CHAPITRE VIII
Le présent et le passé.
Hilarion Cornillardei, attablé devant la porte du cabaret voisin, attendait, non sans impaiience, que sa sœur Toinon le rappelât, quand il vit sortir de la maison Mathias, le vieux lieutenant Berlaut et Gaston, gesticu-
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lanl tous deux avec une animation extraordinaire :
— Quoi ! s'écriait le vieillard indigné, vous osez encore me parler de votre amour pour celle jeune inlriganle f.„ Non ! jamais je ne consentirai à vous entendre!... On ose me chasser comme un laquais ; et vous, njon fils, insensible à un tel outrage, vous essayez vrexcuser jusqu'au vil usurier qui me Fa fait !...
Hilarlon Cornillardet, au mol d'intrigante, fronça les sourcils, mais il n'en entendit point davantage, car les deux interlocuteurs s'éloignèrent; au même instant, d'ailleurs, Toinon ouvrait la porte da jardin.
Avant d'être au boulevart, le lieutenant
Beriaut n'ignorait rien de ce qui était arrivé chez Mathias à son fils Gaston.
— Oui, vous étiez dans un piège, c'est évident ! - poursuivit le vieillard ; voire
justification même vous condamne !
Celte jeune fille, si pure, si candide, si hien élevée, à vous entendre, vous remet en cachette et comme un objet mystérieux le médaillon dont vous me parlez!
Son frère, dit-elle, ne le connaît pas! Tout à coup elle frémit, en s'étonnant qu'il puisse le reconnaître... comédie!... Mais ceci n'est rien, elle vous fait jurer de ne vous séparer à aucun prix d'un gage sacré pour elle. Vous jurez; aussitôt des offres, dont la magnificence même prouve la fausseté, vous sont faites par le prêteur... Fidèle à votre ser-
ment, vous refusez... on s'y attendait! Enfin, Ton vous enrôle. Ton prétend vous lier par un semblant de contrat. Le fameux gage, alors, cesse d'être sacré, la sœur l'abandonne pour que le frère vous encbaîne; on vous tient; Ton compte sur votre amour pour vous faire faire des sottises! Comédie! comédie !... ^
— Mon père, objecta Gaston, remarquez pourtant que nous sommes sans fortune. Si M.Maibias n'a pour but que de me faire épouser sa sœur, il fait ce me semble, bon marché de ma pauvreté à moi !..•
— Vous ai-je dit que leur but fut uniquement votre mariage? Suis-je capable de pénétrer les arcanes de leurs hideuses combinaisons? Dignes enfants du vieux Mathias, le
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frère ei la sœur spdculeni de complicité sur les sentiments de toute nature... Vous avez peut-être un rival très riche dont il s'agit de stimuler la jalousie... et, que sais-jo, moi?
— 0 mon père!... ne parlez pas ainsi d'Henriette; Blanche pourrait vous dire qu'il ne fut jamais de plus noble cœur.
— Blanche est dupe comme vous, Gaston.
— Je lui défendrai d'entretenir aucune relation avec cette chère amie de pensionnat, dont l'éducation distinguée n'est qu'une machination de plus!...
— Vous me désespérez, mon père!...
— Vous m'irritez, mon fils ! l'amour vous aveugle; mais dussiez-vous périr à l'instant mèaie, je ne consentirais pas à tolérer une inclination déshonorante!... Quoi! mes deux
enfants captés par les caresses d'une sirène I intrigue infâme, vous dis-je!,.. Mais, admettons, pour un instant, que mademoiselle Henriette Mathias soit véritablement pure, honnête, sage, désintéressée, généreuse... admettons que ses concessions sur le prix de rachat de celte croix et de cette épée, ne fissent point partie du programme... admettons que ce médaillon soit réellement un fétiche vénéré par la sœur à Tinsu du frère... admettons, enfin, tout ce que dans votre aveuglement vous admettiez vous-même, je vous fais la part belle, mon fils... eh! bien, devrais-je jamais consentir à vous marier avec une femme dont la dot provient nécessaiiemcnt des honteuses spéculations auxquelles se livrent les Mathias... dix mille
francs, celle croix et celle épée!... dix mille francs, sans compler les inléiêts énormes que j'ai acquitiés annuellement!... Trouvezvous une pareille recette honorable?... ne voyez-vous pas quelle serait l'origine de la fortune de votre Henriette? oh! fi! fi danc!.., Gaston marchait silencieux; malgré la cruelle vraisemblance des arguments de son père, il ne pouvait se résoudre à croire Henriette complice des tripotages de Malhias.
