‹ L'ut de poitrineChapitre 1 sur 7 · I. — La Togne du village · texte numérisé non relu

I. — La Togne du village

Lorsqu'on se rend à la Grande-Chartreuse par Voiron, après avoir traversé la chaîne de montagnes et les roches basaltiques qui s'étendent entre cette ville et le bourg de Saint-Laurent- du-Pont, on descend dans une des plus riantes et des plus pittoresques vallées du Dauphiné. De quelque côté que l'on tourne ses regards, on voit se dresser à l'horizon des cimes verdoyantes qui s'élancent jusqu'aux nues ; c'est à peine si, par intervalles, se détache, sur cet océan de verdure, quelque blanche métairie, quelque habitation isolée, destinée à rappeler la présence de l'homme

dans cette solitude alpestre, sur laquelle le monastère de Saint-Bruno, enfoui dans un des plis de la montagne prochaine, semble projeter en tout temps son ombre sévère : le silence de ces lieux n'est troublé que par le solennel mugissement des vaches, auquel viennent se joindre parfois la fanfare retentissante du pinson ou les trilles mélodieux de la fauvette, sautillant de branche en branche dans la forêt voisine.

Il y a peu de temps encore, sur l'un des coteaux qui forment les premiers gradins des escarpements boisés par où l'on monte à la Grande-Chartreuse, on voyait se dresser un élégant manoir féodal. Ce manoir était surmonté d'une haute toiture en ardoises, à crête fleuronnée, et flanqué de quatre tours inégales, terminées par des campaniles en forme de poivrières, avec les bouquets de plomb et les girouettes obligées. Il serait difficile de déterminer par quel miracle cette façon de donjon avait échappé aux dévastations qui ont été, en Dauphiné plus que partout ailleurs, l'accompagnement des guerres de religion, et qui, dans cette province, ontfait à peu près table rase des anciennes demeures seigneuriales. Quoi qull en soit, la demeure dont il s'agit se nommait le château de La Fare, du nom des vicomtes de La Fare,auxquels il appartenait de temps immémorial , et dont le blason était sculpté dans la clef de voûte

de la porte ogivale donnant accès à la principale tour.

Les vicomtes, en Dauphiné, n'ont pas moins de relief que les marquis en Bretagne, et l'on sait que la plupart des grandes familles de ce pays n'ont pas d'autre titre. Il convient d'ajouter que les La Fare dont nous allons parler ne se rattachaient nullement à cette illustre maison de La Fare, en Vivarais, qui a donné à notre pays un maréchal de France et un cardinal, sans compter un poète épicurien, aimé de plus d'une belle dame au temps de Louis XIV.

Restauré à grands frais, vers la fin du règne de Charles X, le château de La Fare, en Dauphiné, présentait à l'extérieur un curieux spécimen de l'architecture militaire du XV* siècle, habilement mariée à l'intérieur avec tout le confortable du XIX\ quelque chose de coquet, comme la villa d'un banquier, et tout ensemble d'archaïque qui rappelait en miniature la célèbre description du manoir de Bradwardine, aux premiers chapitres du roman de Waverley.

Ce caractère de compromis entre le temps jadis et le temps d'aujourd'hui, que nous venons de signaler, se retrouvait d'ailleurs dans tout le domaine. C'est ainsi que ce noir linceul de brume et de poussière qui, sous notre ciel septentrional et même en Dauphiné, s'attache à toutes les cons-

tructions anciennes d'une façon indélébile, était, en maint endroit, poétiquement dissimulé sous un épais manteau de lierie, de saxifrages et de parié- . taires, étoile et embaumé par des touffes de clématite et de chèvrefeuille; c'est ainsi encore qu'au grand scandale de quelques ultra-archéologues, les étroits escaliers de pierre à vis et les vastes chambres éclairées seulement par des meurtrières, avaient été remplacés avec avantage par des dispositions plus en harmonie avec les usages de notre époque. A ces pittoresques mais incommodes débris du passé, un architecte habile avait eu le talent de substituer des appartements bien parquetés, bien boisés, bien éclairés surtout et desservis par des escaliers assez larges pour qu'on ne fût pas exposé, à chaque degré, à se casser le cou. Enfin, à l'étroite poterne, aux fossés et au pont-levis avait succédé une belle grille en fer ouvragé, avec saut de loup, laissant apercevoir une vaste pelouse dessinée en ovale, et au delà du château, les arbres séculaires du parc, montant en amphithéâtre dans la direction de la Grande-Chartreuse.

Telle était la champêtre et romantique retraite dans laquelle M. le vicomte de La Fare, ancien maréchal des camps et armées des rois Louis XVIII et Charles X, était venu, après la révolution de Juillet 1830, faire élection de domicile. C'est dans ce manoir patrimonial qui semble, par sa posi

tion même, un dernier gîte d'étape avant de grimper les côtes abruptes qui conduisent au monastère de Saint-Bruno, que le général de La Fare, pour emprunter une dénomination plus moderne, avait cherché un abri suprême pour ses souvenirs et le soleil du Dauphiné pour ses rhumatismes.

Doué d'un esprit assez positif, M. de La Fare, après avoir, au temps de sa jeunesse, mené, à la suite des princes de la maison de Bourbon, l'existence errante et misérable de l'émigration, ne s'était point senti tenté de recommencer la même destinée en 1830, peut-être parce que la vieillesse était venue pour lui et que la vieillesse est naturellement casanière et surtout égoïste ; peut-être aussi, il faut bien le dire, parce que les illusions politiques, celles qui, dit-on, pourtant survivent à toutes les autres, s'étaient évanouies ellesmêmes dans son esprit. Le général appartenait en effet à cette fraction, plus nombreuse qu'on ne pense, de la noblesse française dont toutes les sympathies sont acquises au grand principe de la légitimité et à un ordre de choses déjà bien loin de nous, mais qui, imbue des traditions voltairiennes, a remplacé la foi par le scepticisme et subit avec une sorte de résignation railleuse toutes les conséquences des révolutions qu'il ne lui a pas été donné d'empêcher.

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Un célèbre romancier, Balzac, a mis à la mode cet adage : « dis-moi où tu habites, je te dirai qui tu es. » Le vicomte de La Fare était de ceux auxquels on eût pu en faire à coup sûr l'application, et son manoir féodal, écartelé d'une villa de banquier, était l'expression de ses habitudes éclectiques, qu'on pourrait résumer en quelques mots : aristocrate et légitimiste de naissance, épicurien et sceptique d'instinct.

C'est pour obéir aux traditions que lui imposait son acte de baptême, qu'il était venu se confiner dans un pays perdu, sur l'extrême frontière de France et de Savoie ; mais en même temps, c'est par un entraînement de sa nature qu'empruntant la baguette enchantée qui distille l'or et l'argent, il s'était attaché à métamorphoser de fond en comble son gothique manoir, en n'en laissant guère subsister que la silhouette.

Malheureusement, enDauphiné comme ailleurs, il en coûte fort cher de faire bâtir, encore plus peutêtre de restau ^. Louis XIV, à son lit de mort, s'est accusé, l'o. 'en souvient, d'avoir dépensé beaucoup trop d'argent pour la construction de ses palais de Versailles et de Marly, et d'avoir pour cela trop largement puisé dans la bourse de ses sujets. M. de La Fare n'avait point cette dernière ressource à sa disposition, et il dut en conséquence s'adresser à ses amis, ou soi-disant

tels, qui consentirent à lui prêter sur bonne hypothèque, moyennant des intérêts assez élevés, les sommes nécessaires pour payer les architectes, entrepreneurs et ouvriers de tous états appelés à concourir à la restauration du château de La Fare. Les choses se passèrent donc pour le mieux, en vertu du principe fort contestable : Qui a tervie ne doit rien. D'ailleurs le général , indépendamment de sa pension de retraite et de ses dotations , possédait encore quelques débris d'une fortune jadis considérable et qu'il avait dépensée comme si elle l'eût été encore davantage. Et puis, il était resté veuf avec un seul enfant, un fils; or, un fils n'a pas besoin de dot, et pourvu qu'il ait un peu de figure et de tournure, une légère dose d'instruction et quelque distinction dans les manières, avec un beau nom pour couronnement, il peut et doit aller à tout. Telle était du moins l'opinion du seigneur châtelain de La Fare.

Raoul (le fils du général se nommait Raoul) réunissait au suprême degré tous les attributs dont nous venons de faire rénumération. Blond, comme l'avait été sa mère, l'une des plus charmantes femmes de la cour de Louis XVIII, d'une taille élégante et bien prise, il avait une de ces têtes à la fois douces et flères, où l'empreinte de la bienveillance vient se fondre harmonieusement avec le caractère du commandement, une de ces

têtes que rimagination, hélas 1 trop peu souvent d'accord sur ce point avec la tradition, se plaît à prêter aux illustres héros des histoires amoureuses du temps passé. Son cœur tendre et sensible, son esprit plein de charme et d'ingénuité, mais peutêtre un peu;^disposé à la rêverie, se reflétaient sur sa physionomie, qu'ils éclairaient en quelque sorte de leur rayonnement intérieur. De telles natures semblent, au premier abord, devoir demeurer étrangères aux mouvements tumultueux des passions, et pourtant il arrive souvent qu'elles en subissent l'influence d'une façon plus terrible que celles qui trahissent la fougue et l'ardeur du sang presque par tous leurs traits; car les lois qui régissent le monde physique s'appliquent également au monde moral : l'incendie qui a couvé longtemps ne peut plus s'éteindre.

Raoul avait été élevé à Paris, jusqu'à l'âge de quinze ans, dans un collège royal; mais lorsque, à la suite de la révolution de Juillet, son père avait quitté le service et pris le parti de se retirer dans ses terres, à cent soixante lieues de la capitale, l'enfant avait dû renoncer à l'éducation universitaire pour suivre la destinée de l'auteur de ses jours. Toutefois, M. le vicomte de La Fare, désireux de compléter l'éducation de son fils, avait emmené avec lui, dans sa retraite, un homme qui lui paraissait merveilleusement pro-

pre à remplir auprès de Raoul les doubles fonctions de mentor et de professeur.

C'était un brave ecclésiastique, qui avait commencé par être chartreux avant la révolution, et qui, ayant ensuite émigré, était devenu aumônier à l'armée de Condé dans un corps de cavalerie noble, dont le vicomte faisait partie. Au retour des Bourbons, il était passé en la même qualité aux dragons de la garde royale que le général commandait alors, et avait été compris dans le licenciement de 1830.

L'abbé Doucerain (c'était le nom du gouverneur de Raoul) était un petit homme sec et maigre, fort peu soucieux de sa toilette et fort indifférent aux superfluités de la vie. L'existence passablement aventureuse qu'il avait menée pendant vingt ans, jointe au contact fréquent dans lequel il s'était trouvé avec des militaires, avait effacé complètement en lui le caractère ecclésiastique, en dépit de certaine perruque ronde, d'un noir aussi problématique que la tonsure dont elle portait l'empreinte. Sans cette perruque, qui tranchait fort bizarrement sur un front ridé, tanné et passé presque à l'état de parchemin, on n'eût jamais pu penser que ce petit homme, si vif, si pétulant, si prodigue de gros jurons empruntés au vocabulaire de l'ancien régime, était un prêtre et surtout un disciple de saint Bruno, de silen-

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cieuse et austère mémoire. Hâtons-nous bien vite d'ajouter que chez l'abbé Doucerain , la forme seule prêtait à la critique, et qu'au fond nul n'était animé d'un esprit plus évangélique, plus religieux et en même temps plus fidèle observateur de toutes les vertus chrétiennes.

Après la dispersion de l'armée de Condé, condamné à une vie errante et dénué de toutes ressources, il avait dû, comme tant d'autres, durant l'émigration, chercher les moyens de subvenir à ses besoins et à ceux même de ses compatriotes ; car il était humain et charitable au suprême degré, deux épithètes en quelque sorte inséparables du titre de chartreux. Il s'était mis en conséquence à donner des leçons de latin, de grec et de français; mais comme la concurrence était grande, et qu'il avait remarqué que la musique, pour laquelle il avait d'ailleurs une aptitude vraiment remarquable, était plus en honneur et partant plus productive que l'enseignement des langues, il était parvenu, par l'effort de la volonté et du travail, à associer des études ordinairement peu compatibles, et à jouer assez passablement du piano et du violon pour pouvoir faire à son tour des élèves dans la patrie de Mozart et de Haydn.

Tel était le personnage à qui M. le vicomte de La Fare avait confié le soin de compléter l'édu-

cation de son fils Raoul; tels étaient les trois hôtes principaux du domaine.

Au moment où commence notre récit, plusieurs années s'étaient écoulées depuis que le général était venu se fixer dans son château du Dauphiné, et l'éducation de Raoul était complètement terminée. L'abbé Doucerain, dont l'assistance était devenue dès lors inutile, avait exprimé à plusieurs reprises l'intention de finir ses jours dans la retraite et de rentrer dans son monastère; mais on s'était tellement habitué à voir en lui un membre de la famille, on l'avait tant prié, qu'il avait dû toujours ajourner l'exécution de son projet. M. de La Fare venait d'entrer dans sa soixante-dixième année; mais il était toujours plein de verdeur, sauf quelques accès de goutte et de rhumatisme, et il n'avait pas cessé de monter à cheval et de se livrer au plaisir de la chasse, le seul à peu près par lequel on puisse charmer les ennuis d'une villégiature permanente à cent soixante lieues de Paris. L'abbé et son élève s'associaient de leur mieux à cet exercice, auquel venaient de temps à autre prendre part quelques voisins de campagne ; puis l'on rentrait, bien fatigué, pour l'heure du dîner, à l'issue duquel on faisait assez ordinairement une partie de piquet. Ensuite, on allait se coucher, afin de recommencer le lendemain.

Dans quelques occasions assez rares, la monotonie de cette existence se trouvait interrompue, par exemple lorsqu'on allait faire un voyage à Grenoble ou, à certaines époques, un pèlerinage à la Grande-Chartreuse. Bien que le général fût au fond quelque peu voltairien, il s'était fait une loi de n'en rien laisser paraître dans la forme, désireux qu'il était de maintenir intactes les bonnes traditions de ses ancêtres, et, comme il le disait lui-même , de donner aux populations l'exemple de la pratique de tous les devoirs. On était toujours reçu, sous ses auspices, avec une distinction particulière dans le monastère de Saint-Bruno; car la maison de La Fare n'avait cessé d'entretenir les meilleures relations avec les supérieurs de cette sainte maison, s'associant largement à toutes leurs aumônes et à toutes leurs œuvres charitables.

Il y avait encore la fête foraine du village ou bourg voisin, la vogue, comme on dit en Dauphiné, à laquelle le général n'aurait eu garde de manquer, d'abord parce qu'avant la révolution il était le seigneur de ce village, ensuite parce qu'il avait conservé l'habitude de rendre ce jour-là le pain bénit à la graud'messe; c'était là le programme du matin. Quant à celui du soir, il consistait à faire défoncer quelques barriques, pour arroser la vogue, et la vogue en avait besoin, attendu qu'elle avait lieu en

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plein été, au mois d'août. Enfin, il était d'usage que le seigneur châtelain ouvrît le bal champêtre, destiné à solenniser ce jour mémorable, et qui avait tous les ans pour théâtre invariable une belle prairie située aux abords du village.

C'est pourquoi, par une tiède soirée du mois d'août 1838, dans cette même prairie transformée en champ de foire, en même temps qu'en salle de danse, l'air retentissait des préludes joyeux que faisaient entendre trois ménétriers, dont deux violons et une clarinette, perchés sur une estrade improvisée au moyen de deux planches et de trois tonneaux. Quand nous disons qu'on entendait les préludes des instruments, il serait peut-être plus exact de dire qu'on les devinait ; car ils étaient couverts par le tapage et les cris des paysans qui venaient de s'abreuver largement aux dépens de leur ancien seigneur. Les Dauphinois, presque limitrophes avec les Provençaux, aiment comme eux à crier et à gesticuler, et, avant même que le bal commençât, ce qui ne pouvait se faire régulièrement, tant que le général n'avait pas manifesté sa présence, ils avaient improvisé, sans l'assistance de l'orchestre, des rondes et des farandoles qu'ils accompagnaient des plus discordantes clameurs.

Cependant la nuit tombait, des groupes se formaient, et au nombre de ces groupes il y en avait

un, exclusivement composé de femmes, dans lequel on commençait à maugréer tout bas contre le retardataire. Au centre de ce groupe se tenait une femme grande, sèche et maigre; son visage anguleux et couperosé, ses lèvres minces et pâles, accusaient suffisamment ses instincts hargneux et jaloux. Le chapeau prétentieux dont elle était coiffée, au milieu de paysannes portant le bonnet traditionnel, annonçait, mieux encore que sa robe de soie fanée, des aspirations manifestes à une condition plus élevée que celle des gens auxquels elle se trouvait momentanément mêlée.

