CHAPITRE XV
' L'Enlèvement.
Lorsque le* commmandant Typhon renira chez lui sans Adolphe, Rose, fort conlrarice d'ailleurs par Topiniàlre visite de Coqueluche, jeta un cri qui trahissait son désappointement et sa douleur.
Typhon, les bras croisés sur la poitrinfi, s'avançailsans parler; le jeu de sa physionomie exprimait clairement le refus i\es> Marceliot, sa pî'ofonde indignation et ses regrets.
— lisent refusé !... les ingrats!... sV'cria Rose la première. .
— Oui ! mais je le rendrai (on Adolphe, moi !... répliqua Typhon avec un accent de fureur môle de tendresse. Asseois-toi !... calme-toi'... iranquillise-toi !... sacrehîeu !...
Le vieil officier la fil asseoir dans un fauleuii, s'aperçut alors seulementde la présence de Coqueluche, qu'il n'eut garde de reconnaître tant il était exaspéré, et se mil ensuite à se promener de long en large.
Mademoiselle Guidant, à l'aspect de Ty«
!5i:iMl\lfc:M'AL. » 5
plion, ne put relenir un de ces soupirs de vieille fdlo qui avaient lanl d'éloquence; ensuite, (iuoiqu'elleseniît parfaitement combien elle importunait Rose, elle prit la ferme résolution de ne point sortir avant le commandan!, qui se promenait à grands pas:
— Un procès ! répétait-il à chaque instant... un procès!... ça ne vaut rien!... ça nV.n finit pas !... Avec le grimoire de la chicane, on perdrait... on perdrait le bon sens Î...Pas de procès!...
— Oh! c'est horrible! disait Rose de son coté; c'est révohant!... Octave, je le hais!...
— Vous avez bien raison !... dit Coqueluche.
— Mai-, Lucie!... ajouta Rose se radoucis-
6 ^ L'USURÎEIl
S9nl, la noble femme aime tant mon Adolphe!..-
Coqueluche fronça les sourcils :
— Il me prenait des envies, poursuivait Typhon, de traiter ce petit Marcellot... d'une rude manière!... Le drôle!... Marie en a bien assez fait pour lui!... Et il ose refuser!... lui refuser son enfant!... C'est abominable!... J'enverrai des témoins à ce polisson-là; 'point de pitié pour l'ingratitude!...
— Cielî... s'écria Rose, avant de recourir à ces extrémités violentes, consulte au moins M, Barnabe.
— C'est chez hu que je vais ! il sera mon premier téuioin !...
— Mon ami, lâchez d'arranger l'jiffaire à ramidblr, je vous en supplie.
— Il n*y a d'autre accommodement possible que la restitution d'Adolphe. Cestla justice! Je ne sors pas de là, saprebleu!... L'enfant ou un coup d'épée !
— iVodère-toi, Typhon, par grâce!... ne précipite rien... La colère est une conseillère funeste...
— Il faut trancher la question et en finir, voilà le fait!... Colère!... colère î... A ma place, saint Tranquille se damnerait !... Oh ! je te rendrai ton fils!... Tu ne perdras rien pour attendre ! ni M. Octave non plus !...
-- Mon ami, Typhon, je t'en supplie !...
— Hein !... tu veux que je les laisse partir pour la campagne, pour Fétranger, pour la Chine!... Ah ça, me prendrais- lu pour un
mauvais mari !... J'aime noire Adolphe,
8 * LLSUUItK
moi!... ii me plaît!... il mVnchaiiie !... el je l'aimerai, quand même tu n'en voudrais plus!...
— A merveille! pensait Cociueluclie.
— Mon excellent Typlion, reprenait Rose essayant de calmer son mari ; mais c est par amour pour Adolphe...
— Tu Taimes, tu l'auras; je Taime aussi, je le veux!...
— Sans doute ! disait Rose avec douceur, et tu me remplis de reconnaissance...
Typhon n'écoulait rien, il interrompait sans cesse, et Rose s'effrayait à bon droit de son éiat d'exaspération.
— Ne parlons plus de reconnaissance!...
Si tu savais combien je suis content d'avoir un fils !... Il te ressemble !,..
SFAriMlirSTAL. D
— Oli! ceci esl bien vrai!,., dil Coque- 1 II elle.
— De grâce, pas de violences! s'écriail Rose; la fui-eiir m'épouvanle... Un due'...
— J'en ai vn ])ien d'autres!...
— Mais ce serait aiïi'eux ! dit Rose défaillanie.
