CHAPITRE XX
Le capitaine Dutertre,
Le nom de Dutertre produisit un effet sou* dâin; chacun s'arrêta; tous les regards se tournèrent vers la porte.
La comtesse palpitait; Henriette appuyée encore sur le bras de Gaston semblait ra*
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dieuse; Serpentard avait perdu tout espoir. Hilarion Cornillardet prit l'altitude d'un boxeur; les poings fermés, il disait comme font les sondeurs aux atterrages :
— Veille!... veille!.., veille!...
Maihias décoré maintenant | de toutes les
croix qu'il avait gagnées par ses glorieux services de marin, parut sur le seuil, aperçût son serviteur et le nomma.
Cornillardet poussa un grand cri et se prosterna devant son capitaine.
— Ah !... mon Dieu !... dit-il en pleurant» Pardon, mon capiiaine!... pardon!... je ne le ferai plus!
— Ici, matelot, ici, dans mes bras!...
Les deux vieux amis se tinrent longtemps embrassés.
— Mon capitaine!... et moi qui croyais!... murmurait le vaillant aventurier maritime... Ce n'est pas tout à fait ma faute !...
Soudain, s'arrachant des bras de son ami, Cornillardel bondit avec fureur du côté de la porte :
— Où donc est l'autre?... s'écriai'-il. Ah Toinon, pourquoi l'as-tu laissé filer!...
Anonyme Serpentard, voyant la partie per" duo, s'était prude. nmei.t esquivé, non sans maudire sa fatale étoile, la génération Mathias, la mer, le s marins, et tou s les témoins de sa déconfiture.
Toinon, ébahie, finit par s'avouer qu'on a bien raison de dire que les Bretonnes sont têtues.
Henriette, ou pour mieux dire Julie Du -
tertre, s'évanouissait dans les bras de son père.
Dès qu clic eut repris ses sens, la comtesse d'Orbigny s'avança vers Dulertre et lui dit :
— Elle a tout deviné, tout expliqué, tout dit avec l'éloquence du cœur, mais nous ne voulions pas la croire.,. Voire grande âme nous pardonnera, monsieur le capitaine.... mon frère !
Le père de Julie s'inclina et baisa la main de la comtesse.
Le lieutenant Berlaut vint à son tour, et, fléchissant le genou :
— Monsieur, dit-il, je vous dois de grandes réparations, je les ferai telles que vous les exigerez !
Dulertrc, le retenant, lui dit :
— Monsieur le lieutenant Bertaut, j'exige que vous permettiez à votre fils de faire le bonheur de notre fille à tous...
— Doucement ! interrompitTyphon. M. Dutertre, en qualité de brave camarade^ un mot!...
— J'écoute, monsieur, répondit le fils de Mathias.
—» Voici! ne pardonnez pas à Bertaut sans avoir fait d'une pierre deux coups ; il rejuse sa fille à mon fils Adolphe, comme il refusait à Gaston la permission d'épouser mademoi* selle Julie.
— A merveille, monsieur le commandant Typhon; je le condamnerai donc à autoriser les deux mariages.
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— Je 3uis trop heureux, répondit Bertauf, pour pouvoir rien refuser à mes meilleurs amis,
M. Barnabe prévint alors la comtesse qu'on n'attendait plus que sa présence pour commencer le tirage de la loterie.
— Ma foi ! s'écria Cornillardet, j'ai déjà gagné le gros lot!
— Et lu n'es pas le seul ! repartit Toinon.
— Tiens, au fait ! m'est avis que M. Gaston gagne une femme dans le chic. , maderaoiselle un père, un mari, une tante... ; notre comtesse une nièce, un neveu, un frère...; mademoiselle Blanche un... Ah ! tonnerre, ça n'en finit pas!... Tout le monde gagne et mêmeSerpentard, qui a perdu en se sauvant une fameuse volée de ma façon.
