‹ L'usurier sentimentalChapitre 16 sur 18 · NOUVELLE · texte numérisé non relu

NOUVELLE

En Tan de grâce 1840, il n'était contraire ni à la charte constitutionnelle, ni aux lois du royaume, de s'appeler Martial-Bonaventure Berrichon, d'être étudiant en droit de cinquième année et de déjeûner entre onze

heures et midi dans un des meilleurs restau ■ rants du quart'er Latin.

Aussi personne ne songeait à incriminer l'estimable Bonaventure, quoique son extra solitaire dût doublement surprendre tous ceux qui le connaissaient; car, d'une part, il était incapable de n'avoir pas invité son intime Mack, le vétéran du Panthéon, à venir partager lebifsleeck aux pomme?, la demitasse et le pousse-café de l'amitié ; — de l'autre, de mémoire basochienne, Mack n'avait jamais refusé une semblable proposition, bien loin delà!

En toute circonstance, Mack était prêt à

faire naître les occasions de suppléer au sor«

bonnicn Flicoleau et à Rousseau l'aquatique}

il avait inventé douze procédés totalement

j neufs, pour obtenir des familles provinciales

crédits suplémenîaires, dotations et apana-

ges; il rivalisait avec ce qu'on connaît de mieux dans le genre, s'en faisait gloire et s'intitulait : Courtier, parlementaire et directeur-général des contributions indirectes.

Tout nouvel arrivant était de règle son élève et son protégé, mais sans préjudice de Berrichon qui, depuis cinq ans révolus jouissait des ressources incalculables de son génie.

Qui ose après cela nommer Damon et Pythias, Oreste et Pylade?

C'étaient des amis glacés auprès des deux étudiants; du reste, Berrichon possédait à Alençon un oncle plein de vertus et d'une inépuisable munificence.

Les inscriptions, les examens et les thèses se multipliaient pour le vieillard avec une incessante habileté.

Mack connaissait tous les détours du style épistolaire, il n'était jamais à court d'idées productives ; et Ton se préparait à annoncer le diplôme de docteur par le prochain

courier lorsqu'un pli cacheté de noir vint couper court aux phrases du rédacteur en chef.

Bonavenlure institué légataire universel s'attendrit et déchira la lettre commencée; Mack sortit en courant, et ne larda pas à reparaître suivi d'une escorte de camarades, armés de bouteilles de Cognac, d'un bol immense et d'une demi -douzaine de verres, dont les débris parsemés dans la chambre de l'héritier normand, disaient éloquemment, le lendemain matin, la cause de son isolement au café Procope.

Mack et les autres étaient encore étendus

sous la table, quand Bonaventure sortit de son domicile en proie à une foule de réflexions.

Il les continuait la fourchette à la main :

« — Pauvre oncle! pensait-il en savourant des cornichons confits, Mack lui en faisait avaler de sévères ! mais que faire maintenant; il faut pourtant prendre une décision, et je n'ai pu les réveiller.

d Bah ! je me passerai bien de conseils, je vais partir, recueillir l'héritage, et puis

Ce fui ici que le penseur s'abandonna à lous les élans de son imagination stimulée par deux douzaines d'huîtres et une seconde bon teille de Grave :

Je voyagerai !

Les voyages complètent un homme, j'irai à Baden-Baden, en Suisse, en Italie, en Orient, pourquoi pas?

Comme les poètes modernes, j'étudierai sur les lieux les hautes questions qui s'agitent, l'art de fumer, le narçuilhé et les odalisques blanches et noires.

Je me ferai présenter à Méhémet-Ali,

et au retour j'écrirai mes impressions pcti in-8<\

Le monde est vaste et fertile en observations, j'en ferai beaucoup, tant pis pour ceux qui viendront après moi!

Le monde est immense ei je ne connais que la route d'Alençon pour l'avoir faite une fois dans le coupé avec feu mon excellent oncle.

Il est vrai que je connais aussi assez passablement mon Paris, surtout le quartier que j'habite; mais qu'est-ce que cela auprès du monde?

La pendule du café interrompit Bonavenlure.

Il se leva brus quement, solda intégralement l'addition, et rentra chez lui.

Les étudiants avaient évacué le territoire, à l'exception de Mack qni s'était transporté sur le lit, où il dormait.

Berrichon fit sa malle, et, quand tout fut prêt, essaya de reveiller son ami :

— Mack!