C'était une bourgeoise, si Ton veut, mais en même temps une de ces bourgeoises dont on peut dire qu'elles n'ont pas d'âge, tant la nature s'est montrée marâtre envers elles. A ses côtés, et en quelque sorte sous son égide, se tenait une charmante jeune fille, vêtue d'une simple robe de mousseline et coitïée d'un chapeau de paille orné d'un ruban rose. Autant la physionomie de la femme était maussade et revêche, autant celle de la jeune fille était pleine de grâce et d'enjouement. Ses grands yeux noirs, pétillants du feu de ses dix-sept ans, semblaient s'enivrer, avec une curiosité enfantine, du spectacle sans doute tout nouveau qui leur était offert, et ses petits pieds, cambrés dans leurs légers brodequins , frémissaient d'aise à la pensée qu'elle allait pouvoir

se livrer aux entraînantes voluptés de la danse.

La plus âgée des deux bourgeoises, qui paraissait exercer une sorte d'autorité sur les paysannes au milieu desquelles elle avait pris place, venait de reproduire la motion révolutionnaire qu'elle avait déjà faite. Cette motion ne tendait à rien moins qu'à mettre les ménétriers en demeure de remplir leur office et d'inaugurer le bal, sans attendre monsieur La Fare^ auquel l'orateur en jupons enlevait ainsi, de son autorité privée, et son titre et la particule même qui précédait son nom. Mais cette motion n'avait pas eu cette fois plus de succès que la première. Bien qu'il soit impossible de nier que la France est devenue, au moins à la surface, un des pays les plus démocratiques qui soient au monde, elle n'en a pas moins gardé au fond le culte des distinctions sociales, et cela à la ville aussi bien qu'à la campagne. Seulement, les instincts belliqueux de notre nation aidant, la hiérarchie militaire finira peut-être par remplacer définitivement la hiérarchie nobiliaire. Aussi étaitce encore bien plutôt le général que le vicomte de La Fare qui était attendu si impatiemment par les paysans dauphinois pour commencer le bal.

Tout à coup, des cris d'allégresse retentirent dans la prairie. Une voix, répétée par cent échos, s'était écriée : « Voici le général et M. Raoul! Place ! place l » C'étaient en effet le seigneur châ-

telain et son héritier présomptif qui venaient familièrement prendre leur part des plaisirs de la soirée. Aussitôt les deux violons et la clarinette firent entendre le prélude d'un quadrille d'Auber ; car les danses nationales , qui sous Tancien régime ajoutaient au costume particulier et si divers des paysans de chaque province un caractère tout à fait pittoresque, ont fait place, en Dauphiné comme partout ailleurs , à la classique contredanse.

Le vicomte et son fils étaient en costume de chasse, en harmonie avec la chaleur du jour, c'est-à-dire en casquette, avec des guêtres, des pantalons et des vestes de coutil, voulant se rapprocher, au moins par le vêtement, de ceux aux réjouissances desquels ils venaient s'associer. Dès qu'ils parurent, tout le monde se découvrit avec respect ; le maire et son adjoint se portèrent à leur rencontre, et il se fit un silence relatif.

— Pardon, mes amis, s'écria le général avec bonhomie et d'une voix sonore faite pour le commandement, pardon si je me suis fait un peu attendre, mais le procureur général de la Grande* Chartreuse est venu me surprendre au moment où j'allais partir avec mon fils, et décemment je ne pouvais lui donner audience ici, aux sons des violons et de la clarinette. Je me mets à IV

mende, pour cela, de quelques douzaines de mirlitons que Ton va vous distribuer.

Cette allocution fut accueillie par des hourrahs frénétiques. On cria : « Vive le général I »les gens d'un certain âge crièrent : a Vive M. le vicomte! » et il y eut même deux ou trois anciens du bourg auxquels échappa un o Vive monseigneur I »

Pendant ce temps-là, le général s'était avancé avec son fils, et il examinait en connaisseur les visages de toutes les jeunes filles, qui s'étaient rangées en cercle, suivant Thabitude, autour du terre-plein destiné aux exercices chorégraphiques, et qui était illuminé par quelques lanternes mélangées avec des verres de couleur.

— Pardieu 1 dit M. de La Fare à voix basse à son fils en lui poussant le coude et en lui désignant des yeux et du geste la jeune fille dont nous avons déjà parlé, voilà une danseuse qui eût été fort de mon goût quand j'avais ton âge, 6t je gage que tu l'as aperçue avant moi. Qu'en dis-tu, mon gaillard?

— C'est une fort jolie personne en effet, répondit Raoul ; mais c'est la première fois que je l'aperçois, et elle n'est pas, à coup sûr, de ce pays.

— Qu'importe? tu peux l'inviter à danser, toi ; moi, je ne dois pas oublier que noblesse oblige, et je vais de ce pas engager, pour la contredanse d'honneur, la seule que je me permettrai, la fille

de M. le maire, qui est diablement laide. Gela fera compensation.

Raoul se dirigea aussitôt vers la jeune fille que son père lui avait désignée, et, ayant ôté sa casquette, ce qui laissa à découvert un front plein de noblesse et de douceur, couronné par une charmante chevelure bonde blouclée , il déclina le plus poliment et le plus gracieusement qu'il pût son invitation. La jeune fille, qui venait de l'examiner pendant ce temps-là avec une attention bienveillante, leva un regard timidement interrogatif sur la grande femme maigre et sèche qui lui servait de chaperon ; mais celle-ci répondit aussitôt avec aigreur :

— Monsieur, ma fille ne danse pas.

Raoul ne se tint pas pour battu.

— Pardonnez-moi, madame, ainsi que vous, ma- ' demoiselle, reprit-il, si je me permets d'insister; mais c'est aujourd'hui la vogue du pays une véritable fête de famille. Il faut donner l'exemple, et je puis rassurer mademoiselle, si elle craint d'avoir un vis-à-vis qui ne soit pas de son goût : je vais danser en face de mon père.

La jeune fille continua de garder le silence; mais sa mère, habituée probablement à répondre pour elle, reprit avec vivacité :

— Oh ! monsieur, n'allez pas croire que ma fille craigne de danser avec les paysans; ma fille est

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Ilrop bien élevée pour cela, monsieur, entendezvous ? Ma fille a été en pension dans la première institution de Paris, aux Champs-Elysées ; mais elle n'en est pas plus fière pour cela, ni moi non plus ; seulement, comme elle est bien du sang de son père, le brave capitaine Brossier, ma fille aime mieux danser avec les paysans qu'avec les nobles. En recevant à brùle-pourpoint un semblable : refus, accompagné d'un tel flux de paroles, Raoul j se sentit rougir; mais, considérant en même temps que cette réponse était faite par une femme, et qu'il n'avait devant lui que des femmes, il s'inclina légèrement.

— En ce cas, madame, répliqua-t-il d'une façon i assez dédaigneuse, je me retire. En regardant votre fille, j'oublierais peut-être ce soir que je j suis noble, mais, en vous écoutant, je suis forcé I de me le rappeler.

Ayant ainsi parlé, il tourna sur ses talons et s'en alla inviter la première paysanne venue. Au même instant, on vit paraître un jeune garçon de vingt à vingt-cinq ans, et dont la mise présentait une sorte de compromis entre le costume des paysans dauphinois et celui que portaient les messieurs de La Fare eux-mêmes. Ge nouveau venu, qui était d'une stature assez médiocre et qui se trouvait d'ailleurs placé à quelque distance, n'avait pu être témoin de l'incident que

nous venons de rapporter. Il s'élança d'un bond auprès des deux bourgeoises, et invita à son tour la jeune flUe à danser. Celle-ci , après avoir de nouveau consulté sa mère d'un regard, venait d'accepter cette invitation et posait déjà la main dans celle que lui tendait son danseur, lorsque Raoul s'avançant s'écria :

— François, mademoiselle a refusé de danser avec moi. Penses-tu qu'elle puisse t'accepter pour danseur à présent?

— Oh 1 reprit le nouveau venu avec toutes les marques de la plus vive gurprise, est-ce vrai, cela, mademoiselle, que vous avez pu refuser M.Raoul?

' — Maman Ta voulu, balbutia la jeune fille, les yeux baissés et pleins de larmes.

— Ahl c'est différent, reprit le jeune garçon, qui s'en alla, sans plus de façons, inviter une autre personne.

A partir de ce moment, il s'établit une sorte de quarantaine autour des deux bourgeoises, et, comme le vide se faisait peu à peu autour d'elles et que nul ne semblait disposé à servir de cavalier à la jeune fille après ce qui venait de se passer, sa mère la prit brusquement par le bras, et, après avoir lancé à toute l'assistance un regard courroucé, elle se retira, la tête haute et dans une attitude de défi, emmenant avec elle l'infortunée

victime de sa malencontreuse sortie contre la noblesse.

Le premier soin de Raoul fut de demander à sa danseuse quelle était la personne qu'il venait ainsi, bien contre son gré, de mettre en fuite. Il apprit que c'était la nouvelle directrice du bureau de poste, et, presque honteux lui-même d'avoir cédé à un mouvement de mauvaise humeur et de dépit qui enlevait au bal champêtre sa plus jolie danseuse, il voulut s'élancer sur les traces de la mère et de la fille. Il se disposait à leur faire ses excuses et à les ramener lui-même, en accordant expressément à la jeune fille la permission de danser avec François, comme avec quiconque ; mais le général, auquel on venait de faire part de l'incident, arrêta son fils par le bras.

— Reste 1 lui dit-il d'un ton plein d'autorité. Nous avons eu tort d'oublier nous-mêmes que les paysannes valent mieux que les bourgeoises.

Après quelques contredanses, le général et son fils se retirèrent. Comme ils rentraient au château, dont la lune, qui venait de se lever, illuminait amoureusement les tourelles et les clochetons, M. de La Fare, qui avait repris toute sa bonne humeur, s'écria :

— Je gage que l'abbé aura profité de notre absence pour aller se coucher comme les poules. Il

faut le réveiller. Nous pourrons faire encore quelques parties de piquet.

En même temps, s'emparant de la corde appendue à la cloche destinée à sonner le dîner et le déjeuner, il se mit à l'agiter à tour de bras, en chantant de toute la force de ses poumons :

Frère Jacques! frère Jacques 1 dormez-vous?

Aux tintements répétés de la cloche, auxquels répondirent bientôt les aboiements des chiens dans leur chenil, une tète, coiffée d'un large bonnet de coton, apparut à la croisée d'une tourelle, et une voix s'écria :

— Ventrebleu ! que le bon Dieu vous bénisse de m'éveiller ainsi I Général, je vous répète que, quand on a la voix aussi fausse, on ne se permet pas de chanter, morbleu I Vos chiens eux-mêmes vous le disent. Et puis, vous venez de me réveiller au milieu d'un rêve délicieux !

— Alors, j'ai eu tort, reprit le général, pardonnez-moi, mon cher abbé, et racontez-moi votre rêve.

— Volontiers, dit l'abbé ; je rêvais que nous étions encore à l'armée de Gondé et que je vous gagnais au piquet.

Pendant la durée de ce dialogue, Raoul rêvait en regardant la lune. Tout à coup, on entendit retentir dans le lointain, à travers l'épaisseur du .

feuillage des grands arbres du parc, les trilles mélodieux de deux rossignols qui, tantôt s'éloignant, tantôt se rapprochant, semblaient s'appeler et se répondre tour à tour avec une souplesse et une agilité de gosier vraiment merveilleuses. ^

— Ecoutez! dit l'abbé, prêtant l'oreille avec une expression de béatitude et de ravissement digne d'un véritable dilettante ; à la bonne heure ! voilà de la vraie musique ! et puis, comme cela rappelle le populeâ mœrens Philomela sub umbrà de Virgile I

— Foin de la musique, des rossignols et de votre Virgile 1 répondit le général. Ce gaillard-là m'a valu, dans mon jeune âge, trop de férules et de pensums ; aussi je lui garde une flère dent. D'ailleurs, les rossignols ne chantent plus à présent, au mois d'août; ils me ressemblent, le temps des amours et des chansons est passé pour eux.

— Vous avez raison, général, reprit naïvement l'abbé; mais alors, qui donc peut imiter si bien le chant de Philomèle ?

— Eh I que sais-je ? ce n'est ni vous ni moi, à coup sûr. C'est sans doute le fils de mon jardinier, le petit François. Ce drôle-là fait tout ce qu'il veut de sa voix. Il faudra que nous l'emmenions à la pipée, entends-tu bien Raoul? Est-ce

que tu n'as pas encore fini de regarder la lune ?

— Oh I si fait, mon père, s'écria le jeune homme comme réveillé en sursaut.

— Ouf ! tu y as mis le temps, mon garçon, Allons, l'abbé I descendez bien vite pour que nous fassions notre piquet. Je veux voir si vous me gagnerez comme dans votre rêve.

n. — Orage dani les bois.

Septembre avait remplacé août et les raisins succédaient aux pêches. Les perdreaux commençaient à s'envoler de plus loin et les jours de plus près. C'étaient là physiquement les seules différences que l'on pût constater, au château de La Fare, entre le cours des choses telles qu'elles se comportaient pendant le mois précédent, et celui qu'elles affectaient dans le mois qui l'avait suivi. C/est l'immuable monotonie de la vie de campagne en Dauphiné, comme partout ailleurs, vie pleine de douceurs et d'apaisements de tout genre, mais à laquelle s'attachent aussi parfois d'ineffables langueurs et d'incurables mélancolies.

Cependant, depuis quelque temps, Raoul s'appliquait avec beaucoup moins d'ardeur à la chasse, jadis son passe-temps favori. Il était sou-

vent distrait, rêveur; le jour, tirant la bête hors de portée , le soir, allant se placer dans un coin le plus sombre du salon, pendant que l'abbé Doucerain faisait la partie de piquet du général, et demeurant là des heures entières, le coude appuyé sur ses genoux, la tête dans ses mains, immobile et insensible au moins en apparence à tout ce qui se passait autour de lui.

Un jour même, il arriva que Raoul ne parut pas du tout à la chasse. Ce jour-là, le général se montra d'assez mauvaise humeur; car il était d'un caractère un peu exigeant et absolu, et comprenait diflQcilement qu'on ne fît pas tout ce qu'il lui plaisait de faire.

L'abbé chercha à excuser de son mieux son élève qui sans doute avait été retenu au logis par quelque indisposition subite; mais le général était fort incrédule de sa nature, et cette incrédulité trouva un nouvel élément dans une circonstance que nous ne saurions passer sous silence. Au moment où les chasseurs rentraient au château, les sons d'un piano, auxquels se mariait une voix de ténor fraîche et sonore, vinrent frapper leurs oreilles. Celte voix chantait une des plus adorables cantilènes qu'ait enfantées la muse de Boïeldieu :

Viens, gentille dame I

L'abbé Doucerain, qui était passionné pour la

musique, s'arrêta plein de ravissement, et se tournant vers le général :

— Qu'en dites- vous? s'ecria-t-il ; comme c'est phrasé! comme c'est cadencé! hein ?.. Et puis quelle sonorité dans le timbre 1 une voix pleine, mordieu ! une voix d'une étendue prodigieuse ! où diable ai-je entendu cette voix-là? Ah ! bravo ! bravissimo !

En même temps, le mélomane se mit à applaudir à tour de bras. Cette démonstration etîaroucha sans doute le chanteur, car on entendit aussitôt le bruit sec d'un piano que l'on ferme et tout rentra dans le silence.

— Eh, mais, reprit le général, savez -vous, l'abbé, que vous avez fait fuir le rossignol ?

— Ma foi ! j'en ai peur.

— Et moi, j'en suis fort aise. Il me semble que j'ai entendu cela quelque part, à l'Opéra ou à Feydeau, quand j'étais à Paris. Ce n'est pas mal, si vous voulez, mais c'est pleurard et monotone en diable I Parlez-moi de Vive Henri IV et du Roi Dagdberll Voilà ce qui s'appelle des chansons, de vraies chansons françaises ! D'abord, l'abbé, en fait de musique, moi, je n'aime que les fanfares de chasse et les marches de régiment.

L'abbé haussa les épaules et leva les yeux au ciel avec une expression de compassion profonde.

— J'espère, au moins, repartit le général, que ce n'est pas mon fils qui roucoule ces balivernes d'opéra. Un La Fare l II ne manquerait plus que cela!

— Plût à Dieu ! dit l'abbé ; mais il en est complètement incapable, et j'ai perdu mon latin à vouloir lui enseigner la musique... la musique vocale surtout I

— Qui est-ce donc alors? Vous verrez que ce sera encore ce petit François qui imite si bien le chant des oiseaux !

— Allons donc! les oiseaux, passe encore!

mais la voix humaine, général, c'est toute autre chose! Et pourtant mais non, plus j'y réfléchis, ce ne peut être lui. Au surplus, laissez-moi faire, je vais m'en assurer sur-le-champ.

En parlant ainsi, l'abbé Doucerain, souple et alerte comme un écureuil, bondit et se mit en devoir d'aller trouver son élève. Lorsqu'il pénétra dans la chambre de ce dernier, il ne fut pas peu surpris de le trouver en conversation assez vive avec un jeune garçon à face rougeaude, à cheveux plats, de stature assez médiocre et dont tout l'extérieur trahissait, dans sa vulgarité, et en dépit de la défroque bourgeoise dont il était revêtu, le type du paysan dauphinois. C'était le fils du jardinier du château et le frère de lait de Raoul. On l'appelait, dans son enfance, le petit

François, et ce nom lui était resté, bien qu'il eût plus de vingt-deux ans,

— Encore ici, fainéant! s'écria le pétulant abbé, qu'y viens-tu faire? ne serait-il pas bien mieux à toi, vilain petit masque, d'aller aider ton père à arroser ses fleurs î Sacrebleu I me répondras-tu à la fin?

