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à permettre à Rose d'aller fermer les yeux d'Octave; ici, nul ne saurait blâmer Typhon guidé par sa générosité instinctive.
Mais Lucie avait été élevée dans des idées fort différentes des siennes; elle était du monde et devait partager les préjugés du monde.
Depuis son second mariage surtout, elle ne voyait, à bien peu d'exceptions près, que des personnes aux yeux desquelles Rose Printemps ne pouvait être qu'une de ces femmes qu'on ne voit point, qu'on ne saurait voir qu'on ne doit point connaître.
Le monde dont il s'agit ici, ou en d'autres termes, la classe la plus estimable, la plus honorable et la plus pure de toute notre société, pousse trop souvent jusqu'à la cruauté,
le rigorisme envers la jeune fille pauvre et sans expérience, qui, abandonnée à ellemême, corrompue par de mauvais exemples, égarée par de méchants conseils ou séduite par de menteuses promesses, se laisse tromper par son cœur comme le fit Rose Printemps.
11 ne sait point, ce monde heureux, ce monde de la famille sainte et chaste qui forme faisceau et garantit ses enfants de toute chute, il ne sait point quel besoin d'être aimée éprouve l'orpheline que n'aime personne. Il ne sait point quelle force surhumaine elle devrait avoir, la triste créature, pour résister au premier qui lui parle avec tendresse.
Et si le premier est un séducteur, l'expé-
rienco instruira-t-elle complètement sa victime ?
Hélas! elle avait autrefois besoin d'un ami pour remplacer la famille qui lui manque; elle a besoin aujourd'hui d'un consolateur qui essuie ses larmes, puisqu'elle n'a ni mère ni sœur pour les essuyer. Le monde ignore ceci à plus forte raison.
Oubliant la grande leçon évangélique :
« — Que celui de vous qui est sans péché lui
jette la première pierre! » le monde reste
inflexible devant le repentir, devant le retour à la vertu la plus irréprochable, devant la résignation j l'abnégation et le dévoûment.
Loin de tendre la main à l'âme honnête qui veut se référer de sa chute, il lui jette la
centième pierre avec autant de sérénité que s'il faisait œuvre pie, avec autant de froideur cruelle, avec autant de mépris qu'il jeta la première.
Dédains, insultes, outrages se succèdent ; il frappe sans colère, mais par système; il tue sans haine, mais par principe.
Semblable à la porte de l'enfer, il ne laisse aucune espérance, il se rend ainsi complice du découragement qui replonge celle-ci dans le vice, qui fait périr celle-là dans le désespoir, qui conduit la troisième au suicide.
c L'honneur de la femme est dans la chasteté comme celui de l'homme dans le courage, d vous diront volontiers les sages du monde dont nous parlons.
Etrange similitude ! Le plus brave des hém 2
ros, jeune encore et sans expérience des combats, peut un jour avoir eu peur; loÎQ d'être à jamais déshonoré il s'est réhabilité par son premier acte de bravoure. Mais de longues années d'une conduite irréprochable ne sauraient réhabiliter la pauvre fille déchue.
Au point de vue social, vous dira-t-on encore, il est salutaire que la fragilité même de la femme soit soutenue par un préj ugé d'honneur puissant; il faut que les familles se gardent avec un soin jaloux.
Rien de plus raisonnable! Préservez la famille du contact de toute épouse infidèle, de toute jeune fille qui cède à de coupables pench: nts, abaissez la herse devant l'hypocrisie et le vice, éloignez le mauvais exem-
pie, craignez la contagion ; mais ne devenez pas injustes et cruels par une proscription irréfléchie.
Demain peut- être vous aurez la lèpre dans votre lazareth ; à coup sûr, elle n'y eût pas été introduite par celte infortunée que purifia le repentir et qui reste en butte à vos mépris; demain peut-être vous apprendrez à en excuser de moins excusables qu'elle.
Le monde estimable, honorable et pur auquel nous nous adressons ici, serait-il donc sans excuses ? non !
Non! il en a une, hélas ! que tout es »
prit modéré devra, bien qu'à regret, accepter comme une circonstance atténuante.