— J'en reviendrai avec l'eniant.
— Oh î mon ami, reste, je l'en conjure....
— Du tout! mon habitude est de battre
le ter quand il est chaud ! Adieu! au
revoir !...
Rose essaya de retenir Typhon, mais lui, la confiant à Coqueluche, fit une grande révérence et sortit brusquement.
Mademoiselle Alexandra Guidant s'empressa decomblerRose de chatteries. Rose était
(0 L'USUKIER
surles épines. Ellese rassurait un peu toutefois a la pensée que Tami Barnabe était un homme calme, prudent, ennemi de la violence et conciliateur; elle causa quelques instants encore avec la vieille fdle, qui ne tarda plus à se retirer.
Puis deux heures mortelles s'écoulèrent dans Tattente :
— Sij par malheur, M. Barnabe n'était pas chez lui ! si le capitaine s'adressait à quelqu'un de ses vieux batailleurs de camarades... si la provocation était telle qu'Octave ne pût reculer... Mais, mon Dieu ! — pensait la pauvre femme avec horreur — quoi qu'il advînt^ ce serait un malheur affreux... Typhon semble avoir oublié qu'Octave est le père d'Adolphe !
Rose,lremblan(e5 se jetait à genoux, priait, courait à la fenêtre, était tentée de se rendre chez Lucie ou chez M. Barnabe, mais n'osait quitter la maison avant le retour de son mari.
— N'avoir pas même pu parler à sa raison et à son cœur!... n'avoir pu lui dire qu'il serait à jamais impossible de recueillir Adolphe si, par fatalité, il tuait Octave son père!... Cette mademoiselle Guidant, avec une indiscrétion insupportable, s'entêtait à re&ter!... et, si je ne me trompe, elle avait l'air d'approuver la colère furieuse de Typhon!...
Le temps s'écoulait: chaque minute augmentait les craintes poignantes de la triste jeune femme.
12 L'USUBUa\
— Typhon ne revient pas!... s'éciMaiielle; et comment reviendra-t-il? S'il me ramenait mon Adolphe!... mon enfant! .. Pai* moments, j'espère !... mon âme en frissonne dehonheur! Adolphe! Adolphe!... Ah! s'il m'était permis de recevair de sa bouche le nom de mère!... je crois que j'en mourrais de joie!...
Rose délirait :
— Noble Typhon! reprenail-olie; oh! je Taime maintenant i...jeraime... oui, je l'aime autant que j'aimais Octave î...
Un cri terrible s'échappa de la poitrine de Rose.
— Mais, Octave, Octave va donc savoir, il sait en ce moment que je ne suis pas morte!...Ei je sors de la tombe pour lui ar-
SENTIMI.NÏAL. i;^
raclicr son lils î... Octave !.., — Octave !... — Oh! mon Dieu!... je deviens folle! celle attenle me lue'... quelle jouince!... Octave!. . Adoljjlie I... El Lucie !... celle heui'cuse Lucie^dont les accenls de tendresse pour n.on iîls me ravissaient et me brisaient le cœur... Lucie!... — mais, à sa place, je ne rendrais pas Adolphe, moi!... < Je l'ai!... c'est mon fils, je
l'aime!... dirais-je oh !... vous ne l'aurez
pas!... >^ — Et ils Tont !
Rose, défaillante, se traîna jusqu'à un siéi^e d'où elle se releva tout à coup avec un nouveau délire:
— - Non! oh non ! — reprii-elle, j'aurais pitié d'une pauvre mère, moi!... je serais reconnaissante... moi!...
Pui$ avec un accent de fterté:
U L'usunii:[\
— N*ai-je donc pas fait son bonheur à elle... au prix de mon bonheur à moi, de mon honneur, de ma vie... de mon âme?...
Et Rose tombant à genoux priait encore en pleurant :
— 0 mon Dieu !... mon Dieu î... vous m'avez pardonné! vous loucherez leurs cœurs, n'est-ce pas?... Vous me rendrez mon fils!...
Enfin se ressouvenant des menaces de Typhon , Rose s'abandonnait au désespoir :
— Lui, tuer Octave!... — Et si Octave me le iuail!...Oh!... le duel !... Mais qu'est-ce que je fais ici, moi!... Mon ! non!... Je vais me meure entre leurs épées... Tuez-moi !... tuezmoi! barbares!... — Ce sera encore une fois mourir pour mon Adolphe!...