Le petit François se sentait probablement en faute, car il était resté debout, interdit %t comme cloué au parquet de la chambre, tout en tourmentant entre ses doigts, rouges comme son visage, une casquette assez élégante, qui avait appartenu jadis à Raoul ; mais quoiqu'il eût bonne envie de s'excuser, la parole lui faisait complètement défaut. Heureusement son frère de lait lui vint en aide.

— Ne vous fâchez pas, dit-il, mon cher abbéi si vous n'étiez pas si vif, François vous aurait déjà répondu que c'est moi qui l'ai prié de venir dans ma chambre, pour déchiffrer ensemble une partition qu'on m'a envoyée de Grenoble.

— Qu'est-ce à dire? interrompit le bouillant abbé Doucerain, ce drôle serait le chanteur que nous avons entendu tout-à-l'heure ? Ah ça I mais il ne se borne donc plus à chanter au lutrin et à imiter le chant du rossignol ? Il se permet encore de chanter des airs d'opéra !

— Hélas 1 oui 1 mon bon Dieu ! sauf votre respect, monsieur Tabbé.

— Mais petit misérable ! qui donc t'a donné des leçons?

— D'abord, j'ai appris à chanter au lutrin avec le maître d'école, et puis, quand vous enseigniez M. Raoul, j'écoutais.

— Et tu as profité de mes leçons, toi ! tandis que l'autre ah 1 c'est affreux I

— Ah I monsieur l'abbé, je sais que je suis bien coupable et je vous demande grâce. Je n'ai plus rien à vous cacher à présent, et si vous daignez consentir à ne pas en parler à M. le vicomte, je vous avouerai que quelquefois, pendant que tout le monde était à la chasse, je me suis servi du piano de M. Raoul ; mais cela ne m'arrivera plus, je vous jure.

— Je me porte garant pour lui, s'écria le jeune La Fare.

— Et moi, je ne veux pas de votre garantie, reprit impétueusement l'abbé. Je veux que ce garçon continue à exercer sa voix et qu'il chante du matin au soir, et je me charge, moi, de lui fournir de la musique, entendez-vous? il faudra bien que M. le vicomte en prenne son parti. Allons 1 mon garçon, embrasse-moi d'abord, et répète-moi ensuite ce que tu chantais tout-à-l'heure. Ce ne sont pas paroles d'évangile, j'en conviens;

mais enfin ce n'eçt pas ta faute, que diable ! et puis, nous ne sommes pas ici au lutrin. Quant à vous monsieur mon élève, vous allez faire l'office d'accompagnateur, s'il vous plaît, pendant que, moi, je vais battre la mesure.

Raoul ne put s'empêcher de sourire, en déférant à l'invitation de son vieux maître. Quant à François, sa face rougeaude était passée à l'état de pourpre ardente, pendant qu'il répétait le refrain de cette cavatine si connue :

Viens, gentille dame I

De son côté, l'abbé, dans toute la personne duquel chaque note se traduisait par un tressaillement de plaisir, accentuait la mesure de la tête, des mains et des pieds tout ensemble, comme s'il avait eu à cœur de compenser par la prodigieuse dépense de mouvement et d'activité qui caractérisait sa verte vieillesse, la morne placidité qu'il avait dû garder au temps où jeune encore , il portait le froc de chartreux. Dans son enthousiasme, il aurait oublié volontiers le dîner, si la cloche n'était venue lui rappeler qu'après une journée entière passée à la chasse, l'estomac le plus complaisant na saurait se nourrir absolument de musique.

Le repas fut assez silencieux. Le général et l'abbé mangèrent beaucoup et parlèrent peu.

Raoul les regarda faire, et quelques instants après que le dessert eut été servi, il demanda, sous un prétexte quelconque, à se retirer. M. de La Fare demeura seul, en conséquence, avec le précepteur de son fils.

— Eh bien, dit-il à Tabbé, savez-vous pourquoi Raoul n'est pas venu à la chasse aujourd'hui ?

— Ma foi I répondit M. Doucerain, j'ai oublié de le lui demander.

— Je gage, moi, que je l'ai deviné. L'abbé!

votre élève est amoureux.

— Amoureux I lui, Raoul ! allons donc !

— Pourquoi pas ? Il à vingt-deux ans. N'est-ce pas l'âge convenable? A vingt-deux ans, moi, j'étais un afTreux mauvais sujet. Seulement, je voudrais bien savoir où le jeune drôle a pu trouver une belle digne de lui ; car la contrée n'est pas précisément giboyeuse sous ce rapport. N'est-ce pas l'abbé?

— Est-ce que je fais attention à cela, moi ?

— A la bonne heure! mais lui! c'est autre chose.

— Erreur î monsieur le vicomte, erreur !

— A d'autres, mon cher abbé. Expliquez-moi alors comment il se fait que l'humeur de mon fils soit totalement changée depuis une quinzaine de jours. Il ne mange plus, il parle à peine, et au lieu de donner du cor ou de chanter le Roi Da-

gobert et La faridondainej il s'enferme dans sa chambre avec le fils de mon jardinier, lui, un La Fare I pour faire roucouler par ce petit polisson je ne sais quel sot refrain qui me donne envie de bâiller rien que d'y penser. Tenez, Tabbé, vous avez beau dire, ce sont là des symptômes infaillibles. Raoul est amoureux.

— Amoureux ! il l'est comme THippoly te d'Euripide, qui eût été digne d'être chartreux.

— Je n'ai jamais lu Euripide, l'abbé, mais j'ai lu Racine en revanche, et j'ai vu jouer Phèdre au Théâtre-Français, par la Duchesnois. Or, il y a dans Phèdre une certaine Aricie... Il faut que vous vous mettiez en chasse pour découvrir cetteAricie.

— Sacrebleu 1 repartit l'ancien aumônier qui, à force d'entendre résonner à ses oreilles le phébus en usage parmi ses pénitents de l'armée de Condé et de l'ex-garde royale, avait fini par passer involontairement sans doute à l'état d'écho, vous me baillez là une belle commission!

— N'étes-vous pas le gouverneur de Raoul ?

— Gouverneur, soit ! bien qu'un élève de vingtdeux ans soit généralement hors de pages ; mais espion, votre serviteur très-humble! et si c'est là le métier que vous avez à me proposer, il est temps de nous séparer. Laissez-moi rentrer à la Grande-Chartreuse, où mon logement est prêt depuis longtemps, vous le savez.

— Non mordieul vous ne me quitterez pas ainsi, l'abbé, je m'y oppose. Nous avons encore iesoin de vous, mon fils et moi ; nous en avons même plus besoin que jamais, et vous savez bien que je vous aime de tout mon cœur, malgré vos brusqueries. C'est un service d'ami que j'ai à vous demander, et puisque nous sommes seuls, asseyez-vous là, près de moi, et causons sérieusement. Écoutez-moi : je ne suis plus jeune, et d'un moment à l'autre la mort peut venir me frapper. J'ai dû songer à l'avenir que je laisserais après moi à mon fils. Je ne veux pas que ce soit celui d'un oisif, inutile à la société, à charge aux siens et à lui-même. D'ailleurs, il faut être riche pour être oisif, et mon fils ne sera pas riche. Les dettes que j'ai contractées pour restaurer le château de mes pères m'ont fort obéré. Mes créanciers deviennent de plus en plus pressants, et je frémis en pensant aux embarras que je laisserais à mon fils si je ne le mettais en position de faire promptement un brillant mariage. Pour cela, la première condition, c'est d'avoir un état. J'aurais désiré que Raoul embrassât la carrière des armes, qui a été la mienne et celle de tous ses ancêtres. Malheureusement, il a passé l'âge où l'on est admis dans les écoles militaires, et il n'y faut plus penser. D'un autre côté, il n'a pas assez de fortune pour entrer dans la diplomatie. Après

mûres réflexions, j'ai dû reconnaître qu'il ne pouvait mieux faire que d'entrer dans l'administration. Un de mes vieux amis, qui est devenu un pair de France influent, je ne sais trop comnaent, a obtenu pour mon fils la promesse d'une souspréfecture ; mais il faut un certain apprentissage de ces fonctions, et cet apprentissage se fait à Paris, au ministère de l'intérieur, où Raoul est nommé attaché. J'en ai reçu l'avis ce matin. Maintenant , j'ai besoin d'un autre moi-même pour accompagner mon fils à Paris, pour lui servir de guide, de mentor; car, pour beaucoup de raisons, je ne saurais m'éloigner d'ici. L'abbé, puis-je compter sur vous?

— En avez-vous jamais douté, général?

— Non, certes, dit le vieux gentilhomme en tendant la main à son interlocuteur ; je sais qu'avec vous, l'abbé; c'est à la vie, à la mort.

— Vous l'avez dit. Seulement, voilà ma rentrée au monastère encore difi'érée.

— On fait son salut partout, l'abbé.

— Peut-être.

— Maintenant, mon vieil ami, vous comprendrez la nécessité pour moi de m'habituer le plus vite possible à une séparation qui me coûterait d'autant plus que j'hésiterais davantage à la mettre à exécution. C'est pourquoi j'ai résolu que vous partiriez dans trois jours.

— Dans trois jours, soit! Quand les dragons changeaient de garnison, l'on nous avertissait quelquefois le jour même.

— Je vous charge de prévenir mon fils. Je désire que vous lui annonciez vous-même cette grande nouvelle demain matin , à son réveil.

Quant à moi, je vais m'occuper des préparatifs du départ.

Là-dessus, le général et l'abbé se souhaitèrent réciproquement le bonsoir et se retirèrent dans leurs appartements. Maintenant voici la conversation qui eut lieu le lendemain entre M. Doucerain et Raoul :

— Mon cher Raoul, dit l'abbé, en regardant fixement son élève, je vous ai souvent entendu dire que le château de La Fare, fort agréable à habiter durant l'été , perdait beaucoup de ses charmes en hiver, par la pluie et la neige.

— En effet, répondit Raoul, un peu surpris de cette entrée en matière.

— Vous ajoutiez que la vie de Paris aurait pour vous bien des charmes.

— C'est possible.

— Eh bien, morbleu I réjouissez- vous donc, mon cher élève. Nous partons dans trois jours pour la capitale.

— Dans trois jours! balbutia le jeune homme, qui devint fort pâle, pourquoi?

— Eh mais, c'est pour y résider vous et moi, et prendre possession d'une place qui nous est assurée, jusqu'au moment où vous pourrez être nommé sous-préfet. N'étes-vous pas bien heureux?

— Heureux l moi ! Je... Ainsi il est bien décidé que nous partons dans trois jours ?

— Parfaitement. Vous connaissez votre père :

ses décisions sont des arrêts. Mais qu'avez-vous donc? Vos traits sont bouleversés. On dirait que vous allez tomber en syncope.

— Partir 1 Mon dieu ! mon dieu! prenez pitié de moil

En parlant ainsi, Raoul, le front baigné d'une sueur froide et les genoux tremblants, se laissa glisser sur un siège pour ne point tomber à la renverse.

— Oui-da 1 murmura l'abbé en hochant la tête, pendant qu'il contemplait son élève avec un vif sentiment d'inquiétude et de stupéfaction, est-ce que M. de La Fare aurait par hasard raison? Raoul ne serait-il donc plus THippolyte d'Euripide ?

— Mon cher enfant, reprit M. Doucerain, alarmé du silence farouche que gardait obstinément son élève, si vous avez quelque attachement pour votre vieux professeur, ne reste:? pas ainsi les yeux hagards, la bouche béante, car vous- m'effrayez, mordieu !

— Ah ! l'abbé ! Fabbé ! s'écria Raoul, en tendant la main à son gouverneur, je suis bien malheureux!

— Je veux le croire, puisque vous le dites; mais, à coup sûr, vous ne sauriez l'être plus que moi, car je viens de faire une double découverte qui m'afflige et m'humilie profondément: c'est que vous n'avez plus de confiance en moi, et, par-dessus le marché, que je suis un sot.

— Tenez, mon vieil ami, je sens que j'ai bien des reproches à me faire envers vous, qui vous êtes toujours montré pour moi si hon, si indulgent; mais je vais tout vous dire, et vous me pardonnerez, n'est-ce pas ?

— Oh 1 cela est sûr.

— Bien plus, vous me viendrez en aide, car je n'ai plus d'espoir qu'en vous.

— Je ne demande pas mieux, si je le puis ; mais cela est beaucoup plus douteux.

— Vous saurez donc qu'un matin, c'était un vendredi...

— Le jour de Vénus, jour fatal 1

— J'étais sorti à cheval pour chasser dans nos bois, au pied des montagnes de la Grande-Chartreuse. François, le fils du jardinier m'accompagnait.

— Le petit drôle est mêlé là-dedans ; j*en étais

sûr. Il me le payera l

— Ne le grondez pas, Tabbé, je vous en prie.

C'est moi qui ai voulu que cette aventure demeurât secrète. D'ailleurs, vous étiez absent ce jourlà, ainsi que mon père. Vous étiez à Grenoble.

— C'est vrai. Il y a trois semaines de cela.

Maudite absence! Je Continuez !

— Nous avions pris avec nous le garde et les chiens courants. La matinée était superbe, une de ces chaudes matinées de septembre qui feraient croire qu'on est encore au temps de la moisson. Mais, soit que les chiens fussent fatigués d'une grande chasse qu'ils avaient faite la veille, soit qu'ils n'eussent pas de flair ce jour-là, parce que le temps était à Torage, ils montraient tant de mollesse que je me déterminai à les renvoyer au chenil, sans avoir tiré un seul coup de fusil. Le garde se chargea de les ramener, et François resta avec moi pour avoir soin de mon cheval, s'il me prenait fantaisie de mettre pied à terre. Il marchait à côté de moi, en chantant suivant son habitude, lorsque, arrivés à peu de distance du moulin, à l'endroit où l'on prend le chemin qui conduit à la Grande-Chartreuse, nous aperçûmes, à l'ombre d'un châtaignier dont les branches s'étendent jusqu'au-dessus des bords escarpés où coulent les eaux torrentueuses du Guier, une jeune femme qui était assise. Un largo chapeau de paille couvrait sa tète et une partie

de son visage. Elle tenait un livre à la main et semblait absorbée dans sa lecture. François s'arrêta: — Tiens, s'écria-t-il, c'est mademoiselle Brossier 1 Bonjour mademoiselle Eugénie ! Comment vous portez-vous ce matin? Toujours en lecture I C'est très-bien cela; seulement, je vous préviens que le temps est à l'orage et que vous ferez bien de songer à rentrer, si vous ne voulez mouiller votre jolie robe et vos petits pieds. » En voyant François s'arrêter, mon cheval en avait fait autant et je m'étais découvert machinalement, car la personne vis-à-vis de laquelle je me trouvais n'était autre que cette charmante jeune fille, qui, s'il vous en souvient, mon cher ^iftîjâbé, avait refusé,^é danser avec moi à la vogue du bourg, le dimanche d'auparavant.

— Oui! oui î parbleu I la fille de cette impertinente vMive qui tient le bureau de poste. La peste soit d'une pareille rencontre !

— Mademoiselle Brossier était devenue fort rouge en m'apercevant, ne sachant trop si elle devait se lever ou rester assise, et elle s'était contentée de faire un petit signe de tête amical à François, mais sans articuler une parole. Je compris que c'était à moi à rompre le silence.

— Que le bon Dieu vous bénisse I Voilà une sotte idée I

— Mon cher abbé, j'avais privé cette jeune fille

d'une soirée de plaisir. N'était-il pas naturel que je lui en fisse mes excuses? « Mademoiselle, lui dis-je en m'inciinanl sur le cou de mon cheval, je vois que vous m'en voulez de ce qui s'est passé l'autre jour, à la vogue, et je vous assure que je m'en veux encore plus à moi-même d'un mouvement de vivacité dont je n'ai pas été maître. Madame votre mère a des préjugés que je dois respecter, si je veux qu'on respecte aussi les miens, et je me félicite d'une rencontre qui me permet de vous demander pardon; me l'accordez-vous ? »

En parlant ainsi, j'ôtai mon gant et je tendis la main à la jeune fille, qui se leva incontinent, mit sa main dans la mienne, -~ une jolie petite main toute blanche et toute rose, mpn cher abbé — et me répondit d'une voix tremblante, d'émotion : « Monsieur, je vous avais déjà pardonné. » Puis, elle alla se rasseoir; je m'inclinai profondément devant elle, et nous nous remîmes en marche, non sans qu'elle eût de nouveau échangé SÉvec François un petit signe de tète amical en lui di* sant : « A ce soir ! » François s'était remis à chanter, el comme la matinée n'était pas encore avancée, je m'engageai résolument avec lui dans la forêt, bien qu'il eut cherché à m'en dissuader, en pronostiquant un orage prochain. En effet, il n'y avait pas plus d'un quart d'heure que nous étions en marche, montant toujours par un chemin as-

sez difficile, lorsque le ciel s*assombrit tout-àcoup et quelques éclairs commencèrent à sillonner les nues. Il n'y avait pas de temps à perdre pour regagner le château, mon cheval ne pouvant avancer qu'avec précaution dans la descente qu'il s'agissait à présent d'effectuer. « Pourvu, s'écria François, que mademoiselle Eugénie ait été plus prudente que vous! — Oh! repris-je, en cas de pluie, le moulin est tout proche, et elle y trouvera asile ainsi que nous. — A la bonne heure ! » dit François, qui, comme vous le savez, est toujours de mon avis.

