CHAPITRE X
Préjugés et scrupules d'honneur.
La comtesse d'Orbigny, née Hélène de Norlof, avait voué au pauvre lieutenant Bertaut et à ses enfants une affection profonde. Elle aussi était un de ces nobles cœurs que le romancier se complait à peindre et qui
délassent de la nécessité de représenter à l'œuvre des Maihias ou des Serpentard. Elle aussi avait aimé, avait souffert et faisait le bien parce qu'elle avait beaucoup aimé.
On connaît à peu près ou plutôt Ton a deviné son histoire. Elle fut élevée par un père, maître despotique, aussi sévère pour les siens qu'il était grand et généreux envers ses hôtes.
Elle vit sa sœur Elisabeth menacée du cloître si elle ne consentait à épouser un boyard du voisinage qui lui inspirait une aversion insurmontable; elle essuya, en pleurant, les larmes d'Elisabeth désespérée.
Quand Elisabeth eut pris la fuite, Hélène, muctie d'effroi, entendit le prince de Norlof maudire solennellement et déshériter avec
imprécation sa fille déchue. Cette scène dramatique produisit sur la triste enfant une impression ineffaçable, — Elle vit ensuite la princesse sa mère dépérir, sans avoir osé, une seule fois, proférer le nom de l'enfant maudit.
Hélène épouvantée devina la cause de la fin prématurée de sa mère; à l'aspect de son père, homme inflexible, une terreur inlinctive s'emparait d'elle.
Ainsi s'écoula sa jeunesse.
Elle pleurait sa mère, elle se souvenait d'Elisabeth.
Un jour, à ces pensées, elle triompha de ses craintes ; elle osa écrire secrètement au lieutenant Bertaut, elle eut recours, comme on le sait, h l'ancien hôte de ses parents.
Hélène alors était une jeune fille ignorante. Devenue femme, connaissant la vie, elle comprit tout ce que sa démarche avait eu de romanesque ; elle se rendit compte des difficultés qu'avait dû surmonter le vieil officier français; elle fut à la fois surprise et touchée de son activité à rechercher les traces d'Elisabeth ; elle sentit que la conduite de Bertaut était un de ces rares dévoûmenls qui méritent une éternelle gratitude.
Hélène, unique héritière de la fortune colossale et t\es immenses domaines du prince de Norîof, épousa le comte d'Orbigny qui la conduisit en France vers l'époque où Gaston était d'âge à entrer au collège.
Elle avait essayé de loin d'indemmiser Bertaut cl de lui prouver sa reconnaissance
par de riches présents. Fier comme un hidalgo, le lieutenant en retraite refusa tout; il témoigna même une susceptibilité ombra-* geuse qui affligea la comtesse.
Une fois à Paris, elle prit à lâche de soulager, autant qu'il fut en son pouvoir, les souffrances de son vieil ami, dont l'opiniâtre fierté ne découragea point sa sollicitude.
Bertaut était veuf, père de famille, réduit à la plus pénible condition, la comtesse dut déployer une ingénieuse adresse.
Pour payer la pension du jeune Gaston au collège Louis-lc-Grand, elle fit croire a l'intraitable vétéran, que. le comie son mari avait obtenu pour lui une bourse entière.
Pour en arriver à faire élever Blanche aux Colombelles, elle imagina toute une série de
ruses. Elle fît doubler le traitement du vieil officier dans l'administration où il occupait un petit emploi; en même temps le prix de la pension de Blanche, fut en apparence réduit de moitié. D'une main la comtesse payait l'augmentation de traitement du père, de l'autre la différence du prix du pensionnat de la fille.
Après la mort du comte d'Orbigny, qu'elle eut le malheur de perdre subitement, la comtesse priaBertaut de venir habiter son hôtel; c'était un service qu'elle lui demandait :
— Sa solitude, dit-elle, lui était à charge ; elle se mourrait de chagrin et d'ennui si quelqu'un de ses amis ne consentait à occuper l'appartement voisin du sien.
La comtesse s'avisa, mais trop tard, de
faire arriver à Bertaul, de l'autre extrémité du monde, l'héritage d'un cousin inconnu. Le capital inaliénable devait lui rapporter annuellement une somme suffisante pour qu'il put renoncer à ses humbles fonctions administratives. Malgré les précautions multipliées de la comtesse, son stratagème, cette fois, faillit être découvert; heureusement, Typhon, induit en erreur par on ne sait quelle similitude providentielle, déclara de bonne foi qu'il avait autrefois servi avec le prétendu cousin d'Amérique.
Bertaut logé gratuitement chez la comtesse, possesseur d'un petit revenu et défrayé sans le savoir de presque tout ce dont il avait besoin, n'aurait rien eu à regretter si son épée et sa croix n'eussent été déposées
entre les mains de l'usurier Mathias. Il économisait en vain ; sa dette augmentait trop vile; son fâcheux entêtement fut cause qu'elle atteignit le chiffre énorme de dix mille francs. L'on a vu comment la comtesse pénétra la vérité ; l'on devine la scène qu'elle dut faire à l'opiniâtre vieillard pour le contraindre à accepter le portefeuille, qu'on sait à cette heure entre les mains de Mathias.
Bertaut poussait si loin la délicatesse de la pauvreté qu'il brisa l'avenir de son fils Gaston. Jamais il ne voulut permettre que la comtesse payât sa pension à l'école militaire. Gaston entra donc dans une administration qui venait de se dissoudre, et de le laisser sans emploi, la veille du jour où se passent nos principaux événements.
SENTIMENTAL. il
Quant à Blanche, elle ne quittait plus la comtesse.
Après la scène violente qui avait eu lieu chez Mathias, au moment où Gaston et son père arrivaient à l'hôtel d'Orbigny, la comtesse et sa jeune compagne entraient dans une maison où s'est dénouée la première partie de cette histoire :
— Commençons-nous par madame Typhon ou par madame Marcellot? demanda
Blanche.
— Qn'importe! répondit la comtesse, arrêtons-nous d'abord au premier étage.
Le premier étage était occupé par madame Marcellot qui, ne pouvant plus passer un jour loin d'Adolphe, était venue s'établir
dans la même maison que le commandant Typhon et Rose Printemps.
En dépit du monde et de ses préjugés que Lucie brava courageusement, elle était l'amie intime de Rose.
Que Lucie, après avoir cru Rose Printemps morte, eût pardonné à Octave une excusable infidélité , qu'elle l'eût épousé f qu'elle l'eût aimé, qu'elle eût élevé avec tendresse son fils Adolphe , c'était assurément la conduite d'une âme bien placée; mais il est beaucoup de nobles cœurs de femme capables de la même conduite. Les honnêtes gens ne pouvaient manquer de la louer; il ne fallait pour se comporter de la sorte, fouler aux pieds aucun des préjugés du monde.
Mais appeler Rose au lit de mort de son époux, et plus tard ne point rougir de faire d'elle son intime amie, voilà en quoi Lucie est surtout admirable.
Que Typhon, vieux soldat, eût épousé Rose sans se soucier des écarts de sa vie passée; que plus tard, il en eût accepté toutes les conséquences, y compris le bonheur d'avoir Adolphe pour fils, cela ne surprendra personne. Le brave grognard se moquait bien du qu'en dira-t-on !... Il n'était pas du monde ; et son cercle d'amis, l'approuva unaniment. Le pieux Barnabe le loua, les militaires, ses contemporains, applaudirent, le pointilleux Bertaut lui-même se montra tolérant
Pour sa part, toutefois, Bertaut n'eût certainement pas fait un pareil mariage. Quant