— Mon père, s'écria-t-il enhn, il restera toujours dans mon esprit un doute molivé par la dénonciation soudaine de M. Serpentard...
— Serpentard ! s'écria Berlaut.
— Oui, tel est le nom de ce familier de la maison Malhias, de ce drôle qui vous a si-
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gnalé ma présence, en éveillant en vous les plus odieux soupçons.
— Serpeniard!... répétait Berlaul, ah!
c'était M. Serpeniard!.., je ne l'avais pas reconnu !
— Vous l'avez donc rencontré ailleurs?
11 y a bien longtemps, chez Typhon, dans une circonstance qui ne s'effacera jamais de ma n^émoire... Je ne suis pas violent, mais j'eus ce jour-là une fière envie de le jeter par la fenêtre...
— Vous savez que cet homme est un misérable, reprit Gaston avec joie; vous avez vu de quelle ruse il s'est servi pour m'introduire devant vous, et vous le croiriez sur parole?...
— J'ai cru ce que j'ai vu !... J'ai cru ce que
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lu iii^as avoué!... Ce Serpentard est un vil coquin, comme les Mathias, du reste. Il a liahi son patron dans je ne sais quel inlérêt, car je ne concevrais guère qu*ils pussent être d'accord... Quoi qu'il en soit, en me mettant sur la voie de la machination, il nous a rendu un grand service.
Gaston n'insista plus, il essayait de pénétrer le but de la perfidie de Serpentard :
— C'est évidemment la clé de la situation, pensait-il; c'est le moyen de remonter à la source... Toinon et Henriette connaissent sans doute les motifs de ce drôle!...
Gaston étouffa un soupir.
Berlaut persuadé qu'il avait convaincu son fils, s'était complètement calmé. Heureux d'avoir reconquis son épée et sa croix, il se
rendait chez la comtesse d'Orbigny pour lui témoigner de nouveau sa reconnaissance.
— Henriette! pensait Gaston avec une douloureuse inquiétude, Henrieite, d'accord avec son frère!... le médaillon... une ruse dirigée contre moi!... non! cela ne saurait être!... elle m'aime, elle me Ta avoué; peuton se tromper à de si douces paroles!... notre amour ne date pas d'aujourd'hui ; puis-je admettre que depuis six ou sept ans, elle vise à m'attiier dans je ne sais quel piège imaginaire. — Elle m'aime! je l'aime!... à présent il existe entre nous des obstacles plus difficile à surmonter que jamais... qu'importe!... je veux la revoir... et, en aucun cas, je no dois laisser le médaillon entre les mains de son frère...
SENTIiVIENTAL. 285
Gaston en mëdilanl de la sorte, donnait le bras à son père qui lui racontait la vieille histoire de Rose Printemps. Ce récit venait fort naiurelleuîent à propos de Serpenlard et des deux Mathias. Bertaut croyait ne pouvoir mieux dire pour achever d'inspirer à Gaston l'horreur de l'usurier sentimental, de sa famille et de sa fortune. II entra donc dans une foule de détails encore inconnus à son fils.
On le pouvait désormais sans commettre d'indiscrétion et sans craindre de blesser personne; désormais il était inutile de faire mystère des relations passées de Rose Printemps avec le père d'Adolphe Marcellot.