— Je voudrais bien voir qu'il en fût autrement! Vous qui ne cessez de le combler de vos bienfaits et qui l'avez racheté de la conscription I

— N'est-il pas mon frère de lait ? n'est-il pas aussi votre élève ?

— C'est juste, et j'ai eu tort de vous interrompre; poursuivez.

— Donc, nous descendions toujours. Parvenu sur la crête d'un rocher qui surplombe le cours du Guier, à cinquante pas du châtaignier sous lequel nous avions laissé mademoiselle Eugénie, voilà que le tonnerre, qui grondait sourdement depuis quelques instants, éclate tout-à-coup avec violence. Mon cheval s'effraye, fait un écart et, se dressant sur ses pieds de derrière, se met à reculer en s'approchant du bord du précipice.

François, qui s'aperçoit de son manège, perd la tête et, au lieu de se jeter en avant et de le saisir par le mors, craignant lui-même d'être Qntrainé dans notre chute, il se cramponne à un arbre qu'il étreint convulsivement. Bref, mon vieil ami, je vous avoue que, dans ce moment suprême, saisi de vertige, mes yeux se sont troublés, tout mon corps a frissonné d'épouvante et d'horreur, et je me suis cru perdu. Toutefois, j'ai eu encore assez de présence d'esprit pour enfoncer mes éperons dans le ventre de mon cheval, qui a fait un bond terrible en avant, et, manquant à la fois des quatre pieds, est allé s'abattre au pied de l'arbre, où François était comme cloué. »

L'abbé Doucerain avait suivi avec une anxiété profonde toutes les phases finales de ce récit ; ses petits yeux flamboyaient sous leurs épais sourcils, sa bouche était béante, et aux derniers mots que prononça Raoul, il le saisit violemment par le bras et l'attirant contre son sein :

— Ah I malheureux enfant ! s'écria-t-il en l'embrassant, si vous étiez mort, je ne m'en serais jamais consolé.

— Dieu ne l'a pas voulu, reprit le jeune homme, et je dois le bénir pour tout le bonheur qu'il me réservait â la suite de cet accident. Au moment où mon cheval allait m'entraîner dans le gouffre béant sous mes pieds, un cri retedtit à peu de dis-

tance ; un cri dont nulle parole humaine ne saurait rendre Texpression, Ce cri m'avait pénétré jusqu'à la moelle des os, et aussitôt que je fus dégagé de mes étriers, sans avoir^ grâce au ciel, éprouvé aucun mal, aussitôt que mon cheval se fut relevé lui-même encore tout frémissant et baigné d'écume, je fis quelques pas en avant et, à travers les branchages du châtaignier, j'aperçus mademoiselle Eugénie Brossier étendue tout de son long et évanouie. C'était elle, mon cher maître, qui, me voyant en danger de mort, avait poussé le cri d'angoisse qui avait frappé mon oreille; c'était elle saris doute qui, dans cet élan suprême de son âme compatissante, avait obtenu de Dieu mon salut.

— Votre salut et peut-être votre perte, malheureux enfant !

— Jetant à François, -'qui venait de se déterminer à abandonner son refuge, la bride de mon cheval, je m'élance aussitôt auprès de la pauvre jeune flUe. Je m'approche, je la soulève dans mes bras. QuMIe était belle ! l'abbé ! qu'elle était belle l Je ne l'avais vue jusqu'alors que la tête couverte; mais dans ga chute, son chapeau de paille avait roulé à ses pieds, et rien ne voilait plus ni son front si chaste et si pur, ni l'ovale parfait de son visage, le plus charmant, le plus adorable qui soit au monde.

. — Peste ! qu'en savez-vous?

— Ah ! si V0U3 l'aviez vue avec ses cheveux dénoués qui se répandaient à flots sur son visage et sur son col, avec sa bouche demi close, son sein oppressé...

— Passez ! passez ! morbleu !

-— Mon père lui-même Ta admirée à la fête du bourg.

— Votre père ? Je le reconnais bien là ! 11 a eu tort. Mais François ! le petit François ! je voudrais bien savoir ce que devient ce vilain poltron ?

— François s'était empressé d'attacher mon cheval à un arbre, et je lui avais dit d'aller chercher de l'eau à la source prochaine, pour essayer de ranimer Eugénie. Moi, pendant ce temps-là, je lui frappais dans les mains et elle com^mençait à rouvrir les yeux. Ah 1 quels yeux l mon cher vieux maître ! Je suis sûr que vous n'en avez jamais rencontré de pareils.

— Est-ce que je m'occupe de cela ?

— En ce moment, François revient, tenant dans une tasse de cuir l'eau qu'il avait jété puiser à la source, et il s'écrie : « Eh bienl mademoiselle Eugénie, cela va-t-il mieux maintenant? » Mademoiselle Eugénie sourit d'une façon charmante, et une teinte purpurine vint animer ses lèvres et ses joues, pendant qu'elle répondait avec une voix pleine de douceur : « Merci, monsieur Fran-

çôis, je me sens renaître. Ah I j'ai eu bien peur. — Et moi aussi , reprit naïvement François. Le fait est que j'ai vu le moment où M. Raoul tombait avec son cheval au fond du torrent. » A ces mots, la jeune fille, s'appuyant sur son coude, releva languissamment la tête pour me regarder, et ses yeux s'attachèrent sur les miens avec une expression de tendresse et de bonheur que je n'oublierai jamais , quand je devrais vivre cent ans. Puis s'apercevant que j'étais agenouillé auprès d'elle, et que le haut de son corps reposait sur ma poitrine, elle se recula par un ineffable instinct de pudeur, et tendit la main à François pour qu'il l'aidât à se relever. Celui-ci la souleva assez gauchement de terre, tout en murmurant : ^ Bon 1 voilà à présent la pluie qui tombe 1 je vous l'avais bien dit, mademoiselle Eugénie , comment allez-vous faire pour retourner chez votre mère? — Eh bien, interrompis-je, made-

j moiselle en sera quitte pour attendre que la pluie

' ait cessé. Nous sommes parfaitement à l'abri

sous les épais branchages de ce châtaignier, et si

, l'orage redouble, le moulin est tout proche. -—

C'est égal, reprit François, cela vous apprendra, mademoiselle, à venir vous promener seule dans les bois, le mâtin, avec un livre. Est-ce qu'on lit dans les bois ? C'est très-dangereux 1 » A cette

j naïve réprimande, la jeune fille répondit avec

une adorable candeur : « Je m'étais oubliée en lisant les Méditations de M. de Lamartine. » Elle lisait Lamartine, mon cher abbé^ Lamartine, mon poëte de prédilection.

— Parbleu I je pense bien qu'elle n'avait pas emporté dans les bois son Eucologe.

— Lorsqu'elle fut complètement remise de son évanouissement, nous entrâmes en conversation, et j'appris alors de sa bouche qu'elle était la fille unique d'un brave officier de TEmpire qui avait été tué dans les derniers troubles de la Vendée, à l'affaire du château de la Pénissière. C'est en considération de ce douloureux événement que sa mère avait obtenu un bureau de poste, et qu'ellemême, ne pouvant être reçue à Saint-Denis, parce que son père n'était pas encore légionnaire, avait été admise, aux frais de l'Etat, dans un des premiers pensionnats de Paris. Elle était venue passer les vacances auprès de sa mère, qui paraissait disposée à la retirer de pension, pour qu'elle put l'aider dans l'accomplissement de son office postal. Heureuse d'une semblable perspective, elle se trouvait déjà en grandes relations avec François, parce que celui-ci, accoutumé à tenir les écritures du bureau de poste, avait été autorisé par la veuve Brossier à faire de la musique avec sa fllle.

— Oui-dàl comment! ce petit drôle se permet

déjà d'aller chanter avec les demoiselles, sous prétexte qu'il était enfant de ch(Bur dès qu*il a été en sevrage, et que vous avez bien voulu le laisser de temps à autre toucher à voire piano et mettre le nez dans vos partitions! Il n'y a plus de paysans, morbleu !

— Tout en devisant de la sorte, la pluie avait cessé, et mademoiselle Eugénie annonça l'intention de rentrer chez sa mère. Je lui proposai alors de monter sur mon cheval, attendu que la route devait être fort humide, après la pluie d'orage qui venait de tomber, ajoutant que j'aurais soin de me tenir à la tête du cheval et de le conduire par la bride, car j'appréhendais à bon droit qu'elle n'osât se fier à ma monture, qui avait dû lui paraître fort ombrageuse ; mais, à ma grande surprise, elle répondit incontinent : « Oh ! j'ai eu peur pour vous, monsieur, parce que je vous ai vu en danger de mort; mais je n'ai pas peur pour moi, je dois me souvenir que je suis la fille d'un officier. — En ce cas, mademoiselle, repris-je, il ne me reste plus qu'à remplir auprès de vous mon rôle d'écuyer. » En même temps, j'invitai François à faire avancer mon cheval et me mis en devoir de tendre la main à mademoiselle Eugénie, pour qu'elle put s'y appuyer, afin de se hisser plus aisément

sur la selle; mais déjà elle avait bondi de terre avec une légèreté incomparable, et Bile se trouvait assise sur mon cheval, avec tout l'aplomb d'une amazone consommée. « Pardon, monsieur, me dit-elle en même temps, je crains d'abuser de vos bontés. Voici M. François qui voudra bien me reconduire à la maison. Je vous en supplie, monsieur, ne vous dérang(3z pas davantage pour moi!

— Cette réponse était fort sensée et vous n'aviez qu'à vous y conformer.

— Ah I l'abbé, on voit bien que vous n'êtes plus jeune et que vous n'avez jamais fait de pareilles rencontres. Quitter mademoiselle Eugénie ! la confier à ce poltron de François, lorsqu'elle pouvait avoir besoin de mes bons offices, lorsque tout ce qui venait de se passer avait éveillé dans mon âme un monde de sensations jusqu'alors ignorées ! Oh 1 ce n'était pas possible, l'abbé, ce n'était pas possible 1 Nous nous mîmes en route^ et je me contentai de marcher à la tête du chçval,

^ enviant tout bas le sort de cet heureux coquin de François qui était resté, lui, à côté de mademoiselle Eugénie, par son invitation expresse, sur l'épaule duquel elle s'appuyait toutes les fois que quelque obstacle se présentait dans le chemin et qui ne semblait pas même se douter de feon bonheur. Quant à moi, réduit au seul dédom-

magement qui me fût permis, celui d'échanger quelques paroles et parfois un regard avec elle toutes les fois que quelque accident de la route me permettait de me retourner de son côté, je vis bientôt, à mon grand regret, surgir devant moi le clocher du bourg. Quelques minutes après, nous nous arrêtions devant le bureau de poste. La veuve Brossier se tenait sur le seuil, se disposant à venir en personne au-devant de sa flUe. Je dois vous rappeler, mon cher vieux maître, que dès le premier jour, cette femme m'avait fort déplu.

— Et à présent, c'est tout le contraire.

— Oh ! non pas ; elle me déplaît encore davantage. Elle est grande et sèche, son visage est anguleux et son teint couperosé; de plus, la mauvaise humeur est incessamment empreinte dans ses yeux et sur son front. Elle parut assez désagréablement surprise de voir entrer sa fille à cheval avec un€ escorte masculine, et comme, après être descendue de sa monture sans l'assistance de François, pour aller embrasser sa mère» mademoiselle Eugénie lui racontait en quelques mots rapides l'accident dont j'avais failli être victime, et le secours fort efficace que je lui avais prêté ensuite à elle-même , madame Brossier se tourna vers moi en me faisant une grimace qu'elle eut sans doute l'intention de rendre ai-

mable, mais qui ne le fut nullement, je vous jure, mon cher abbé, puis, ayant échangé quelques paroles indifférentes avec François, elle nous fit une fort sèche révérence et rentra avec sa fille dans sa maison, sans nous avoir mji^me offert de prendre quelques instants de repos.

— Palsambleul dit l'abbé, voilà une étrange façon de remercier les gens 1 C'est qu'elle ne vous aura pas reconnu.

— Oh 1 si fait, et je crois même, entre nous, que c'est ce qui a pu me nuire un peu auprès d'elle. Vous saurez, mon cher abbé, que cette madame Brossier, bonne femme au demeurant, à ce que dit François, ne peut pardonner à la Restauration d'avoir laissé M. Brossier dans les grades inférieurs de l'armée, sous prétexte qu'il ne savait pas très-bien l'orthographe et qu'il s'enivrait quelquefois. De là une antipathie profonde chez cette dame contre tout ce qui tient à la noblesse de l'ancien régime; cl^;dà aussi l'accueil peu encourageant que j'avais reçu d'elle, dès la première fois, à la fête du bourg.

—Vous n'êtes pas retourné chez elle au moins, j'espère ?

— Si fait.

— Ah l malheureux I Vous aviez donc oublié le précepte de TEvangile : « Celui qui cherche le péril ?»

— Mon cher abbé, j'avais tout oublié, excepté Eugénie.

— • Que le diable emporte Eugénie et toutes les directrices de poste du royaume avec leurs flUes ! Achevez !

— Le lendemain, après avoir rêvé toute la nuit à madenioiselle Brossier, je montai à cheval dès le matin et me dirigeai vers le bourg. Je voulais revoir mon adorable vision de la veille, et j'avais dressé mes batteries en conséquence. Je savais par François, devenu le confident de toute cette affaire, que la veuve Brossier ne descendait à son bureau de poste qu'un peu tard dans la matinée, et qu'elle se faisait suppléer par sa fille dans son office. Lorsque je passai devant le bureau, les contrevents du rez-de-chaussée étaient encore fermés et il fallut, afin de ne pas attirer Tattenlion des voisins, me résigner à diriger mon cheval d'un autre côté. Cependant, en fixant mes yeux sur les fenêtres du premier étage, dans la pensée de découvrir quelle pouvait être celle de la chambre do mademoiselle Eugénie, il me sembla voir un rideau de mousseline s'agiter légèrement, et presque au même instant une radieuse apparition féminine se montra derrière les vitres. Je tressaillis, car j'avais surpris un regard qui venait de me remplir d'un trouble délicieux, et en même temps, comme je me disposais à sa-

luer en m'inclinant, une petite main blanche et potelée s'était dressée subitement et un doigt s'était posé sur deux lèvres rosées, comme pour m'inviter à me taire, et sans doute à passer inattentif, au moins en apparence. Je continuai donc mon chemin, et ce ne fut guère qu'au bout de vingt longues minutes que je me déterminai à rentrer dans le bourg, dont j'avais eu le temps de faire trois fois le tour, et à repasser devant le bureau de poste. Celte fois, les contrevents du rez-de-chaussée étaient ouverts. Emu, palpitant, je descendis de cheval, et, ayant prié un voisin de veiller sur ma monture, j'entrai aussi naturellement que possible dans le bureau. Mademoiselle Eugénie s'y trouvait ; mais elle n'était pas seule. Sa mère, cumulant les doubles fonctions de Cerbère et d'Argus, se tenait auprès d'elle. La figure froide et revêche de cette femme aurait suffi peut-être en toute autre occasion pour me faire perdre contenance ; mais mon amourpropre, justement blessé d'un accueil auquel nul encore ne m'a accoutumé, me rendit l'assurance que j'allais achever de perdre, et ce fut avec une aisance parfaite et peut-être même un peu de fierté, que je déclinai l'objet de ma visite matinale : je venais m'informer s'il n'était pas arrivé de lettres pour mon père ou pour moi, ayant voulu profiter de cette occasion pour m'assurer

en personne que Taccident de la veille n'avait eu aucune influence fâcheuse sur la santé de mademoiselle Eugénie. La jeune fille, pour toute réponse, s'inclina en rougissant. Quant à la mère, elle ne put d'abord réprimer un peu d'embarras, mais se remettant bientôt, elle arbora une paire dé lunettes et se mit à examiner un paquet de lettres déposé derrière un grillage, puis elle répçndit d'un ton fort sec : « Non, il n'y a rien ici pour les messieurs La Fare père et fils. « Cela dit, elle me tourna le dos avec une aflectation des plus prononcées. Cette fois, l'abbé, ma patience était à bout. « Madame la buraliste, » répliquaije avec un accent que je cherchai à rendre calme malgré une vive émotion intérieure, « ni mon père, ni moi ne sommes assez sots pour attacher une grande importance à une qualification que nous devons au hasard de la naissance et que vous paraissez ignorer ; mais nous avons l'un et Vautre l'habitude d'être polis avec tout le monde, nobles ou roturiers : vous comprendrez dès lors que nous soyons en droit d'exiger le réciproque, particulièrement de ceux qui sont nos obligés. » Ayant ainsi parlé, je saluai un peu brusquement la mère et la fille, et je me disposais à remonter à cheval lorsque la veuve Brossier, qui m'avait accompagné jusqu'au seuil de la porte, repartit aigrement : « Oui-dà I je suis votre obligée,

moi t Est-ce parce que vous avez ramené ma fille hier sur votre cheval ? Ma fille a donné la pièce à. François pour cela : donc, nous sommes quittes. D'ailleurs, vous êtes noble, et défunt mon mari, le brave capitaine Brossier, n'a jamais pu sentir les nobles, ni moi non plus. Restez dans votre ' château, moi je resterai, dans mon bureau de poste, et surtout gardez- vous de parler à ma fille, mon beau monsieur, car nous ne sommes plus sous l'ancien régime, et il n'y a plus de droits du seigneur à présent. » Après cette impertinente apostrophe, elle ferma brusquement sa porte.