Anonyme Serpentard, toujours fon inquiet (les projets de départ de Lucie, vit enfin revenir Coqueluche. Il crut remarquer à sa démarche qu elle était porteuse de bonnes nouvelles, et, de fait, à peine fut-elle entrée qu'elle s'écria :
— Ce commandant est impayable, mon cher cousin, nous Taurions fabriqué tout exprès qu'il ne vaudrait pas Uiieux, Il sacre, il jure, il n« parie que de tout pourfendre. Sa feoime, dans le commencement, m'avait paru fort gênante. La mijaurée avait toutes sortes de scrupules imbécilles; mais, voyant son mari en fureur^ elle a fini, je crois, par avoir peur de lui, si bien qu'elle lui laisse cartes blanches. Le brave homme est res-
16 L'USURIEK
sorii pour envoyer des témoins de duel h M. Marcellot.
— Tout cela serait superbe, dit Anonyme d'im ton lameniable, si les Marcellot n*étaient prêts à quitter Paris, la France même, pour échapper à M. Typhon et à sa femme.
— El voilà ce qui vous aiiriste? dit Coqueluche.
— C'est, parb'eu! Lien assez! liiSerpentard*
— Ti'anquillisez-vous. Le commandant ne regrette que de n'avoir pas enlevé Adolphe. Mettons-nous de la partie, et à nous deux nous serons bien maladroi(s ou nous aui'ons bien du malheur, si nous no parvenons pas à le iid amener; après quoi nous pourrons nous eu retourner à Pontoise et songera notre élablissemonl
.SÉNTIMfATAL. ir
Coqueluche soupira d'un air seutimental.
Anonyme Serpenlard eut la cruauté de sourire avec ironie :
— Comment, cousine, vous songez donc encore au mariage pour votre propre compte?..
Relie Philis, ou désespère Alors qu'où espère toujours !...
Coqueluche, blessée au vif, sut se contraindre, et d'un ton qui eût touché un automate :
— Ingrat Ninyme, faudra-l-il donc que je
vous déclare en toutes lettres que mon plus
cher espoir serait d'unir nos espérances!
Ninyine, cessant la plaisanterie, prit la de- Il 2
18 L'CJStlRlEU
cîaration au sérieux. Plus que jamais il sentait Tuiililé du concours passionné de Coqueluche :
— Chère cousine, dit-il, pardonnez-moi mon aveuglemeni. Jusqu'ici j'avais cru que d'autres desseins vous occupaient; je serais désolé de vous avoir fait la moindre peine.
— Ninvme! murmura la vieille fille de celte agréable voix de fausset que la possibilité d'un mariage quelconque met au gosier des jeunes-premières de quarante-huit ans. ' — Ninyme! après nous être associés pour le combat, qu'il me serait doux de goûter ensemble les délices do la victoire!... Et ptiis j'ai des économies...
— Ah! s'écria Serpentard, n'est-ce point le petit Adolphe qui passe avec sa bonue?
Sr^NTIMKNTAL. 19
— Lui-mcmc!... Nous sommes sauvés!...
— Que comptez-vous donc faire, ma cousine?
— Le conduire sur le champ à sa chère
amie Marie Si, pourtant... Ninyme, vous
voulez bien vous engager?...
Serpenlard savait que pareils engagements n'engagent à rien; il ne craignit point de prendre la main jaune et coriace de sa cousine; il y apposa un baiser en signe de consentement. Coqueluche, transportée de joie, saisit son cabas et se précipita sur les traces d'Adolphe.
— Cousin, dît-elle en sortant, venez me rejoindre chez le commandant Typhon.
20 LfJSUUîER
Aux Tuileries, la bonne d'Adolphe, assise sur un banc, s'éiait mise à tricoter, et le petit garçon jouait à quelques pas de là, lorsque Coqueluche s'approcha de lui.
Elle l'embrassa et lui dit qu'elle venait le chercher de la part de sa bonne aiine Marie.
— ^^a bonne amie Marie! s'écria joyeusefneni Adclpl e, où est-elle donc? où estelle?
— Tout près d'ici, mon cher enfant; viens avec moi.
— Mais ma bonne va m'appeler, dit Adol- ]>he.
SEiMliMl^iVrAL. 24
— Elle est avertie et la maman aussi, répliqua Coqueluche.
I/enfanl , qui connaissait parfaitement Ja vieille fille, se laissa emmener sans plus de résistance. Alexandra triomphante ne recula pas devant la dépense d'une course de liacre. Et la voiture s'arrêta bientôt devant la porte du commandant Typhon.
Au même instant Anonyme Serpentard, qui arrivait à pied, se sentit lente de battre dos mains.