Et, chose singulière, son excuse est justement la même qui doit faire pardonner à la
jeune fille déchue : — C'est l'ignorance!
Il poche par ignorance, comme c'est par ignorance qu'elle a péché.
11 ne connaît pas, il n'a jamais connu, il ne connaîtra jamais, je ne dis pas le malleur, mais la misère.
Il ne la connaîtra jamais, car, du moment où il viendrait à la connaître, il cesserait d'être le monde, il cesserait d'être lui-même.
Il ne connaît pas la misère, il n'en peut absoudre les conséquences ; il condamne sans savoir, il est injuste et cruel, mais par aveuglement.
Son impie préjugé n'a pas de meilleure excuse.
Peut-on lui faire un crime de son ignorance, quand il la rachète d'autre part en sou-
lageant l'infortune, en faisant le bien matériellement, sinon moralement, en donnant l'exemple de vertus, moins difficiles pour lui que pour d'autres, et cependant encore très difficiles.
Il est cruel, il est injuste, mais il ne croit point l'être, il ne veut point l'être, il ignore qu'il l'est.
Ainsi elle ignorait qu'elle fût coupable, cette folle adolescente qui se laissa séduire,
— ainsi elle ne voulait pas être coupable, celte pauvre orpheline qui se laissa tromper,
— ainsi elle ne crut pas être coupable, cette malheureuse que la misère a perdue...
Mais la lumière s'est faite pour elle ; ses yeux se sont ouverts à la vertu, elle a pleuré sur sa faute, elle l'a rachetée, elle la rachète tous les jours. - La lumière ne briliera-t-
elle donc jamais pour vous? Vos yeux ne fc'ouvriront-ils jamais à la vérité? Ne pleurerez-vous donc jamais sur votre erreur, sur votre cruauté, sur votre injustice? Ne les rachèterez-vous jamais par un peu d'indulgence?
Oh ! malheur à quiconque est implacable, le serait-il par l'effet d'un préjugé mille fois enraciné dans son cœur, malheur à lui s'il refuse de se soumettre à la voix de la conscience, de la raison et de la charité !
Cette voix, Lucie l'avait entendue, non pas le premier jour, quand elle courut chez le juif Malhias pour essayer de sauver la vie de Rose Printemps, sa rivale. Alors elle ne bravait aucun des préjugés du monde; elle faisait uniquement acte de charité ; elle vou-
lait arracher au suicide une fille qu'elle méprisait peut-être encore. Le temps et la inflexion transformèrent le mépris en estime; l'amour maternel le convertit en un sentiment tendre, dont le malheur fit une fraternelle amitié.
Rose et Lucie étaient maintenant inséparables.
Mais le monde?
Lucie cessa de le fréquenter. De toutes ses anciennes connaissances du monde, elle ne voyait que la comtesse d'Orbigny.
La protectrice du lieutenant Bertaul, intime ami de Typhon, devait naturellement éprouver une grande sympathie pour Rose Printemps, qui, pendant le voyage en Europe du vieil officier, avait tenu lieu de mère à Gaston
et à Blanche. Elles ne se visitaient pas régulièrement, mais il existait entr'elles mille rapports.
Lorque la comtesse et Blanclie parurent, ce ne fut dans la maison qu'un cri de joie. Adolphe rougit de bonheur. Blanche, comblée de caresses, par Rose et par Lucie en était vivement cmue.
Les deux mères d'Adolphe la traitaient comme leur fille.
Adolphe entraîna Blanche au jardin, où se trouvait le commandant Typhon.
Aussitôt Lucie dit en souriant :
— Blanche n'a plus de mère ; mais en nous voyant réunies, il me semble qu'elle en a trois.
— Adolphe l'aime passionnément, ajouta
Rose.
— Que ne dépend-il de moi de les unir ! — murmura la comtesse avec embarras.
Cette réponse affecta Rose et Lucie qui en demandèrent l'explication.