— Pardieu, s'écria l'abbé, la leçon est complète pour vous. Et maintenant, pour la morale, il ne vous reste plus qu'à planter là la flUe comme la mère. Je ne vois pas ce qui pourrait vous en empêcher après un pareil récit.

— Hélas I mon cher maître, ce qui était possible alors ne Test plus aujourd'hui.

— Ah ! bon Dieu I

— Le soir même, François venait me trouver ^dans ma chambre et me remettait une lettre

— De la veuve Brossier ?

— Non pas ; de sa fille.

— Miséricorde î ah I ventrebleu ! nous sommes perdus I

— Cette lettre vous aurait arraché des larmes, j'en suis sûr, mon bon vieux maître.

— Je n'en crois rien.

— Oh! si fait. On me demandait si humblement pardon pour la mère ; on me témoignait tant de reconnaissance peur la llile I

— Ouf! Pas n'est besoin de vous demander si vous avez répondu.

— Tous les jours, et plutôt deux fois qu'une. François était notre intermédiaire.

— Un joli métier qu'il faisait là! Maudite correspondance ! Que la pesce étouffe cet affreux petit François qui se permet ainsi d'aller sur les brisées des facteurs! Je le dénoncerai à l'administration des postes.

— Ah ! Tabbé, c'est mon meilleur ami, après vous.

— Ne me parlez plus d'un pareil drôle ! Queud je songe que j'ai eu la faiblesse de lui donner des leçons de musique et qu'il en a profité, le mons^ trel et qu'il a même de la voix! C'est une indignité ! Je donnerais ma foi, je donnerais tout

ce que je sais au monde pour pouvoir lui reprendre ce que je lui ai appris!

— Calmez- vous, de grâce. Ce n'est point sa faute si j'aime Eugénie de toutes les forces de mon àme.

— Allons donc ! malpeste î sans lui cette jeune fllle n'aurait pu vous faire parvenir sa première lettre, et tout était fini.

— J'en serais aujourd'hui au désespoir.

— Je VOUS dis, Raoul, que vous extravaguez.

— Ainsi, vous refusez de me venir en aide ?

— Je ne dis pas cela, non, de par tous les diables, je ne dis pas cela.

— Ah I mon cher abbé, soyez béni pour cette bonne parole.

— Ah ça! voyons, soyez franc jusqu'au bout, mon cher Raoul, où en êtes- vous avec cette jeune fille?

— J'en suis au numéro dix-sept; elle m'a écrit dix-sept fois, et je lui ai fait un pareil nombre de réponses.

— Peste ! en trois semaines! De quel train vous y allez! mais ce n'est pas là seulement ce que je vous demande. Vous étes-vous borné à la correspondance?

— Pas tout à fait...

— Sacrebleu! mais que s'est-il donc passé !

— Nous nous sommes vus à l'église, le dimanche ; nous nous sommes serré la main, en passant l'un près de l'autre.

— Est-ce tout ?

— C'est tout; caria veuve Brossier ne Tapas perdue de vue un seul instant.

— C'est bien heureux !

— Mais non !

— Mais si ! Allons ! tant de tués que de blessés, il n'y a personne de mort, comme nous disions à

l'année de Condé, et tout peut s'arranger. Nous allons partir pour Paris, qui est le quartier général des distractions de tout genre, et vous oublierez bien vite nfiademoiselle Eugénie. C'est moi qui vous le dis.

— Moi î jamais I l'abbé, voulez-vous me voir à vos genoux? Je vous en supplie, ayez pitié de moi 1 ayez pitié d'elle! Si vous saviez comme je l'aime et comme elle m'aime aussi! Je vous ftiontrerai ses lettres. Si l'on nous sépare, [j'en mourrai.

— Mais, malheureux enfant, réfléchissez donc un peu. Comment voulez- vous que tout cela finisse?

— Par un mariage. Elle m'a promis par écrit de n'être jamais qu'à moi. Elle l'a signé de son sang, et je lui ai fait le même serment.

— A la bonne heure! Mais comment voulezvous que votre père, un gentilhomme delà vieille roche, un vicomte de La Fare, dont vous êtes le fils unique, dont toutes les espérances reposent sur votre mauvaise tête, consente jamais à une pareille union?

— Mais Eugénie est la fille d'un brave oJBDicier.

— C'est possible, bien qu'il fut ivrogne et ignorant ; c'est vous qui l'avez dit.

— Mais elle a reçu une éducation fort distinguée à Paris.

— D'accord ! mais elle n'a pas le sou et vous

n'avez pas d'état, mordieu! Que voulez-vous faire avec ces deux négations-là ?

— Son bonheur et le mien.

— Ouais! persuadez cela à votre père, qui rêve pour vous un brillant mariage I

— Je compte sur vous pour cela , mon cher maître.

— Merci de la commission !

— Serez-vous donc inexorable? Alors je me tuerai, et vous aurez à vous reprocher ma mort. »

En parlant ainsi, Raoul, hors d'état de résister plus longtemps à toutes les émotions qui déchiraient son cœur, laissa tomber sa tête entre ses mains et se mit à fondre en larmes. L-abbé Doncerain, qui l'aimait tendrement, et dont l'attachement n'était pas exempt de cette faiblesse qui caractérise toujours, quoi qu'on en dise, les véritables affections, se promenait à grands pas par la chambre, en proie à une vive agitation. Le pauvre homme était visiblement fort attendri, bien qu'il cherchât à n'en rien faire paraître, et de grosses larmes roulaient dans ses petits yeux, encore pétillants de feu sous leurs épais sourcils gris. Tout-à-coup il s'approcha de son élève, et le serrant dans ses bras :

« Allons 1 s'écria-t-il, sans pouvoir retenir luimême les sanglots qui l'étouffaient, morbleu 1 il ne faut pas... pleurer comme cela. C'est bon pour

les femmes. Voyons, mon cher Raoul, soyez raisonnable ; me voilà bien décidé à faire tout ce que vous voudrez. Je vais aller trouver votre père, je lui dirai... »

Mais à cet instant la porte de la chambpe s'ouvrit avec violence et le général entra lui-même. Il était fort pale et tenait entre ses doigts crispés un paquet de lettres tout ouvertes et convulsivement froissées.

« Je suis aise, dit-il d'un ton altéré par une vive émotion, de vous trouver ici l'un et l'autre, car j'ai une question à adresser à chacun de vous : — Raoul, ajouta-t-il en se tournant d'abord vers son fils, une veuve Brossier, que je ne connais pas, m'a fait parvenir tout à l'heure un paquet de billets doux, fort tendres, ma foi (j'en ai parcouru quelques-uns). ^ Cette femme prétend qu'ils ont été adressés par vous à sa fille ; elle réclame les réponses dont cette dernière vous aurait gratifié, de son côté, à ce qu'il paraît, et termine son message en m'annonçant que, quand bien même je consentirais au mariage d'un La Fare avec une Brossier, la veuve d'un officier de la grande armée, mort les armes à la main contre les suppôts de la légitimité, aimerait mieux voir sa fllle mariée à un goujat qu'au fils d'un émigré. Deux mots seulement, Raoul, ces lettres sont-elles de vous? »

Le jeune homme, dans sa douloureuse surprise, ne put que baisser la tête en signe d'affirmation.

— C'est bien, dit le vieux gentilhomme, et maintenant, l'abbé, deux mots aussi, à votre tour : Avez-vous prévenu mon fils de mes inlentiODs?

— Oui, général, mais...

— Je viens vous informer que j'ai changé d'avis.

— Comment?

— Il avait été arrêté que vous partiriez daus trois jours pour Paris.

— Eh bien, général?

— Eh bien, apprêtez-vous l'un et l'autre àjpartir ce soir même.

Ayant ainsi parlé, M. de La Fare jeta le paquet de lettres qu'il tenait à la main aux pieds de son fils et sortit de la chambre.

m, — Sn diliganoe.

M, le vicomte de La Fare, tout sceptique et tout voltairien q'uil pouvait être, n'en avait pas moins conservé les traditions de l'ancien régime en matière d'autorité paternelle, traditions sur lesquelles était venu se greffer l'absolutisme militaire qu'enfante surtout dans les hauts grades la vie des

camps. Ni Raoul ni Tabbé Doucerain n'ignoraient à qui ils avaient aflaire sous ce rapport, et si, bien rarement, dans des occasions de peu d'importance, la logique pressée et la pétulance de Tex-aumônier des dragons de la garde avaient pu ébranler une détermination du général, il ne fallait point se flatter d'obtenir un pareil résultat dans une circonstance où tant de graves intérêts se trouvaient en jeu.

Le cardinal Mazarin avait coutume, on le sait, de dire en pareil cas : le temps et moi; mais indépendamment de ce qu'il n'y avait aucune analogie entre le bouillant M. Doucerain et TÉminence rusée, si chère à Anne d'Autriche, il convient de remarquer que le temps, ce prodigieux élément de succès, faisait absolument défaut. L'abbé ne manqua pas d*en émettre l'observation dès qu'il se vit seul avec son élève, après la pathétique sortie du vieux gentilhomme ; puis il se gratta le froitt quelques secondes et dit :

« Mon pauvre Raoul , je ne vois qu'un seul moyen de gagner du temps ; car c'est là tout ce qu'on peut espérer quant à présent. Il faut que vous ou moi nous tombions subitement malade.

Je suis prêt, à cet égard, à faire tout ce qui pourra vous être agréable, voire même à m'inoculer la fièvre, comme faisaient mes paroissiens les dragons quand ils avaient envie de se faire mettre à rhôpital pour échapper à quelque grosse corvée.

62 ,VUT DE POITRINE

Seulement, je connais votre père : il est capable de me planter ici tout seul et de prendre la poste avec vous. Que si, au contraire, c'est vous qui jouez cette comédie, j'ai bien peur que vous ne réussissiez pas aussi bien dans ce genre-là que dans ridylle, et que vous n'en soyez pour votre courte honte. Donc, tout bien considéré, si vous m'en croyez, vous ferez contre fortune bon cœur et nous irons de ce pas faire nos paquets. »

Raoul était dans cette situation d'esprit où le libre arbitre n'apparaît plus qu'à travers un nuage, et oîi Ton s'abandonne si aisément à la première impulsion qu'on reçoit. Victime résignée, il se jeta dans les bras de son gouverneur, et, sans examiner si l'avis qu'on lui donnait ne ressemblait pas quelque peu à celui du chirurgien qui conseille l'amputation du membre malade, il se mit en devoir d'accompagner l'abbé.

Vers la fin de la journée, comme Raoul s'occupait tristement de ses derniers préparatifs de voyage, le fils du jardinier entra précipitamment dans sa chambre et se prosternant devant lui, comme un coupable devant son juge, lui saisit en pleurant les deux mains.

« Eh bien, mon pauvre François, dit le jeune homme en cherchant à relever son confident, tu sais ce qui m'arrive?

— Hélas 1 oui, balbutia le jeune rustre, je ne le

sais que trop, puisque tout cela est arrivé par ma faute. Aussi, je ne me relèverai pas que vous ne m'ayez pardonné.

— N'est-ce que cela? Je te pardonne, ami; aussi bien, en voyant ton désespoir, je ne puis douter de tes bonnes intentions.

— Oh! pour ce qui est de mes intentions, c'est bien vrai qu'elles étaient bonnes. J'ai eu du guignon, voilà tout.

— C'est moi que la fatalité poursuit bien plutôt, et je t'ai associé à mes mauvaises chances.

— Non, monsieur Raoul, c'est trop de générosité de votre part. Il n'y a que moi, voyez-vous, de coupable dans cette affaire-là. Je suis un malheureux qui mérite tous les châtiments. Mon Dieu ! quand je pense que les choses allaient si bien jusqu'à présent, que madame Brossier ne se doutait seulement de rien, et que les billets doux allaient leur train, dans les rouleaux de musique, que c'était une vraie bénédiction! Mais voi\k qu'aujourd'hui la buraliste, qui n'était pas, à ce qu'il parait, de bonne humeur — car l'inspecteur lui avait monté une garde — demande à voir le rouleau. Là -dessus, niademoiselle Eugénie devient rouge comme une cerise, et moi je ne sais pas ce que je deviens ; mais le fait est que je devais avoir l'air fort bête. Heureusement mademoiselle Eugénie qui n'est pas sotte (vous comprenez,

64 l'ut 0k poitrine

monsieur Raoul, quand on a reçu de Téducation dans la première pension de Paris, on n'est jamais embarrassé) donc mademoiselle Eugénie s'écrie : « Mais, chère maman» à quoi bon regarder ce rouleau, puisque tu ne sais pas la musique? » Il n'y avait rien à répondre à cela, n'est-ce pas? Mais bah I je vous l'ai dit : la buraliste était de mauvaise humeur, et puis, il parait que j'avais une mine, là, mais une mine à donner des soupçons à quelqu'un qui n'y aurait pas même songé. Bref, voilà que madame Brossier se met à me lancer un regard en dessous, vous savez, con[ime le sanglier quand il se sent blessé; puis, sans seulement crier gare, en trois temps, prestissimo^ comme on dit dans vos partitions, elle s'empare du rouleau de musique, arrache le papier dans lequel il était enveloppé, secoue violemment le tout, et voilà que votre billet tombe par terre... J'en ai encore la chair de poule rien qu'en y pensant. Mademoiselle Eugénie, de cerise qu'elle était, devient plus blanche que neige et joint les mains, comme si elle s'apprêtait à prier le bon^ Dieu; mais la maman Brossier, qui n'avait pas les mains jointes, elle, s'élance sur le billet, le ramasse comme une proie, l'ouvre, et elle n'a pas plus tôt parcouru les premières lignes que, se retournant vers sa fille, elle lui lance une paire de soufflets que j'en vois moi-même encore trente-

l'ut de poitrink 65

six chandelles, et pour éviter qu'il ne m'en arrive autant, je prends aussitôt le chemin de la porte sans demander mon reste, et voilà !

Raoul était haletant pendant ce récit : lorsque son malencontreux messager en arriva à la conclusion qu'on vient de lire, le jeune homme redressa la tète par un mouvement convulsif, ses narines se gonflèrent, un éclair illumina sou front et ses yeux, et il s'écria d'une voix altérée :

—Eh quoil as-tu bien pu la laisser frapperenta présence ? Lâche I tu ne l'as pas défendue I

— Dame! reprit François, monsieur Raoul, c'est sa mère après tout, et les pères et mères ont toujours le droit de corriger leurs enfants. Est-ce que vous m'avez jamais défendu, moi, quand mon père me gaulait?

— Frappée I frappée au visage, à cause de moi ! Oh ! suflQra-t-iljamais de toutes les larmes de mes yeux pour effacer la trace d'un pareil affront? François, je rends grâces au ciel de n'avoir pas été présent; car je crois que j'aurais tué cette marâtre, qui a osé frapper celle que j'aime.

A ce moment, Raoul, en proie à un paroxysme nerveux dont il est aisé de se rendre compte, demeura tout à coup muet et immobile en se trouvant face à face avec son père, qui venait d'entrer dans la chambre et qui n'avait rien perdu de la fin de la conversation qui précède. Le général

attacha sur son fils un regard rempli de commisération, puis après un silence :

— Raoul, dit-il, vous n'auriez point fait cela ; car si quelqu'un a droit de s'interposer entre une mère et sa fille, ce n'est certes pas celui qui a fait à la première le plus sanglant outrage, en lui volant son bien le plus précieux, le bien de son cœur. Allons, mon fils, soyez homme. A vingtdeux ans, élevé près de moi, vous n'avez point connu encore les orages de la vie : ils commencent aujourd'hui pour vous. Que le ciel vous les épargne le plus possible I

— Ah I reprit le jeune homme en se précipitant dans les bras du général, que le ciel vous entende et qu'il me conserve longtemps mon père pour m'aidera supporter le présent et Tavenir !

— Les chevaux sont attelés, dit le général.fp cherchant à maîtriser les émotions qui remplissaient son âme, et je veux vous conduire moimême à Grenoble, où j'ai fait retenir deux places à la diligence pour vous et l'abbé. Notre séparation ne saurait, au surplus, être bien longue, car j'ai l'intention d'aller passer une partie de l'hiver à Paris. Je charge l'abbé d'être mon fourrier des logis, et j'espère, mon cher Raoul, que tu le seconderas de ton mieux; car il est certains détails pour lesquels mon vieux camarade d'émigration m'inspire médiocrement de confiance. Allons ! du courage,

mon enfant, moi aussi j'ai été amoureux dans ma vie, plus d'une fois même, s'il faut te parler franc, et quand venait le chapitre des séparations, je n'étais pas moins désolé que toi ; mais, bast I quand il s'agissait de quitter une brune, je trouvais bientôt une blonde pour me la faire oublier, quelquefois deux blondes. Ainsi, console-toi I Tous tes préparatifs sont terminés, n'est-ce pas î

— Oui, mon bon père.