— Décidément, se disait-il, la cousine a du mérite. Comme elle vous a enlevé ça !... Si elle n'était vieille, laide, asthmatique, quinteuse, grognon, jalouse, méchante et ruinée, je serais homme, je crois, à lui donner mon nom...
i22 LtlSUl\IEl\
Anonyme Serpentard entra.
Mais un autre personnage qui allait entrer aussi, reconnaissant à la fois Ninyme, Coqueluche et le peiit Adolphe, fourna les talons et partit au pas de course pour le tauhourg Saint-Honorë.
— C'est le moment, pensait-il, de passer à l'ennemi avec armes et bagages. Les Marcellot ont cinquante mille livres de rentes; les Typhon et Serpentard réunis ne valent pas le quart. Je crois bien que celle fois, sans remise, Taff'aire touche à sa fin; lâchons d en .tirer encore quelques petites choses.
Mathias allait aux renseignements, d'api es les instructions de Coqueluche et de Ninyme, qu'il croyait encore h Pontoise; mais en les apercevant, en les voyant. maîtres d'Adolphe,
sentimi<:ntal. 2'd
il soupçonna la véiilé. Son insiincl d'usurier sentimental ne le trompait point. Les premiers propos des doiiiestiqucs d'Oclave confirmèrent tous ses soupçons; il fut iniroduii, conime on l'a vu.
Le père d'Adolplie eut beau s'impatienter, l'usurier ne démordit pas de ses prétentions.
— Monsieur Marccllot, dit-il, remarquez bien, s'il vous plaît, que je ne me mêle jamais des affaires d'autrui pour mon plaisir...
— Que voulez-vous enfin ?
— La moindre des choses, monsieur Marcelloi, un petit billet de mille francs pour vous faire retrouver votre fils.
— Me le rendrez-vous?
— Je ne dis pas cela, monsieur Marcel-
2A L'LSUKIliH
lot, je ne dis pas... Mais si vous me refusez, monsieur Marcellot, j'aurai bien l'honneur.,.
— Triple coquin î s'écria Octave, vous abusez de ma patience!... Ne vous sufïit-il pas de m'avoir une fois ruiné, de m'avoir jeté en prison, de m'y avoir lenu près d'un an?
, — Ah! monsieur Marcelloi, vous pouiriez me croire capable !...
— Sarrazin n'était que votre prèle-nom ! Vous-même, vous avez causé la faillite de mon père, la mienne.... mon désespoir , celui de Rose!....
— J'ai fait voire bonheur, monsieur Marcellot, dit le juif; je vous ai rendu vos premières amours....
SliiMIMi:îNlAL. '2:)
— C'est donc vous qui aviez écrit à niu femme actuelle à Poiiioise ?...
— Moi-même, pour vous servir, moiK»^ioui' Maroellot, et je viens encore faire votre bonheur..»
— Vous êies cause que rinfoitunéc Rose Printemps voulut attenter à ses jours!...
— Ah! monsieur Marcello i, bien au contraire! c*est moi qui l'ai sauvée du suicide; et si je l'ai fait passer pour morie, ce fui afin que vops pussiez êire heureux...
— Ce fut ! s'écria Ociave avec colère, pour rentrer dans vos créances usuraires!... Mais il ne s'agit plus de cela!... Mon enfant!... mon fils!...
— Bien! dit Mathias avec calme, je suis ici pour vous donner de ses nouvelles...
— Vous venez spéculer sur mon amour paternel comme aulrefois sur mon amour filial...
Octave trépignait. Lucie , rentra ; elle avait trouvé aux Tuileries la bonne en pleurs, cherchant et appelant en vain le petit Adolphe.
— Madame sera plus raisonnable, dit aussitôt le juif; je ne demande qu'un petit billet de mille francs pour lui dire où est son fils, Ty mener, si elle veut, et le lui faire rendre....
— Mille francs ! s'écria Lucie, je les promets.
— Eh bien! dit l'usurier, mademoiselle Alexandra Guidant vient de le conduire chez madame Typhon.
SENTI MKNTAL. 27
Lucie fit un mouvement d'horreur. Toutes ses préventions contre le commandant renaissaient soudain, mais Octave interrogea longuement le juif.
— Il y a enlèvement, abus de confiance, dit-il ; je vais tout d'abord en appeler à la justice. Et quant à vous, monsieur Mathias, ne comptez pas sur la récompense promise avant que nous nous 'soyons assurés de la vérité du fait...