Et ce n'est pas seulement parce qu'Adol-
phe et Gaston avaient atteint Tâge d'hom-
mes....
Longtemps, avec la pudeur due à l'enfance, on s'était gardé d'apprendre au petit Adolphe comment il se trouvait avoir deux papas et deux mamans^ ainsi qu'il le disait. La réponse à ses questions enfantines était , simple et facile. On lui expliqua ce que sont des parents adoptifs; on lui dit que M. et madame Marcellot dont il portait le nom l'avaient adopté.
Hélas! Ociave n'atteignit point l'âge prescrit par la loi pour accomplir, selon son des-
sein et celui de Lucie, les formalités nécessaires à Tadoplion réelle.
Un jour de douloureuse mémoire, triste jour qui remontait à près de huit ans déjà, déchira fatalement le dernier voile, dissipa le dernier doute.
Ce jour-là, auprès du lit de mort d'un homme encore jeune, deux femmes en pleurs se trouvèrent en présence. Chacune d'elles tenait une des mains d'Adolphe qui fondait en larmes.
Octave, mourant, avait murmuré le nom de Rose ; Lucie l'entendit, Lucie devançant ses vœux, manda le jeune Adolphe au commandant Typhon.
Le vieil officier, homme de grand cœur et
de sens droi^, voulut que sa femme se rendit sur-le-champ à la cruelle et touchante invitaiion de celle qui avait été sa rivale :
— Allez, madame, lui dit-il, allez recueillir le dernier soupir du père d'Adolphe.
Rose, pénétrée de reconnaissance et de douleur, s'inclina devant son époux, elle lui baisa la main, elle voulait se uîcure à genoux devant lui, Typhon, la sei rani dans ses bras, dit encore :
— Va, chère Mario, va adoucir les douleurs de ceux qui firent les tiennes !... Rose Printemps, allez!
Adolphe, alors âgé de seize ans, entendit ainsi pour la première fois donner à sa mère les noms qu elle portait quand elle l'avait mis
au monde. Adolphe ne comprit rien encore et n'essaya pas de comprendre.
Au seuil de la chambre où se mourait Octave, Lucie à son tour lendit la main à madame Typhon, en lui donnant de même, avec un accent de tendre douleur, le nom fraternel de Rose Printemps.
Et, pour la seconde fois. Rose fut sur le point de s'agenouiller, mais, pour la seconde fois, elle fut pressée sur un cœur ami :
— Vous venez pleurer avec moi, ma sœur disait Lucie ; Octave vous attend!...
— Madame ! vous êtes un ange du ciel ! répondit Rose en étouffant ses sanglots.
Et Lucie la conduisit à Octave :
~ Voici Rose Printemps, la mère d'Adolphe!
Il 19
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— Rose! Lucie! dii le mourant avec un accent de douceur inexprimable. Oh ! soyez hénies toutes deux!... femmes également nobles et dévoue'es!... Vous vous aimez déjà... je le sais !,.. Aimez-vous davantage en souvenir de moi !...—- Vous éies toutes les deux mères de mon fils...,. — Tu l'adopteras , Lucie! un tel bonheur n'a pas été accordé à son père! mais, puis-je me plaindre, moi? N'ai -je point été trop heureux? Lucie, Rose... Vous vous êies partagé ma vie, comme vous vous partagez Tamour de notre enfant.
Octave adressa encore quelques paroles à ces deux femmes qu'en ses derniers instants il ne sépara plus l'une de l'autre.
— Je vais cesser d'être l'obstacle qui vous
empêchait de vous trouver ensemble à droite et à gauche de noire fils, comme vous y êtes à cette heure suprême !
Il recommanda ensuite à Adolphe d'aimer et de vénérer également ses deux mères.
Puis, se souvenant de Typhon ;
— Et lui... le brave... où est-il?... où donc est-il?
— Monsieur Typhon? dit Lucie.
— Il nous suivait de loin! s'écria vivement le jeune Adolphe.