Le hasard s'en mêla ; ce fut Julie Dutertre qui gagna, aux applaudissements delà multitude, le narguillet du dey d'Alger devenu le gros lot de la loterie.
La liquidation de la maison Malhias, singulièrement facilitée par l'opulence de Corniliardet, le zèle de Gaston Bertaut, le concours de la comtesse, du sage Barnabe, de Rose Printemps et de tous leurs amis, Via*
telligence de Toinon et l'activité' du capitaine Dufertre, fut entièrement consommée la veille du double mariage d'Adolphe et de Gaston avec Blanche et Julie, ou, si Ton aime mieux Henriette.
Ainsi finit la dynastie des Mathias et le commerce de l'Usurier Sentimcnial.
Serpentard, qui avait si longtemps aspire à une succession désormais impossible, en eut la jaunisse, et, quelques années après, il mourut d'une révolution de bile, en apprenant l'adoption légale d'Adolphe, par madame veuve Marcellot, née Lucie Fournet.
Celte adoption donna lieu à une fêle de famille qui réunit pour la dernière fois autour
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de la môme lable, tous ceux de nos personnages qui, à des titres divers, ont pu mériter les sympathies du lecteur.
Rose Printemps, la fille du peuple, — Lucie Fournet, la riche bourgeoise, — Hélène de Norlof , comtesse d'Orbigny, la grande dame, — tobles cœurs de femme, natures d'élite, dignes sœurs par l'amour et la charité, se trouvèrent là en présence du brave Typhon, du rigide Berlaut, de leur digne ami Barnabe et du capitaine Dutertre.
Hilarion Cornillardet,à qui l'on avait enfin persuadé de renoncer à ses costumes excentriques, tînt en cette occasion d'homériques discours.
Nous regrettons de ne pouvoir les reproduire; mais nous nous priverons de ca plaisir, par les mômes motifs qui nous ont porté à passer sous silence l'histoire de ses grandes aventures, dont le détail comporte-* rait au moins une centaine de volumes.
L'histoire du capitaine Duterlre lui- mémo — digne matière d'un roman maritime •- n'a pu être qu'indiquée.
Nos lecteurs ont assez compris qu'après le naufrage du Caraïbe, il battit les mers sans être jamais rencontré par Hilarion Cornillardet; — en dire davantage serait sortir du cadre de Y Usurier Sentimental.
Qu'on ne s'y trompe pas, toutefois, nous
sommes loin de renoncer absolument à deux biographies navales si fécondes en incidents romanesques.
Hilarion Cornillardet est comme Rose Printemps notre propriété légitime; (1) sans lui consacrer cent volumes, nous pourrons bien développer ailleurs certaine épisodes de son existence aventureuse.
Et en effet, ne peut-il pas ajuste titre re-
(1) L'ouvrage qu'on vient de lire se compose de dea X parties, dont la seconde est entièrement inédite; quant à la première, bien qu'elle ait été remaniée de fond en comble, elle découle d'une nouvelle publiée en feuilletons dans le journal le Crédit, du 28 mai au 8 juin 1850. — Il nous importe de constater ici le fait pour établir d'une manière évidente et irrécusable nos droits de priorité sur le nom et le titre de Rose Printemps.
'(Note de fauteur, mars 1853.)
clamer une place parmi nos Coureurs d'Aventures; les Nathan-la-Fiibusie, les Falcar-le-Rouge, les Rodolphe Bardan des Molleux et tant d'autres dont nous racontons si volontiers les exploits ou les infortunes?
Sans répéter ce que Ton sait déjà de la vie du capitaine Dutertre, nous espérons bien aussi que nos bienveillants lecteurs re. trouveront tôt ou tard sur les mers plus d'un des personnnages de notre double récit.
Mais le peu d'espace qu'il nous reste, est malheureusement trop restraint pour de tels; sujets ; qu'il nous soit donc permis de le rem-*
plir, par un croquis, par une vignette, par l'esquisse des grands voyages d'un de nos critiques les plus éclairés.