— Oh! mon Dieu, monsieur Marcellot, répondit Mathias, votre parole et celle de madame valent pour moi de l'argent en barres; je ne donnerais pas vos mille francs pour neuf cent quatre-vingt-dix-neuf francs quatre-vingt-quinze ceniiiiies.... N'oubliez
pas, s'il vous plaît, de mettre un peiit billet
28 L USllt\IL:i\ *
(le mille francs dans votre portefeuille, monsieur Marcelloi.
L'absence de Typhon se prolongeai!, Rose affolée avait perdu jusqu'au sentiment exact de la situation. Ses pensées n'étaient plus (ju'un chaos de sentiments contradictoires également violents. Enfin, comme si les fleurets étaient croisés, comme si elle entendait leur cliquetis, elle jette un dernier cri de désespoir, et court à la porte. Au même instant des bruits de pas se font entendre sur l'escalier, elle regarde... elle s'arrête... Adolphe se précipite dans ses bras :
— Adolphe! mon fils!... mon Adolphe, s'écria-t-elle avec transports.
SENITAIENTAT.. 29
~ Votre enfant que nous vous ramenons, mad mts dit Coqueluche; et mon cousin M. de Serpentard, que j'ai Thonneur de vous présenter.
Rose entend à peine, lani sa joie est grande. Elle ne peut se lasser d'embrasser Adolphe et de l'appeler : mon fils.
Le petit garçon, sensible à ces caresses, ne laissait pas que de babiller.
Serpcnlard et Coqueluche causaient à demi- voix :
— Noire rôle est fini, cousine, disait le premier; allons-nous-en!...
— Non, certes! il faut attendre le retour du commandant, voir, savoir, donner nos conseils.
m L'USUtllKR
— Bonne amie Marie, disait Adolphe, c'est donc ici que lu demeures ?
— Oui, mon enfant, et, dis-moi : cette mai*son-ci le plaît-elle?
— Bien sûr, bonne amie, puisque c'est la tienne, et que tu y es.
• — Ecoute, mon cher Adolphe, il ne faut plus m'appeler : Bonne amie....
— Oh! pourquoi ça? répondit le petit garçon d'un ton chagrin; tu ne veux plus eirc ma bonne amie?...
— Il faut m'appeler : maman !..,
— Mais tu n'es pas maman, toi!...
Rose pressa l'enfant contre son cœur, elle sentit des larmes baigner ses yeux.
Adolphe, étonné de son silence, la regarda et remarqua ses larmes :
— Bonne amie, dit-il d'une voix caressanie, pourquoi donc pleures-lu?...
— Je pleure, murmura Rose, parce que lu refuses de m'appeler ta maman.
— Ne pleure pas, petite maman Marie, s'écria Adolphe en lui passant les bras au^ tour du cou; tu vois bien que je l'appelle maman aussi.... Mais, dis-moi, est-ce qu'un petit garçon peut avoir deux mamans pour de vrai?
Coqueluche alhiii intervenir ; Ninyme Serpentard n'eût pas manqué de prendre aussi la parole, quand le commandant reparut enfin.
^ Il venait d'expédier à Octave son ami Barnabe avec le lieutenant Bertaut, qui, tous deux, malgré leurs habitudes pacifiques ou
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du moins très calmes, avaient paru Tapprouver. Ni l'un ni l'autre n'avaient essayé de raisonner avec Tirascible Typhon ; ils avaient accepté ses inslructions telles quelles.
A la vue de son mari, Rose eut un mouvement de crainte ;
— Eh bien? murmura -t -elle en pâlissant.
— Eh bien ! Berlaut et Barnabe sont en route, répondit Typhon ; mais à Taspecl d'Adolphe que sa mère continuait à combler de caresses, il s'interrompit pour pousser une exclamaiion de triomphe :
— A la bonne heure!... dit-il. Tout va donc finir à l'amiable ! J'en suis tort aise,corbleu! M. Marcellot a bien fait d'entendre raison!... — Ici mon joli pelii bonhomme.
ajouta le vieil officier en prenant Adolphe par la main.
— N'aie point peur, Adolphe; c'est mon mari, dit Rose à renfaiit intimidé par le grognard qui le prit bientôt dans ses bras et Tembrassa du meilleur de son cœur. — Voici, mademoiselle Alexandra Guidant qui s'est donné la peine...
— De vous amener notre cher enfant !.. Quoi! c'est à vous... madame?....
En ce moment Typhon reconnut en Coqueluche sa singulière visiteuse d'autrefois, mais la joie qu'd ressentait l'empêcha de partir d'un inconvenant éclat de rire.