— Qu'il vienne donc! qu'il entre !
Typhon entra.
Octave lui présenta la main.
Le commandant Typhon la prit et la serra silencieusement :
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— Rose! Lucie! dit le mourant avec un accent de douceur inexprimable. Oh ! soyez hénies toutes deux!... femmes également nobles et dévoue'es !... Vous vous aimez déjà... je le sais !... Aimez-vous davantage en souvenir de moi !.,. — Vous êtes toutes les deux mères de mon fils..... — Tu l'adopteras, Lucie! un tel bonheur n'a pas été accordé à son père! mais, puis-je me plaindre, moi? N'ai -je point été trop heureux? Lucie, Rose... Vous vous^ êtes partagé ma vre, comme vous vous partagez l'amour de notre enfant.
Octave adressa encore quelques paroles à ces deux femmes qu'en ses derniers instants il ne sépara plus l'une de l'autre.
— Je vais cesser d'être l'obstacle qui vous
empêchait de vous trouver ensemble à droite et à gauche de notre fils, comme vous y êtes à cette heure suprême !
Il recommanda ensuite à Adolphe d'aimer et de vénérer également ses deux mères.
Puis, se souvenant de Typhon :
— Et lui... le brave... où est-il?... où donc est-il?
— Monsieur Typhon ? dit Lucie.
— Il nous suivait de loin! s'écria vivement le jeune Adolphe.
— Qu'il vienne donc ! qu'il entre !
Typhon entra.
Octave lui présenta la main.
Le commandant Typhon la prit et la serra silencieusement :
292 L'USCJRIEU
— Si jamais Lucie, ma veuve, avait besoin d'un protecteur, d'un ami, d'un frère!... murmura Octave Marcello t.
— Bien, répondit Typhon.
— Je vous lègue Adolphe....
— Je suis son père, dit le vieil officier.
— Il a pour ennemis des gens que vous connaissez!... et que ma mort va mettre dans la joie....
— Soyez tranquille, monsieur; votre fils est mon fds; votre Lucie est tendrement aimée et vénérée par Rose Printemps !...
Un sourire glissa sur les lèvres décolorées d'Octave Marcelloi; ce fut le dernier.
Lucie se précipitait sur sa main glacée.
SICNTIMKNTAL. 293
Rose, appuyée sur l'épaule de son époux, pleurait en priant Dieu.
Adolphe agenouillé sanglotait.
Typhon prit le deuil d'Octave et voulut que Rose allât partager la douleur de Lucie.
Rose accomplit pieusement ce pieux devoir; — mais ce n'est plus elle qu'il faut admirer celte fois.
Typhon et Lucie, en se mettant au-dessus des impitoyables préjugés du monde, se montrèrent également généreux, également dignes de la tendresse filiale d'Adolphe, qui était d'âge maintenant à sentir toute la noblesse de leur conduite.
ne pardonnerait point à Henriette innocente
les spéculations de son père et de son frère ?
Pourquoi donc avoir deux poids et deux
mesures? On est sévère à l'excès pour le
présent , et plein d'indulgence pour le
passé !
Gaston n'eut peut-être pas raisonné de la
sorte s'il avait connu les secrètes pensées de son père sur le fils d'Octave, Tenfant aux deux mères, Adolphe dont l'amour pour Blanche n'était pas moins menacé que le sien pour Henriette.
Adolphe, qui portait par tolérance le nom de Marcellot, n'était le fils légitime ni adoptif de personne; Octave était mort trop tôt, Lucie était trop jeune encore pour l'adopter.
Anonyme Serpeniard, par parenîhèse, songeait à cela bien souvent, quoiqu'il s'occupât davantage des 300,000 francs reprëseniant la valeur d'Henriette.
Le lieutenant Bertaut, vieillard inflexible, eut refusé Blanche au jeune Adolphe à cause du passe, ainsi qu'à cause du présent, il s'opposait à l'amour de Gaston pour Henriette.