...
Mathias transporté d'une sorte de délire répéta :
— Elle n'est pas ma sœur !... Plus de doutes, en voici la preuve de la main même de mon père.
SE]NTlMf!:MAL. <JÎ5
Laissant éclater sa joie, il dit encore :
— Elle n'est pas ma sœur! elle n'est pas ma sœur!...
Puis avec un ailendrisseiiient soudain :
— 0 mon Dieu! reprit-il, quand le fils de l'usurier Malhias aura enfin accompli son œuvre réparatrice, vous permettriez donc qu'il put couler encore quelques jours paisibles!...
Malhias réfléchit longtemps; — ensuite fermant carions, dossiers et coffre-fort, il se rendit dans sa chambre à coucher.
— Henriette n'est pas ma sœur, disait-ilj eh bien! dépouillons à l'inslanlmême ce déguisement qui me vieillit. Dès demain, je ne serai plus pour personne Mathias l'usurier; dès aujourd'hui, je veux qu'Henriette me voie
LXSUaiEIl SIOMJMEINTÀL.
lel que je suis, lel que je puis être enfin pour tout le monde. Je devais absolument avoir des secrets pour ma sœur... mais elle n'est pas ma sœur... je veux qu'elle me connaisse jusqu'au fond de Tâme!...