— Laisse-moi tranquille!

— Je vais prendre LaffUte et Gaillard.

— Je dors, te dis-je, répliqua l'ancien d'un ton de colère rentrée.

— Laffute et Gaillard, tout à l'heure, entends-tu ?

Mack ne fit plus de réponse articulée, mais son grognement ressembla à un formidable juron étranglé au passage.

Berrichon en sortant recommanda à son portier d'avertir l'impitoyable dormeur de son départ impromptu pour Alençon.

Selon la vieille habitude que lui avait inculquée son mentor, relativement aux Jumel-

les et aux Coucous des environs de Paris, il déclara aux messageries s'appeler Philidor Alexis, commis-voyageur.

On ne doit jamais dire ses vrais noms et qualités, car on sait pas ce qui peut arriver.

C'était un des apophtegmes remarquables du prudent Mack.

L'héritier d'ailleurs était flatté de rentrer incognito dans sa ville natale.

Au moment où l'on faisait l'appel des vo-

yageurs, un homme arriva en courant, se

jeta au cou de l'étudiant el lui glissa à l'oreille ces touchantes paroles : .

— Adieu, cher ami, tu voles à la fortune, je ne le reliens pas; mais reçois l'expression de mes regrets et que le ciel t'accompagne!

» Prête«moi 20 francs.

— En voilà 15, mon vieux Mack, c'est tout ce que je puis te donner; mais je t'écris rai en arrivant...

— Montez donc, monsieur Philidor, cria le conducteur, et foue'to, postillon!

Le cinq premières places de l'intérieur c. aient occupées; Berrichon prit possession de la sixième par un mouvement carré qui fit tressaillir son voisin de gauche, moustache grise peu enJuranle.

— Faites donc attention morbleu, mal appris que vous êtes !

Une dame dont le caniche aboyait, poussa les hauts cris, et dit eu même temps :

— - A-t-on jamais vu un malhonnête pareil!

Il allonge les jambes sans rien dire, et il

a écrasé la patte à Mistigris.

Le voisin, petit jeune homme de 18 à 49 ans, se mit aussi en devoir de prendre la parole.

— Âuriez-vous eu 1 intention de manquer à ma tante, monsieur Philidor? s'écria-t-il en se mettant sur ses ergota*

— Que le diable les emporte tous, murmura l'étudiant; mais il se tut par égard pour le militaire.

— C'est aller à l'étourdie; mais que diantre, a tout péché miséricorde! faisons la paix, ajouta un vieux monsieur à tête carrée qui se trouvait assis en face du grognard, ne commençons pas notre voyage par nous

quereller : monsieur n'a sûrement pas fait

exprès de loucher Mistigris, ma bonne; il

est très susceptible ton Mistigris j'en sais

quelque chose.

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La seule personne qui n'eut pas môle' sa voix au concert d'imprécations qui accueillait le nouveau venu était mademoiselle Théodosie, trop occupée sans doute des aN tentions délicates de son vis-a-vis et cousin, M, Alexandre.

Bonaventure, contraint de garder un pénible silence, ne se permettait plus le moindre mouvement et soupirait en pensant à l'ami

Mack, son auxiliaire puissant en pareille occuience.

Cependant on avait à peine dépassé la barrière, que le militaire s'endormit dans un coin, l'étudiant feignit d'en faire autant et ne tarda pas à se convaincre, aux conversations des autres voyageurs, qu'il se trouvait en présence de la famille Gontier, retirée du commerce et maintenant établie à Alençon.

Les grands parents s'entretenaient d'une nouvelle récente, de la mort du bon homme Berrichon qui laissait pour légataire univer-

sel un vaurien de neveu à peine connu dans le pays.

Alexandre el Thcodosie se parlaient tout bas; mais il était facile de deviner, aux petits rires de la jeune fille, que son cousin lui paraissait d'une merveilleuse amabiité.

La nuit venue, Berrichon, qui ne savait où prendre un point d'appui pour sommeiller à Taise, ouvrit les yeux,et, à la clarté de la lune, il les arrêta complaisamment sur mademoiselle Gonlicr; il la trouva charmante, et pensa de nouveau à Mack et à son exclama-

2tH L'USURIER

tion favorite : les (humes! oh! les femmes !

En somme, il trouvait peu séduisants les plaisirs du voyage, mais des émotions plus violentes lui étaient réservées.