— Rien ne nous retient plus ici ; partons. L'abbé nous attend déjà dans, la voiture, où il achève de faire placer tous les paquets. »

François, en apercevant M. de La Fare, s'était jeté à l'écart dans un coin de la chambre, et il ne soufflait mot. Cependant, lorsqu'il vit son frère de lait prêt à partir, surmontant sa timidité naturelle, il s'élança devant la porte, et, barjrant le passage:

«Ohl monsieur le vicomte, s'écriart-il, si c'était un effet de votre bonté, vous pourriez me rendre bien heureux aujourd'hui.

— Que faut-il faire pour cela, mon garçon?

— Permettez-moi d'accompagner à Paris M.

Raoul.

— Quelle folie I Mais que feras-tu à Paris, mon garçon? Mon fils n'a nul besoin de toi, et il n'est point d'ailleurs encore en position de t'être utile dans la capitale.

— Ah i monsieur, je le sais bien que M, Raoul n'a pas besoin de moi, mais j'ai besoin de lui, moi ; je sens que je ne saurais vivre éloigné de celui qui a toujours été si bon pour moi, et que j'aime de toute mon âme. Laissez-moi, je vous en prie, partir avec lui et avec M. Tabbé. J'aurai soin de • leurs affaires, je les servirai, je serai, s'il le faut, leur domestique.

— Toi, François, mon domestique ! interrompit le jeune homme ; cela ne saurait être. N'es-tu pas mon frère de lait, mon camarade, mon ami?

— Qu'est-ce que cela fait? Vous m'emploierez comme vous voudrez, monsieur Raoul. Je sais* lire, écrire et compter : eh bien ! si vous ne voulez pas que je sois'votre domestique, je serai votre secrétaire.

— - Mais, mon pauvre garçon, que veux-tu que je fasse d'un secrétaire ?

— Je copierai de la musique pour M. l'abbé, j'accorderai votre piano et je vous chanterai tout ce que vous voudrez.

— A la bonne heure I Mais tu ne saurais quitter ainsi ton père.

— Oh I mon père est consentant ; et puis, ajouta à voix basse et comme argument suprême le fidèle confident de Raoul, si vous refusez de m'emmener avec vous, avec qui causerez-vous de Mademoiselle Eugénie?

Raoul, attendri, serra la main rustique de son frère de lait, et, se tournant vers le général:

« Qu'en pensez- vous, mon père? dit-il.

— Ma foi ! répondit M. de La Fare, s'il y a encore de la place à la diligence, je ne demande pas mieux que ce garçon vous accompagne. Il fera connaissance ayeo la capitale, et, quand il vous ennuiera, vous le renverrez à son père. Je ne connais guère ici que le curé à qui il va faire défaut pour la grand'messe, et je ne sais plus qui pourra chanter à sa place le Saiutaris. A coup sûr, ce ne sera pas moi. »

A ces paroles, le petit François bondit comme un jeune chevreau et saisit la main du général, qu'il porta avec etfusion à ses lèvres. Gomme M. de La Fare ajoutait qu'il ne pouvait lui doûner plus de cinq minutes pour faire son paquet, le jeune paysan ouvrit la porte de la chambre et montra du doigt une valise qu'il avait déposée à l'entrée, et qui contenait son petit bagage; car, dit-il, son parti était bien pris, et si l'on avait refusé d'accé* der à sa prière, il se serait résolu à s'en aller à pied jusqu'à Paris.

Quelques instants après, la voiture du général roulait surla route de Grenoble. M. de La Fare, son fils et l'abbé en occupaient l'intérieur. Quant à François, il était monté sur le siège, à côté du cocher.

En toute autre circonstance, ce n'eût pas été sans un violent serrement de cœur que Raoul se fut séparé de tous les objets extérieurs auxquels se liaient pour lui tant de souvenirs d'enfance : ce manoir féodal, si élégant, si poétique ; ces kaut«s tours ensevelies sous un manteau de lierre et de chèvrefeuille ; ces grands arbres, ces vertes pelouses que le soleil, bien qu'il se couchât alors au milieu des nuages, illuminait si amoureusement toutes ces choses, inanimées en apparence, eussent pris une voix pour murmurer à son oreille de touchants et mélancoliques adieux. D'ailleurs, Raoul était vivement et sincèrement attaché à son père, et il allait le quitter, le laisser seul, à un âge où les jours que nous comptons ne sont plus guère qu« des jours de grâce. Enfin, Raoul avait une de ces âmes tendres et sensibles qui s'accoutument si aisément à vivre dans un certain milieu, et qui, par cela même qu'elles y trouvent à chaque instant de nouveaux charmes, ne sauraient changer d'atmosphère sans urie sorte dç répulsion et d'appréhension douloureuse.

Mais il est des sentiments si profondément exclusifs, qu'ils annihilent en quelque sorte tous les autres, et Raoul était sous l'influence enivrante d'un de ces sentiments-là.

Pour lui, il fautbienledire,iln'existaitplus qu'un nom sur la terre, comme il n'existait plus qu'une

femme dans la création. Tout le reste s'était évanoui. Il était sourd aux paroles qui s'échangeaient entre son père et l'abbé, car on ne parlait pas (Vdle. Il était muet et aveugle, car elle n'était pas là.

L'œil .morne, la tête penchée sur sa poitrine, il se lai^it aller au mouvement de la voiture d'une façon presque automatique. Une fois pourtant, il lui arriva de relever la tête, et il jeta un coup d'œil furtif en dehors de la voiture. Les vapeurs du crépuscule commençaient à s'étendre sur la nature entière. On avait gravi les dernières pentes des montagnes qui encadrent la vallée dans la direction de l'est, c'est-à-dire de Grenoble, et le paysage allait changer d'aspect.

Raoul tressaillit, une étincelle brilla dans ses yeux et deux grosses larmes mouillèrent ses paupières, pendant qu'il saluait une dernière fois de son regard, à l'extrême horizon, dans la brume crépusculaire, un point de ce site qui était près de disparaître derrière un pli de terrain.

« Courage, mon pauvre enfant ! dit le général en serrant la main de son fils, cette émotion que tu éprouves, je l'ai éprouvée aussi, moi, lorsqu'il y a plus de cinquante ans, j'ai, comme toi, du haut de ces coteaux, aperçu une dernière fois Ib toit paternel, en me rendant à Paris, où j'allais prendre ma place dans une compagnie de la maison militaire du roi. »

Raoul rougit légèrement. Ce n'était pas le toit paternel qu'il couvait ainsi d'un suprême et ardent regard; c'était le vulgaire et prosaïque clocher du bourg voisin, car au pied de ce clocher il y avait une humble maisonnette où^était le bureau de poste, une maisonnette qui av% été, vingt jours durant, le phare de toutes ses espérances, et qui était devenue maintenant le toaibeau de tous ses rêves.

A partir de ce moment chacun devint rêveur, et le silence s'établit dans l'intérieur de la voiture. Le soleil avait disparu sous les gros nuages noirs qui commençaient à le voiler au départ du château : la nuit était venue avec une grande rapidité; le vent arrivait, en mugissant, des montagnes, au milieu desquelles le monastère de Saint- Bruno est comme niché dans la direction de l'occident. Bientôt la pluie se déclara, une de ces pluies équinoxiales, qui marquent fatalement la mi-septombre, et qui sont parfois de si longue durée.

Il y a entre le château de La Fare et la ville de Grenoble une distance de plus de vingt kilomètres, par une route fort belle, mais fort montueuse, et comme on était parti peu de temps avant la chute du jour, la soirée était assez avancée losqu'on arriva dans la capitale du Dauphiné.

Raoul ne put s'empêcher de frémir en voyant

miroiter sous la pluie, à la clarté douteuse de deux lanternes, la diligence qui allait remporter vers Paris. Toutefois, il eut une vague espérance en remarquant que toutes les portières du lourd véhic^e étaient fermées, que les chevaux étaient prê|pL partir, et que déjà le postillon, bravant, sous le manteau de toile cirée dont il était enveloppé, l'inclémence du ciel, agitait triomphalement son fouet.

Sans doute, la diligence se trouvait au complet, et il avait été impossible d'obtenir les deux places que le général s'était déterminé si brusquement à faire retenir. C'était un jour gagné, et un jour pour un amoureux dans la situation de Raoul, c'était beaucoup. C'était presque le sursis qu'on accorde parfois, au dernier moment, au condamné à mort.

Malheureusement, cette espérance à laquelle le jeune homme venait de se rattacher avec tant d'avidité, celte espérance ne tarda pas à être complètement déçue. L'un des employés du bureau des messageries, ancien sous-ofïlcier dans le régiment de dragons de la garde royale, que le général avait commandé sous la Restauration, accourut avec empressement auprès de la voiture, et se découvrant respectueusement, articula les paroles suivantes, qui tombèrent dans l'oreille de Raoul comme autant de gouttes de plomb fondu :

« Mon général, votre commission est faite, et vous avez deux places dans le coupé. Gela a souffert bien des difficultés, parce que vous comprenez qu'à l'époque de Tannée où nous sommes, nos voitures partent rarement sans être au^rand cjmplet ; mais comme vous aviez bien voufcwiie donner carte blanche, et que je savais qu'il s'agissait de M. votre fils et de notre brave et digne aumônier des dragons, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour surmonter tous les obstacles, et j'y suis parvenu. On n'attend plus que ces messieurs pour se mettre en route. »

Pendant que l'employé des messageries s'exprimait ainsi, on venait de s'emparer des bagages de nos voyageurs, et tous deux, après avoir reçu une dernière et tendre accolade de M. le vicomte de La Fare, montèrent lestement dans la diligence.

Quant à François, on obtint, par faveur spéciale, qu'il prendrait place sous la bâche, avec les paquets.

Moins d'une minute après, le lourd véhicule s'ébranlait avec fracas, et cinq chevaux vigoureux, lancés au galop, l'entraînaient dans la direction de la capitale.

Par une attention fort délicate de l'employé des messageries qui s'était fait leur protecteur, Raoul et l'abbé avaient chacun la jouissance d'un coin,

et ils se trouvaient séparés l'un de l'autre par un grand et gros gaillard d'environ cinquante ans, haut en couleur, le visage encadré dans de larges favoris à la palefrenière. C'était un homme de façons assez vulgaires, mais fort avenantes, et qui parut de prime abord merveilleusement disposé à entrer en conversation avec ses deux acolytes, attendu, déclara-t-il naïvement, qu'il lui était impossible de dormir en diligence.

Un pareil voisin n'était guère, comme on le pense bien, le fait de Raoul, moins enclin que jamais à échanger une parole avec qui que ce pût être. Quant à l'abbé, comme tous les hommes d'un tempérament sanguin, il n'eut pas plutôt appuyé sa tête sur les parois de la diligence, que, sans s'inquiéter de la dureté de l'oreiller qu'il venait de s'offrir à lui-même, il ferma ses paupières, et bientôt certain bruit des plus significatifs vint témoigner qu'il ne partageait nullement les habitudes du voisin, à côté duquel il venait de s'asseoir.

« Monsieur, s'écria ce dernier avec un accent marseillais des plus prononcés et en se tournant vers Raoul, auquel il avait adressé déjà deux fois la parole, sans obtenir d'autre réponse que de simples monosyllabes de politesse , monsieur, est-ce que votre compagnon de voyage a l'habitude de ronfler ainsi toute la nuit?

— Monsieur, fut-il répondu, je n'en sais rien.

— Ce n'est donc pas M. votre père?

— Non, monsieur.

— Ahl c'est différent. Veuillez m'excuser, monsieur : c'est que non-seulement ce monsieur ronfle très-forl, mais encore il ronfle faux. Il doit avoir la voix fausse, ce monsieur? »

Raoul, désireux de couper court à la conversation, s'abstint de répondre ; mais ce n'était pas là le compte du voyageur, qui reprit bientôt :

« Puisque vous ne dormez pas, monsieur, et que ce monsieur qui ronfle n'est pas votre père, alors nous pouvons causer. C'est ce qu'on peut faire de mieux en diligence quand on ne dort pas. Tel que vous me voyez, je reviens d'Italie. Beau pays, monsieur, beau pays ! à ce qu'on dit au moins ; quant à moi, ce n'est pas mon avis. Qu'en pensez-vous ?

Raoul continua de se taire, mais son opiniâtre interlocuteur riposta :

^ Vous me demanderez peut-être ce que je suis allé faire en Italie, et vous vous imaginez sans doute que je suis un archéologue : ce serait une grave erreur, monsieur. Je n'aime pas les antiquités en aucun genre, entendez-vous? Je ne dis pas cela pour offenser ce monsieur qui ronfle si fort et qui est probablement de vos amis, j'en serais désolé. Je ne suis pas non plus amateur de

peinture, comme vous pourriez le supposer, et j'aurais grand'peine à distinguer un Raphaël ou un Titien d'un tableau de votre façon, monsieur, si vous êtes peintre. Enfin, j'ai beaucoup entendu parler de Virgile et de Dante ; mais je ne les ai jamais lus, attendu que je ne sais ni le latin, ni ritalien, et que je n'estime guère, en fait de vers que les poèmes de M. Scribe, parce qu'ils se chan tent. Que suis-je donc ? Gela vous intrigue peut être, bien que vous ne me le demandiez pas mais je pense que, quand on est appelé à passer ensemble côte à côte un laps de temps assez considérable, il faut se connaître. C'est ce qui se pratique en matière de mariage, et des compagnons de voyage sont-ils autre chose que des gens qui se trouvent mariés un peu au hasard et souvent contre leur gré, sans possibilité de divorcer même, sinon au lieu de destination ? Ne le pensezvous pas comme moi, monsieur ? »

Raoul, cette fois, ne put s'empêcher d'incliner la tête en poussant un profond soupir.

« Eh bien, monsieur, reprit son loquace et imperturbable voisin, puisqu'il faut vous le dire, j'exerce une profession toute spéciale, une profession que la régie des contributions n'a pas encore songé à enregistrer dans la loi sur les patentes ; vous ne me trahirez pas au moins, j'espère, auprès d'elle ; je fais la traite des rossignols. »

Raoul écarquilla les yeux, se demandant pour la première fois si son interlocuteur avait biea toute sa raison, et si son voyage en Italie ne devait pas aboutir fatalement à Gharenton.

L'homme continua :

« Vous saurez qu'en vue des intérêts de mon industrie, je viens de parcourir l'Italie dans toute sa longueur, en tendant les deux oreilles et en fermant les yeux, depuis la Scala jusqu'à San- Carlo, en passant par la Pergola et la Fenîce, comme gîtes d'étape. Je suppose, monsieur, qu'il est à votre connaissance qu'à Milan le principal théâtre se nomme la Scala, et à Naples, San-Garlo. La Pergola est à Florence, la Fenice à Venise. Je vous préviens que c'est tout ce que je sais de l'Italie. Maintenant, me croirez-vous quand je vous dirai que ni à la Scala , ni à San-Garlo, ni à la Pergola, ni à la Fenice, je n'ai pu mettre la main sur le moindre rossignol? G'est un voyage manqué. Pas l'ombre d'une pri7na donna; par ci, par là, quelque maigre baryton ; quant aux ténors, on n'en tient plus : la race s'en perd en Italie comme celle des carlins. Il paraît que les rossignols ne sont plus au midi de l'Europe. Ils sont au nord à présent, où ils ont émigré, sous prétexte qu'on les y nourrit beaucoup mieux : les rossignols sont fort gourmands. Bref, il va falloir que je m'en aille en Angleterre, en Russie, que sais-je î au pôle

peut-être, pour y continuer ma chasse. Qu'en dites-vous, monsieur? n'est-ce pas insupportable et fort éreintant? Moi qui m'étais engagé envers l'Académie royale de musique et l'Opéra- Comique de Paris, sans compter le théâtre de rOriente, à Madrid! Comment donc faire, monsieur? »

Raoul était au supplice. Partir ! quitter le toit paternel en emportant au fond du cœur le souvenir d'une image chérie, souvenir auquel se rattachent désormais toutes les pensées comme tous les rêves, souvenir avec lequel on voudrait s'enfermer pour toujours, et au moment où l'on est disposé à renoncer à tout commerce avec le reste du monde, se trouver ainsi livré pieds et poings liés à un fâcheux qui vous harcèle, qui vous assomme ! Descendre des sphères éthérées où l'âme s'enivrait de poésie et d'amour, pour écouter le récit vulgaire des tribulations d'un chercheur de rossignols ! Oh ! c'était intolérable, odieux, et il fallait une bien grande dose de sang-froid et de savoir-vivre pour ne pas réduire son interlocuteur au silence par une de ces réponses qui coupent court à toutes les conversations! Encore un moment, encore une minute, une seconde peut-être, et la patience allait échapper au martyr, lorsque tout à coup les chevaux s'arrêtèrent. On venait d'arriver au relai.