— Mon Dieu ! répondit la comtesse avec un accent pénible ; pourquoi me forcer à vous dire que j'ai vingt fois sondé le lieutenant Bertaut sur ce sujet. Vous ne savez à quel point il est bizarre, ii se refuse à tous mes efforts pour lui faire du bien. Je ne puis rien lui donner, à lui, ni à ses enfants !... Si je n'avais tait de Blanche ma demoiselle de compagnie, ii ne me permettrait pas de lui offrir le moindre colifichet. C'est le meilleur et le plus dévoué de mes amis, mais
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c'est bien aussi le plus opiniâtre vieillard, l'homme le plus imbu de tous les préjugés du monde...
— 0 ciel ! murmura Rose avec douleur, je devine...
— Pourquoi cette pâleur soudaine ? Qu'avez-vous donc, ma sœur? demandait Lucie.
— Adolphe n'a pas de nom !... s'écriait Rose. Il est le fils d'une pauvre fille qui n'a pu assurer son bonheur... Il n'est point adopté par vous, ma chère Lucie...
— Quoi!... tel est l'obstacle !.7; M. Bortaut est, en vérité, ridicule par sa rigidité !...
La comtesse apaisa les deux mères d'Adolphe.
— Patience, mesdames, je ne désespère
pas de vaincre sa résistance; nous sommes d'accord, nos enfants le sont encore mieux; ils s'aiment !... et le commandant Typhon sera des nôtres...
Prévenu par Adolphe et Blanche de la présence de la comte: se, le vieil officier, encore ferme et bien conservé malgré son grand âge, entra sur ces derniers mots.
— Je serai des vôtres, mesdames, dit-il en saluant; sans savoir encore ce dont il s'agit, je ne crains pas de le promettre...
— Il s'agit de l'avenir et du bonheur de nos enfants, monsieur Typhon, dit la comtesse en s'approchant de la fenêtre qui donnait sur le jardin.
Adolphe et Blanche y étaient restés pour se réciter tous bas une des pages les plus
connues du charmant chapitre des premières amours :
— Mes deux mères savent lout et m'encouragent, disait Adolphe.
— Madame la comtesse sait tout aussi, murmura Blanche avec tendresse, mais le commandant Typhon?...
— Papa Typhon? il sera enchanté, j'en suis sûr d'avance.
— C'eot mon père que je crains, dit Blanche en soupirant. Je ne sais trop pourquoi, mais je n'ai jamais osé !...
— Confiance ! interrompit Adolphe enhardi par l'espoir d'un prompt succès, Gaston osera lui parler pour nous !
Le bosquet était touffu; l'on ne pouvait craindre que des fenêtres voisines on
surprit les doux mystères de l'entretien; mais le baiser qu'Adolphe déposa sur la joue rose de Blanche fut en vérité trop sonore pour rester mystérieux.
Typhon partit d'un bryant éclat de rire :
— Ne vous gênez pas, monsieur Adolphe Marcellot! s'éeria-t-il, his-t... bi$f...
Blanche, toute honteuse, sortit du bosquet non sans gronder bien fort le téméraire Adolphe...
— Je ne conseille pas à Blanche de se laisser embrasser comme cela dans le voisinage de son père, disait gaiement le vieux Typhon aux trois dames qui venaient de lui apprendre le sujet de leurs inquiétudes. Quant à Bertaut, à nous six, sans compter
Gaston et l'ami Barnabe, nous en viendrons bien à bout.
L'on se donna rendez-vous pour le soir dans les riches salons de la comtesse d'Orbigny, chez qui devait se tirer la grande loterie au profit deâ orphelins.
Des commissaires spéciaux, dont Adolphe et Gaston faisaient nécessairement partie, avaient été nommés pour la fête. Tout porteur de billet ayant droit d'entrer, le public serait fort mélangé; aussi la comtesse avaitelle absolument abdiqué ses pouvoirs de maîtresse de maison entre les mains du commissaire en chef, c'est-à-dire de l'ami Barnabe, toujours mis en réquisition pour ces fêtes de bienfaisance.
Adolphe radieux, Blanche rouge encore
de pudeur el d'amour, se séparèrent en disant : à ce soir.
On ne se quitta tout à fait qu'à la voiture.
Adolphe, demeuré sur le seuil de la porte, regardait encore dans la direction qu'elle suivaif, lorsque. Gaston, haletant et bouleversé, lui prit la main en disant :
— Mon cher ami, tu me vois au déses* poir!...