À l'arrivée à Dreux, un gendarme se présento à la portière, et demande les passeports.

Celui du rentier et la rouille de route uu grognard étaient en règle; l'infortuné Berrichon n'en avait pas.

— Votre passeport, monsieur?

— Je l'ai oublié à Paris.

— Hein ! voire nom?

11 (allait se résoudre à déclarer la vérité'.

— Mariial-Bonaventurc Berrichon.

Le conducteur inlinnait la réponse, car la feuille de voiture portait Philidor-Àlexis, et déjà le brigadier s'apprêtait à remplir ses impitoyables devoirs, lorsque madame Contier, dont la physionomie s'était radoucie tout d'un coup, jugea convenable d'intervenir.

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— Si monsienr pouvait prouver qu'il est réellement M. Bonaventurc Berrichon, nous vous répondrions bien de lui, monsieur le gendarme.

j> Nous connaissons beaucoup sa fa m illc les Berrichon et les Gonticr c'est les deux doigts delà main à Alcnçon.

— Ah ! madame! que je vous ai d'obligations! s'écria l'étudiant en montrant ses cartes de l'école de droit, l'adresse de toutes les lettres qull avait sur lui, et particulièrement celle cachetée de noir.

M. Gontier, à qui sa moitié a eu le temps

do dire quelques mots, se pose aussitôt en médiateur; elle bon gendarme, ne craignant j)lus que Berrichon soit un conspirateur déguise lui permet de poursuivre sa route.

L'étudiant se confondait en remercîments.

M. et madame Gonlicr n'échangeaient plus avec lui que des paroles amicales.

Peu d'instants après, mademoiselle Théodosie descendit avec sa mère et, en remontant, ne se plaça plus en face de son cousin, mais bien vis-à-vis de Bonaventure que Ton accabla dès-lors de prévenances; Alexan-

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dre en resta muet et fronça les sourcils avec humeur.

Toutefois, au relai suivant) la jeune fiilc trouva sans doute le secret de le calmer, car lui aussi s'efforça d'être aimable pour l'étudiant.

Quant au grognai d, la diligence l'emporta bien loin au-delà d'Alençon, ronflant toujours, et se souciant fort peu des nombreuses petites scènes dont l'intérieur avait clé le théâtre depuis !c départ de Paris.

Trois mois plus lard, Berrichon n'avait

plus le moiidrc dc&ir d'aller voir Icso.ialisques, les obélisques, ni le pacha d'Euyptc.

Les beaux ye ix de Théodosïe, sa bouche fraîche et rose, toujours souriante, sa taille élancée et ses formes arrondies, étaient désormais les seules merveilles du monde qu'il voulût connaître de plus près.

Il écrivit une dernière lettre à son cher Maek, en lui faisant passer quelque argent que celui-ci demandait, comme souvenir d'amitié, et rinvitïï5 par la même occasion, à venir assister à la célébration de son ma-

riage avec Fange de ses rêves.

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« Que n'est -il possible, ajouta-t-il en finis* » sant, que tu viennes te fixer à jamais au- » près de nous? ma félicite serait corn- » plète! »

Mack se hâta d'accourir, il assista à la cérémonie conjugale en vieux connaisseur, ei jetant les yeux sur le cousin Alexandre, il prit la main de son ami et s'écria avec effusion :

« C'est décidé, je renonce au brillant avej> nir du barreau, aux douceurs de la capid taie, au luxe des cours, à tout enfin, et je* » m'établis à Alençon, afin qu'il ne manque » rien à ton bonheur. *

Aujourd'hui, Martial-Bonaventure Berrichon est très heureux; il possède déjà un très grand nombre d'enfants des deux sexes, et a renoncé à toute espèce de voyages personnels, quoiqu'il soit capitaine dans la garde nationale mobile; mais il lit avec intérêt beaucoup de relations des voyages d'autrui.

Martial-Bonaventure Berrichon honore nos romans maritimes d'une estime singulière; il nous adresse volontiers ses observations en sa qualité d'ancien voyageur...

Que va-t-il penser, juste ciel, en s'aperecvant que l'Usurier Sentimental n'est pas un

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ouvrage maritime; nous espérons qu'il nous pardonnera cette audacieuse licence en faveur du naufrage du Caraïbe et de notre promesse de reparler un jour d'Hilarion Corniilard et.

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