A cet instant, le conducteur de la diligence ouvrit brusquement la portière du coupé.

« Messieurs, s'écria-t-il, si c'était un effet de votre bonté, l'un de vous consentirait-il à venir prendre une place dans Tintérieur ? Il y a là une dame âgée qui avait fait retenir sa place à Grenoble pour le coupé et qui refuse de partir dans l'intérieur, parce qu'elle est malade et qu'elle a besoin d'air. Il faut qu'il y ait eu erreur dans l'enregistrement des places. L'administration rendra l'argent.

— J'en suis bien fâché, répondit de sa voix vibrante l'homme aux rossignols ; j'ai payé ma place pour le coupé, j'y reste. D'ailleurs, je n'aime pas les vieilles femmes, moi. Bien au contraire »

Notre homme parlait encore que déjà Raoul s'était levé et élancé hors de la voiture en secouant la tête avec bonheur, et sans même prendre garde à la pluie qui tombait toujours. Quelques secondes après, une respectable matrone, abritée par un large parapluie, se hissait péniblement à sa place, en se confondant en excuses et remerciements, autant que le lui permettait une petite toux sèche et opiniâtre résultant d'un asthme invétéré.

Désormais, la basse sonore que continuait de fournir l'abbé Doucerain avait trouvé un dessus,

et c'est avec raccompagneraent obligé de cette discordante mélodie que le malencontreux chercheur de rossignols allait continuer son odyssée sur la route impériale de Grenoble à Paris.

De son côté, Raoul venait de prendre place, lui, sixième, dans Tintérieur de la diligence, bien décidé à se réfugier au besoin sous la bâche, en compagnie de François, plutôt que de retourner s'asseoir à côté de son bourreau.

Lorsque les chevaux frais qu'on venait d'atteler à la diligence enlevèrent le lourd véhicule, une lanterne que tenait à la main Tun des valets de la t)oste projeta une vive lueur dans l'intérieur, et les regards du jeune homme se portèrent machinalement sur ses nouveaux compagnons de voyage, qui paraissaient tous endormis.

. Une femme, une jeune fille occupait la place du coin, juste en face de celle où il venait de s'asseoir. Elle était en proie à un sommeil agité, et des larmes perlaient au bord de ses longs cils noirs qui dessinaient deux arcs pleins de volupté sur ses joues pâles, marbrées de teintes violettes. Raoul sentit tout son sang refluer vers son cœur, et un cri, réprimé presque aussitôt, s'échappa de sa bouche.

Cette jeune fille était celle qu'il n'espérait plus revoir : c'était Eugénie I....

Presque au même instant, la lune, perçant les .

nuages, apparut au firmament. La pluie cessa de tomber, et, comme les clievaux avaient été mis au pas pendant que la diligence gravissait une côle assez rude et assez longue, on entendit, au milieu du silence solennel de la nuit, la voix fraîche et sonore du petit François qui s'était glissé jusqu'au bord de la bâche pour respirer plus à son aise, et qui chantait à pleins poumons le refrain de prédilection de son jeune maître :

Viens, gentiUe dame!

Parais I je t'attends.

« Tron de Diou ! s'écria en passant sa tête à la portière l'homme du coupé, dans le plus pur dialecte phocéen du XIX* siècle, continuez, l'ami, continuez, et je vous offre une bouteille de Champagne demain à déjeuner. »

Le chant du jeune François avait produit l'effet d'une évocation magique, et la scène fameuse de la Dame Blanche se trouvait réalisée très prosaïquement dans l'intérieur de la diligence ; car Eugénie, qui n'était d'ailleurs que très imparfaitement endormie, s'était réveillée. Elle venait d'ouvrir ses beaux yeux noirs encore noyés de larmes, et comme la lune donnait en plein sur son voisin de face, le visage de Raoul, ce visage empreint alors de tant de douceur et de tendresse fut le premier objet qui frappa les regards de la jeune fille. Elle poussa à son tour un faible cri, où le trouble

et le ravissement remportaient peut-être sur la surprise.

lY . — Raoul et Eogénls

Il est hors de propos de raconter tout ce qui suivit cette reconnaissance entre les deux amants. II y a de ces émotions qui se devinent beaucoup naieux qu'elles ne se décrivent, et il faudrait n'avoir jamais aimé de sa vie pour ne pas se rendre compte de tout ce qu'il y eut d'inefTables délices dans celte rencontre fortuite entre un jeune honnme et une jeune fille, séparés violemment l'un de l'autre dans tout le paroxysme de la passion, et qui n'espéraient plus se revoir. Car, si l'amour enfante les élans et les désirs les plus audacieux, hiaina assaiy comme dit le Tasse, il est aussi plein de découragements soudains et de chutes profondes, où Tâme humaine perd toute faculté de réaction, et il n'y a souvent qu'un pas des plus vives espérances aux plus sombres désespoirs.

Raoul et Eugénie venaient de remonter de l'abîme où ils étaient tombés dans une sorte d'Eden mystérieux, où, les mains, amoureusement et convulsivement enlacées, les yeux fixés l'un sur l'autre, dans un torrent d'effluves magné-

tiques, ils oubliaient le monde entier, pendant que le tintement monotone des grelots des chevaux qui gravissaient la côte et le balancement presque régulier de la diligence invitaient les voyageurs au sommeil.

Ils avaient tant de choses à se dire, tant de confidences à échanger, que leurs poitrines en étaient gonflées, et ils étaient muets pourtant, en vertu de cette loi de notre nature qui comprime parfois les épanchements du cœur, en apparence les plus irrésistibles, peut-être parce qu'il est des cas où ils déborderaient avec tant de violence qu'ils nous tueraient.

Heureusement, quand la joie et le bonheur ne tuent pas tout de suite, Tâme qui, tout d'abord, en a pris peur, se familiarise bien vite avec eux. D'ailleurs, il y a loin de Grenoble à Paris, et il y avait bien plus loin encore à l'époque où se passe cette histoire ; car la locomotive impétueuse et haletante qui a soufflé sur tant de romans amoureux n'avait pas alors détrôné la diligence lente et poussive.

L'entrevue devait se prolonger assez pour que Raoul et Eugénie eussent le temps de s'apprendre réciproquement bien des choses, du plus grand intérêt pour l'un comme pour Tautre. Eugénie retournait à sa pension avant que les vacances fussent terminées, et contrairement au projet que

sa mère avait eu d'abord de l'en retirer, en vertu du même motif qui précipitait le départ de Raoul. Mais la veuve Brossier, dans son désir bien légitime de mettre fin à une intrigue épislolaire qui, après tout, avait été bien innocente, ne se doutait pas à coup sûr qu'elle venait de mettre la brebis dans la gueule du loup.

Les exigences de ses fonctions postales ne permettant pas à la directrice d'accompagner sa fille, elle s'était bornée à la recommander à une famille du voisinage, qui se rendait à Paris. Là, mademoiselle Eugénie devait trouver, en descendant de diligence, son oncle Brossier, deuxième du nom, passementier dans la rue Saint-Denis, à l'enseigQe du Coq-d'Or, et qui lui servait de correspondant. Ce respectable négociant avait reçu de sa belle-sœur mission expresse de reconduire Eugénie à sa pension aussitôt qu'elle serait arrivée à Paris, avec interdicion absolue de la faire sortir de ce lieu d'asile jusqu'à nouvel ordre, même les jours de grandes fêtes.

Raoul fut mis rapidement au fait de tous ces détails, et, afin de dérouter autant que possible tous les soupçons, il fut convenu entre les deux amants qu'ils affecteraient de ne pas s'être vus avant cette rencontre en diligence, et qu'ils éviteraient même de se parler toutes les fois qu'ils seraient obligés de descendre de voiture pour

l'heure des repas. Le jeune La Fare se chargea de donner à cet égard les instructions nécessaires à François, qui dut lui-même prendre à tâche de jouer le même rôle vis-à-vis d'Eugénie, de peur que Tabbé Doucerain ne vint à découvrir la vérité.

Heureusement, ainsi qu'on a pu le remarque* déjà, la perspicacité et la clairvoyance n'étaient pas précisément les attributs distinctifs de l'ancien aumônier des dragons de la garde royale. Une seule circonstance aurait dû lui inspirer des soupçons : c'était Tinsistance avec laquelle Raoul s'était obstiné à garder sa place dans l'intérieur de la diligence ; mais le jeune homme avait victorieusement établi qu'il lui était impossible de coexister avec un insurpportable bavard tel que le chercheur de rossignols, et l'abbé Doucerain , dans sa simplicité, n'en demanda pas davantage.

D'ailleurs, l'abbé avait trouvé dans son compagnon de route un homme avec qui il pouvait causer musique, et que ses fréquents pèlerinages à l'étranger, dans l'intérêt de son industrie, avaient mis à même de visiter TAllemagne et l'Angleterre. Comme M. le vicomte de La Fare et son vieil ami avaient résidé dans ces deux pays pendant tout le temps de Témigration, c'était encore là un sujet inépuisable de conversation. Enfin, unnou-

veau lien s'était établi entre ces deux natures expansives et sanguines, par suite de la présentation du jeune François, dont l'homme aux rossignols n'avait pu s'empêcher d'apprécier hautement la voix pleine de fraîcheur et de sonorité, ainsi que les merveilleuses dispositions pour le chant.

Il était naturellement résulté de toutes ces circonstances une vive sympathie entre les deux voyageurs du coupé. Apres avoir échangé déjà nombre de politesses avant d'arriver à Lyon, ils se trouvaient presque sur un pied de familiarité en traversant la Bourgogne, et ils étaient devenus, avant de toucher l'Ile-de-France, amis presque aussi intimes que s'ils se fussent connus depuis vingt ans. A présent, grâce à la vapeur, c'est le corps, mais non plus l'esprit ni le cœur qui vont vite.

Revenons à nos amoureux : pour eux, Téchelle thermométrique du sentiment avait atteint un maximum qu'il n'est guère permis de dépasser, et par conséquent, à Lyon , comme à Dijon , comme à Orléans, la gradation était la même, c'est-à-dire une intensité de chaleur que peuvent seuls supporter ceux qui sont passionnément épris.

On se contentait de se regarder tendrement à la dérobée, et parfois d'échanger un furtif serre-

ment de mains tant que durait le jour ; mais quand la nuit était venue, que tous les voyageurs étaient bien manifestement endormis, comme on se dédommageait des rigueurs de la consigne I que de doux chuchotements ! que de charmantes confidences 1 comme ce long voyage de Grenoble à Paris fut de courte durée !

Enfin, hélas 1 puisque en ce bas monde les plus belles choses ont une fin, le moment arriva où vers le commencement d'une sombre nuit d'automne, on put voir étinceler à Thorizon les myriades de feux qui forment la ceinture de Paris, la grande ville. Avec quelle désolation profonde Raoul ne signa la -t-il pas à sa compagne cette apparition magique I

De grosses larmes roulèrent instantanément dans les yeux des deux amants. Toute cette odyssée d'enchantements et de délices qu'ils venaient de parcourir ensemble touchait à sa fin, et le port d'Ithaque se dressait devant eux. Mais quelle Ithaque I une côte aride et désolée, une horrible solitude, pis qu'une solitude, un tombeau 1

Une demi-heure ne s'était pas écoulée, que déjà le lourd véhicule arrivait à destination dans la cour des messageries. Là se tenait, entre autres personnes venues pour recevoir les voyageurs, M. Brossier, le passementier, en compagnie de sa fille Sophie, jeune femme assez vulgaire, pourvue

d'un embonpoint précoce et d'une physionomie insignifiante.

Raoul salua avec une froideur affectée sa compagne de voyage, qui courut immédiatement se jeler dans les bras de son oncle et de sa cousine-germaine. Pendant ce temps-là, le chercheur de rossignols s'avançait au-devant du jeune La Fare, escorté de ses deux nouveaux amis intimes, Tabbé Doucerain et le petit François. Il tendit familièrement la main à Raoul et l'invita d'une façon fort avenante à venir s'installer dans une maison meublée du boulevard des Italiens, où lui-même avait depuis longtemps fait élection de domicile. Comme Raoul semblait hésiter, l'expansif voyageur.tiu coupé redoubla naturellement ses instances, disant qu'il sf- faisait fort., en sa qualité d'habitué de la maison, d'assurer aux trois dauphinois tous les soins et toutes les attentions dont il était lui-même l'objet, ainsi qu'une hospitalité des plus confortables.

Fidèle à sa marotte, le mélomane industriel ne manqua pas d'ajouter qu'il était mal séant de se loger à Paris ailleurs que dans le voisinage de l'Opéra et du théâtre-Italien. Ce dernier argument était, comme on le pense bien, pour le moins superflu. Toutefois, Raoul, n'ayant aucun motif de préférence pour un quartier autre que celui qu'on lui désignait, se laissa persuader d'autant plus ai-

sèment que ses deux futurs commensaux semblaient l'un et l'autre fort enchantés d'avoir fait connaissance avec M. Mirandol : ainsi se nommait le voyageur phocéen ou marseillais, si loquace et si communicatif, qui venait de parcourir l'Italie, à la recherche des rossignols, et auquel Raoul était en définitive redevable de Tun des plus grands bonheurs qui pussent lui écheoir en partage dans le cours de sa vie.

Peut-être même— car il n'y a personne, on le sait, de plus disposé au fatalisme que les amoureux—peut-être en allant habiter sous le même toit que l'homme qui avait été la cause indirecte de ce tête à tête de cent soixante lieues en diligence avec la plus jolie fille de France, sinon même du monde entier, Raoul se préparait un enchaînement de félicités, une martingale de bonnes chances dans le grand jeu d'amour où il venait d'engager tout son avoir. C'est ce que l'avenir seul pouvait décider.

Quoi qu'il en soit, et quelque chagrin qu'il éprouvât au fond du cœur de se séparer d'Eugénie, ce fut presque avec un esprit dispos que le jeune La Fare s'en alla planter ses dieux lares dans la maison meublée du boulevard des Italiens, sous les auspices de M. Mirandol.

C'est qu'en efiet Eugénie avait promis à Raoul qu'elle trouverait le moyen de se rapprocher de lui.

I l'ut de poitrine 91

(en dépit delà consigne sévère dont elle était Tobjet, dût-elle pour cela faire un coup de tête et désobéir à son oncle et à sa tante ; car les marchands Ide passementeries du Coq-dCOr étaient loin de lui inspirer la respectueuse terreur qu'elle éprouvait . en face de la veuve Brossier, sa mère. Or, il n'y a I pas déjeune fille, si simple et si innocente, quelle paraisse, qui, du moment oii elle est sérieusement l éprise, n'acquière aussitôt l'imagination la plus inventive et ne soit en état de lutter victorieusement avec l'homme le plus rusé.

Afin de fournir à Eugénie une base d'opérations certaine, il avait été convenu entre les deux amants que François, qui ne pouvait inspirer aucun soupçon, entrerait en relations avec certaine cousine germaine, cette Sophie Brossier, entrevue plus haut et dont on espérait le concours.

Tous ces préliminaires bien arrêtés, le lendemain de son arrivée à Paris, Raoul prit possession du poste qui lui avait été accordé au cabinet du ministre de l'intérieur, et peu de jours après, I grâce à la protection de M. Mirandol, qui l'avait pris en grande affection à cause de sa voix de rossignol, le petit François fut admis au Gonseri vatoire.

1 C'était décidément, à part son accent marseillais

beaucoup trop prononcé, et son culte un peu trop

i exclusif et d'ailleurs plus intéressé qu'intéressant

pour Part du chant et ses adeptes, un excellent homme que M. Mirandol, très-facile à vivre, et assez banal comme tous les optimistes, mais, ea fin de compte, on ne peut plus serviable.

Souvent absent de Paris, dans Finiérêt de son industrie, lorsqu'il y rentrait, il passait la plus grande part de sa vie hors de chez lui, soit dans les théâtres lyriques, où il avait eu soin de se faire assurer ses entrées, à la suite des engagements contractés par son entremise, soit au café Cardinal, au coin de la rue Richelieu et du boulevard, où se réunissent de temps immémorial les ténors, les barytons et les basses en disponibilité, et où plus d'un maestro célèbre ne dédaigne pas de venir déjeuner. Mais depuis qu'il avait ren- ' contré en diligence Raoul et ses deux acolytes, M. Mirandol faisait souvent infraction à ses hàbitufles, et quand, le soir, le temps était trop pluvieux, ce qui caractérise assez généralement les automnes parisiens, il venait demander l'hospitalité à ses trois amis, comme il les appelait, et alors on ne manquait jamais de faire delà musique, d'abord pour lui être agréable, ensuite pour n'avoir pas à subir une conversation qui roulait uniformément et indéfiniment sur le même sujet.

François chantait, Raoul l'accompagnait sur son piano, et l'abbé Doucerain improvisait un second accompagnement sur son violon. M. Miran-

dol, qui ne savait pas une note du solfège, mais qui était vraiment dilettante d'instinct, se pâmait d'aise en écoutant les modulations du rossignol dauphinois, qu'il voulait, disait-il, élever à la brochette, pour le servir ensuite à la table des piinceset des rois.