— Oui^monsieur le coiiimandant, dit Coqueluche, c'est à moi et à tnon cousin M. de Ser-
penlard que vous devez lo retour d'Adolphe. H 3
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— Bien ! liè^ bien, mon enfant, disait le vieil officier an petii garçon; ne le gêne pas, mon joli iioupier, tire mes moustaches à ion ais(\.. Mille remerciements, madame. — Quant à vous, monsieur, je n'oublierai de ma vie le service que vous nous rendez!... Votre lettre d'bierj voire intervention d'aujourd'hui font notre bonheui' à tous '...
Après avoii' cordialement serré la main de Niny.iie, Typhon, s'adressant à Rose, s'éciia:
— Marie, il faut retenir à dîner M. Scrpentard.
— De SerpeniarJ, lit Coqueluche.
— Et madame !... ajouta le commandant.
— Mademoiselle! s'eaipi'ossa de dire Ser-
peiiiard à son tour, matlemoiselle Alexandra Guidant, ma cousine...
Sei'peniai'd essaya de s'excuser; Coqueluche montrait un fâcheux empressement; Typhon insistait à sa manière :
— Sans façons, s'il vous plaît. Vous dînerez avec mon ami Barnabe, le plus honnête homme du Marais, el le heuienant Beriaut, le plus brave des braves de la garde impériale.
— Vous êtes bien bon, monsieur, répondit Scrpeniard, et m'honorez infiniment.
— J'accepte avec le plus vif plaisir, dit Coqueluche; je suis touchée aux larmes et trop lieureuse d'avoir pu contribuer à ce dénoûment heureux...
Alors, comme Adolphe venait de rejoindre
Rose, Coqueluche trouva nécessaire d'ajouter à demi-voix :
— Cependant^ monsieur Typl^on, il faut bien vous avouer que tout n'est pas fini ; j';ii rencontré le petit Adolphe aux Tuileries, et Tai amené ici à l'insu des époux Marcelloi.
— Diable! fit le commandant. Je garde Tenfant, je ne le rendrai à personne, cordieu !... Et je vous suis toujours infiniment reconnaissant; mais il ne faut pas laisser la famille Marcellot dans Tinquiétude. Tout au grand jour, la paix comme la guerre!... Je vais...
— Un moment, monsieur, dit Serpenlard; vous pouvez bien être sûr que les Marcellot se doutent déjà de la vérité.
Malgré tout ce que put dire Anonyme, Typhon, prenant sur lui seul la responsabilité
SEMÏMENTAL. 37
de renlèvement, écrivit à Octave un billet ainsi conçu :
<i Monsieur,
» Je m'empresse de vous faire savoir que le jeune Adolphe est chez moi et chez sa i mère.
» Veuillez donc tenir pour non avenue la provocation en duel qu'ont dû vous transmettre mes amis Berlaut et Barnabe.
D Le retour d'Adolphe sous le toit maternel ne laisse place dans mon cœur, qu'à des sentiments d'honorable sympathie et de gratitude pour les j oins que vous et madame Marcelloi, a'^ez prodigués à sa première enfance.
» Agréez, etc.. •>
J38 L'USUUÎEK
— Eh bien ! que pensez-von de cela , monsieur Serpentard ?...
— C'est parfaitement, murmura Ninyme à contre-cœur.
Après quoi il rejoignit Coqueluche , qui prit pour de la galanterie son retour vers elle:
— Ah mon cousin ! dit-elle sur le ton sentimental... j'avais le bonheur bien près de moi, ei je ne savais pas le voir !... Ce jour est le plus beau de ma vie, vous comblez lous mes vœux !
Serpentard endêvait :
— Oh ! vieille folle à langue de vipère !... pensnil-il. -- Cette lettre du commandant me dcplrîi fort, cousine, clil-il avec humeur; et je l'cgietto d'être icî...
— Cher cousin , répondit langoureusement Coqueluche, je suis prêle à vous suivre à l'autre bout du monde !...
— Infmimcnl oblige; ch bien! allons à Ponioise...
— Mais Tinvitation du commandant?..,
— Prétextez une migraine !...
— Vous n*y pensez pas ! Ninyme. Jouissons de notre œuvre, attendons le retour des témoins... Je ne désespère pas du duel , moi!... Lucie est une femme à grands sentiments et poitrine délicate, qui, comme vous le disiez si bien hier, prendra au tragique la perte d'Adolphe...
— Pnrions, partons !...