L'élève du Conservaloire n'avait pas encore eu le temps d'oublier qu'il était le fils du jardinier du château de La Fare, et qu'il avait commencé par être enfant de chœur dans l'église d*un petit bourg du Dauphiné, dont le maître d'école lui apprenait à chanter au lutrin. Aussi, il était plus étonné qu'enorgueilli des suffrages qu'il obtenait. C'était un garçon assez naïf, et dont l'extérieur encore un peu inculte commençait pourtant à se dégrossir, au contact de la civilisation parisienne et de ses camarades de l'école royale de musique et de déclamation, Le hâle et les fraîches couleurs que donne la vie des champs se fondaient peu à peu chez Tapprenti artiste sous l'action dissolvante du climat et de la vie de Paris. Ce qui subsistait en lui, c'était une admiration profonde pour son frère de lait, et en même temps un sentiment si vif de son infériorité et de son insuffisance, en face d'un pareil modèle, nous avons presque dit d'une pareille idole, qu'il en était presque anéanti. Pour François, Raoul apparaissait dans une sorte de nimbe. Le pauvre garçon

voyait, ajuste titre, sous plus d'un rapport, dans le châtelain de La Fare, le parangon de toutes les qualités physiques et morales, et il avait peine à comprendre comment toutes les femmes de Paris ne tombaient pas amoureuses de lui, rien qu'en le voyant passer sur le boulevard.

Raoul était, du reste, à Tépreuve de toutes les tentations, comme ou l'est généralement quand on est véritablement et passionnément épris. Le ' cœur et l'esprit remplis d'un seul objet, il en perdait à la fois le sommeil et l'appétit. S'il sortait, il ne pouvait voir passer une jeune femme d'une taille svelte et élancée sans s'imaginer, dans une sorte de mirage, familier à tous ceux qui aiment, que c'était Eugénie qui avait franchi la grille de sa pension et qui marchait devant lui. S'il restait au logis, c'était pour s'enfermer dans sa chambre, afin de pouvoir relire tout à son aise, en les couvrant de baisers, les lettres qu'elle lui avait adressées, et il se mettait ensuite à lui écrire à son tour, dans ce style brûlant et enfiévré à l'usage des amoureux, et qui parfois semble toucher à la folie. Il convient d'ajouter bien vite qu'il en était encore à trouver un moyen de faire parvenir ces derniers messages à leur destination ; car la cousine Sophie, avec laquelle François avait pu entrer en relations, s'était montrée, sous ce rapport, tout à fait impitoyable. Elle ne consentit même

qa*à grand'peine à faire connaître à Eugénie l'adresse qu'on lui indiquait.

Il y avait déjà quelque temps que cette situation se prolongeait, lorsqu'un jour on remit à Raoul deux lettres. Il n'eut pas plutôt aperçu la suscription de l'une de ces lettres, que son front s'illumina, et ses doigts rompirent le cachet avec une précipitation fébrile. Il avait reconnu l'écriture d'Eugénie.

La lettre était ainsi conçue :

t Cher aimé, je viens vous apprendre une bonne nouvelle : maman, sur la prière de mon oncle Brossier, a consenti à me laisser sortir pour les vacances du nouvel an. Ma cousine Sophie, à qui j'ai tout raconté — vous ne m'en voudrez pas pour cela, j'espère — ma cousine Sophie m'a bien promis de faire tous ses efforts pour que nous puissions nous voir un peu pendant ce temps-là ; car j'ai tant de choses à vous dire I... et vous aussi, n'est-ce pas? J'aurai à causer sérieusement avec vous, mon Raoul bien-aimé, d'un projet que je nourris depuis ma rentrée à la pension, et dont la réalisation dépendra désormais de vous seul. Je n'ose vous en parler encore aujourd'hui, tant la résolution est grave, et tant j'appréhende que ma lettre ne tombe dans des mains étrangères. Qu'il vous suffise de savoir, quant à présent, que je ne puis plus vivre désormais éloignée de

VOUS, et que mon cœur, qui vous appartient, ne bat et ne battra jamais que pour mon Raoul. »

Le jeune homme couvrit de baisers cet amoureux message, puis se laissant aller à une délicieuse rêverie :

a Quel peut être ce projet ? murmura -t-il ; oh ! comme le temps va me sembler long d'ici au nouvel an ! »

En même temps, il s'apperçut quil avait encore une autre lettre à lire, une lettre dont récriture lui était inconnue, et qui portait le timbre de la poste de Grenoble. Un pressentiment sinistre le saisit pendant qu'il décachetait cette lettre, écrite par le médecin habituel du général de La Fare, qui annonçait, sans préambule, que le général venait de subir une attaque de paralysie, et que si son fils voulait le trouver encore vivant, il fallait qu'il se mit en route sans perdre un instant.

« mon Dieu ! balbutia le jeune homme, dont les traits étaient devenus fort pâles, vous me faites souvenir bien cruellement que le bonheur n'est pas fait pour moi ici-bas. Pourtant, je commençais à croire le contraire ! *

Après un court entretien avec François, qui se changea de prévenir Eugénie, Raoul se rendit en toute hâte à l'administration des postes. Il y avait encore deux places vacantes au courrier de Grenoble, et le même jour, à la tombée de la nuit, le

jeune La Fare, accompagné de son vieux maître, quittait Paris et reprenait, la mort dans Vâme, cette route que quelques mois auparavant il avait parcourue dans un sens différent et sous de si charmants auspices.

Lorsque Raoul et Tabbé Doucerain arrivèrent au château de La Fare, le général vivait encore ; mais sa situation était tellement grave qu'il ne reconnut même pas son fils. Son existence se prolongea quelque temps encore d'une façon toute végétative, puis il s'éteignit. Les funérailles eurent lieu avec une grande pompe; le préfet du département et le général commandant la division voulurent y assister avec une partie de la garnison de Grenoble ; tous les habitants du bourg se firent un devoir d'accompagner jusqu'à sa dernière demeure le corps de leur ancien seigneur. Le procureur général de la Grande-Chartreuse lui-même prit place en tête du cortège. Seule, entre tous, la veuve Brossier, fidèle à ses rancunes, brilla par son absence aux obsèques de l'ancien émigré.

Raoul aimait tendrement son père, et sa douleur fut profonde. Les consolations de son vieux maître lui furent bien précieuses, pour supporter le coup terrible qui venait de les frapper l'un et l'autre ; mais bientôt , en vertu de ce proverbe arabe, qui dit que les malheurs se suivent comme

les oiseaux dans les airs , de sinistres nouvelles .vinrent distraire péniblement le nouveau châtelain de La Fare au milieu de son deuil, et lui imposer des préoccupations d'une autre nature.

Avec le général avaient disparu tous les revenus viagers attachés à son grade et à ses décorations , et c'était là la partie la plus sûre et la plus solide des ressources de la maison. De plus, le défunt se trouvait en retard de payements, par suite des dépenses extraordinaires auxquelles il avait dû se livrer , tant pour la restauration de son château que pour l'envoi de son fils à Paris, Les créanciers hypothécaires prirent peur , et ils s'empressèrent de mettre opposition sur les revenus du domaine de La Fare. En recevant cette désastreuse nouvelle , Raoul se rendit immédiatement à Grenoble, auprès du notaire de son père, et là il apprit qu'à la saisie des revenus pouvait se joindre bientôt une mesure beaucoup plus funeste et destinée à causer un scandale irréparable , une saisie immobilière sur le château même. Il n'y avait pas de temps à perdre pour chercher à calmer les créanciers et à prendre avec eux des arrangements. Quelque peu d'aptitude que Raoul se sentît pour une pareille tâche , la mémoire de son père lui était trop précieuse pour qu'il pût hésiter un instant devant les devoirs qui lui étaient imposés, et il se mit, en conséquence, immédiatement en

l'ut dp, poitrine 99

campagne. Ce ne fut pas toutefois sans avoir , au préalable , écrit à François , pour avoir des nouvelles de ce qui se passait à Paris, et particulièrement de M"« Eugénie Brossier.

La réponse de François ne se fil pas attendre. Malheureusement, elle ne contenait aucune nouvelle d'Eugénie. Inquiet, découragé, Raoul écrivit de nouveau à son frère de lait, lui recommandant, avec les plus vives instances , de rechercher les moyens de faire parvenir à la jeune fille , par une voie sure , une lettre qu'il lui adressait , afin de tâcher d* organiser, de concert avec elle, un système de correspondance. Cette fois , la réponse de François, bien leifte au gré de l'amoureux jeune homme, fut encore plus décourageante. Tous les efforts de François pour atteindre le but qui lui avait été tracé étaient demeurés stériles ; la veuve Brossier venait de renouveler par écrit les ordres les plus sévères pour que sa fille ne pût voir personne autre que les membres de sa famille, auprès desquels l'élève du Conservatoire s'était déjà rendu suspect. François terminait son épitre en annonçant que le propriétaire de l'appartement meublé qu'il occupait lui-même en l'absence de Raoul, réclamait avec instance ce qui lui était dû pour cette location.

La réclamation dont il s'agit n'était pas, comme on le pense bien , la première à laquelle Raoul

avait eu à donner satisfaction , et les revenus de son domaine étant saisis , il s'était vu déjà dans Tobligation, pour payer les funérailles de son père , de vendre les chevaux et les voitures. Cette fois , la meute y passa , avec tous les engins de chasse et de pêche, et François reçut les fonds nécessaire pour solder le loyer de l'appartement, en même temps que ce qui pouvait être dû à divers fournisseurs. Mais les créanciers dauphinois , en apprenant que leur gage s'afTaiblissait ainsi par ces aliénations successives, entrèrent dans un grand émoi. En vain, pour les calmer, le notaire de la succession chercha à leur faire entendre que le jeune viconte de La Fare était en position de contracter un mariage avantageux avec quelque riche héritière du pays , et qu'en lui refusant les atermoiements qu'il demandait, on paralysait toutes ses chances , en même temps qu'on avilissait la valeur vénale du domaine , qui était le gage commun. Les créanciers répondirent que peu leur importait que le domaine fût bien ou mal vendu , pourvu qu'ils rentrassent dans leurs avances, et que le viconte se marierait ensuite comme il pourrait. En présence de semblables dispositions, Raoul jugea qu'il devenait inutile de chercher à tenir tête à l'orage , et, accompagné de son vieux maître il partit brusquement pour Paris, où il espérait, disait-il, se créer des ressources, en même

temps qu'il y retrouverait nécessairement une position administrative.

Est-il besoin d'ajouter que cette double perspective était purement accessoire pour Raoul qui, amoureux comme on Test à vingt-trois ans , s'inquiétait surtout du silence prolongé d'Eugénie , silence que compliquait encore celui de François? Le père du jeune ténor avait été maintes fois interrogé à ce sujet ; mais depuis qu'il avait abdiqué ses fonctions de jardinier du château, attendu son âge déjà assez avancé , il n'entendait plus parler de son fils, et il ne s'en inquiétait guère , car il le savait tout occupé d'études pour la profession qu'il avait embrassée.

C'est dans ces circonstances que Raoul retourna à Paris avec l'abbé Doucerain , pensant bien trouver son frère de lait au Conservatoire. Mais quelle ne fut pas sa surprise en apprenant que François avait quitté depuis quelque temps cet établissement, et qu'on ignorait ce qu'il était devenu ! On le croyait même parti pour l'étranger avec M. Mirandol qui, profitant de la belle saison, avait recommencé ses caravanes.

Dans la pénible perplexité oii il se trouvait plongé, Raoul eut une idée fort audacieuse , ce fut de se présenter en personne chez M. Brossier le passementier, afin de s'y enquérir du sort de François, pensant que ce serait un moyen indirect d'a-

voir en même temps des nouvelles d'Eugénie.

Mais, hélas! la fatalité s'attachait décidément à toutes ses démarches : M. Brossier, qui le reçut en personne, lui répondit avec une brusquerie digne en tous points de sa belle-sœur la buralisie, que la maison du Goq-d'Or n'avait point d'élèves du Conservatoire dans sa clientèle , et qu'il ne connaissait point M. François.

« Pourtant , objecta timidement Raoul , il a l'honneur d'être connu de M°** votre fille et de M"* votre nièce.

— Je n'en crois rien, répondit le passementier, et, s'il en était différemment, j'engagerais ma fille et ma nièce à ne pas cultiver une semblable connaissance. Je n'aime pas les cabotins , moi I Pardon, si cela vous blesse, monsieur. Vous êtes peutêtre de la partie ; mais nous avons l'habitude d'être francs dans notre famille. »

Raoul ne put s'empêcher d'ajouter in petto : a et grossiers aussi ; » mais pour toutes sortes de raisons, il jugea devoir se taire et se retira. Décidément, il avait fait ce jour-là une détestable campagne et il se promit d'être plus heureux le lendemain.

Cette seconde journée devait être consacrée aux affaires sérieuses, et Raoul se rendit en conséquence au ministère de Tintérieur. Une nouvelle déception l'y attendait. Non-seulement il ne

pouvait plus compter sur la sous-préfecture qui avait été promise pour lui à son père, mais encore sa position d'attaché lui était retirée, le pair de France influent, auquel il en était redevable, ayant fait volte-face pour passer dans les rangs de l'opposition. Ainsi, tout lui manquait à la fois, tout s'écroulait sous ses pieds. Profondément attristé de tant d'échecs, Raoul était rentré à l'hôtel où il n'avait point trouvé l'abbé Doucerain, et, en attendant le retour de son vieux maître il s'était laissé tomber sur un fauteuil, la tête plongée dans ses deux mains et en proie aux plus sombres réflexions, lorsqu'on frappa à la porte de sa chambre.

« Entrez! » dit-il machinalement et sans même relever la tête.

La porte glissa discrètement sur ses gonds et livra passage à deux formes féminines qui s'arrêtèrent sur le seuil, en tremblant et sans oser avancer. Raoul, surpris d'entendre du bruit sans qu'aucune voix s'élevât, redressa nonchalamment la tête, puis il tressaillit comme s'il avait été frappé par une décharge électrique. Dans l'une de ces deux femmes, il avait reconnu Eugénie ; l'autre était la cousine Sophie.

Y. — Uno idée de Mirandol.

Raoul se précipita au-devant de la jeune fille et couvrit ses mains de baisers. Il la retrouvait donc eiifin après une si longue séparation ; il la retrouvait plus belle encore qu'il ne Tavait laissée le jour de son arrivée à Paris, plus belle même qu'il ne se Tétait imaginé dans tout l'enivrement de sa passion. Eugénie venait d'accomplir sa dix-huitième année ; elle offrait alors le type le plus accompli des grâces virginales. Raoul avait bien gémi, bien souffert loin d'elle; mais un pareil moment effaçait des mois entiers d'angoisses et de tortures.

S'il eût été moins jeune, moins novice en amour, et partant plus familier avec la science de la vie et des convenances sociales, peut-être, en dépit de toute sa joie, se serait-il demandé si la démarche d'une jeune fille qui vient spontanément trouver son amant, même avec un chaperon tel que la cousine Sophie, bien qu'elle fût plus âgée et mariée, n'était pas empreinte d'un caractère quelque peu aventureux et même compromettant; si cette audace romanesque de pensionnaire n'était pas une de ces preuves suprêmes d'amour qu'on ose implorer quelquefois, mais

presque en redoutaat d'être exaucé : car, après cela, quel dernier sacrifice reste-t-il à solliciter de la jeune fille qu'on aime, et n'y a-t-il pas une pudeur morale de même qu'une pudeur physique dont il faut respecter les voiles?

Mais Raoul ne pouvait, au sein du vieux manoir et de la solitude alpestre où il avait été élevé, acquérir ce scepticisme pratique qui est d'ailleurs le fruit de Texpérience, c'est-à-dire des années, et dont le résultat le plus positif est d'empoisonner toutes les jouissances. Au fond, il aimait Eugénie de toutes les forces de son âme, mais dans la forme, avec cette délicatesse native, ces ^scrupules instinctifs qui appartiennent bien plutôt aux natures féminines, et qu'il ne s'étonnait pourtant en aucune façon de voir violera son bénéfice; car il ne découvrait dans cette démarche même qu'un témoignage irréfragable de la passion qu'il avait le bonheur d'inspirer à Eugénie en même temps qu'une preuve de plus de la candeur et de l'innocence de la jeune fille.

Après un échange réciproque de tendres paroles et de douces protestations, àpeine affaiblies par la présence d'une personne tierce, Raoul apprit, que grâce à l'intercession de la cousine Sophie, on avait obtenu, non sans peine, qu'Eugénie viendraitpasser cette journée dans sa famille. Là, les deux cousines s'étaient entendues pour sortir

ensemble, sous prétexte de beau temps, afin d'aller fan-e quelques emplettes. C'est ainsi que, cédant aune inspiration dont chacune des deux déclinait, maintenant avec un pudique embarras la paternité toutes les deux avaient voulu s'assurer si M. Raoul était à Paris et que presque sans s'en douter elle étaient venues chercher ce renseignement dans Thôtel où elles savaient qu'il avait fait élection de domicile, et où elles espéraient trouver au moins le jeune François.

Maintenant qu'on s'était revu, il ne restait plus qu'à se séparer bien vite , caries moments des deux jeunes femmes étaient comptés et on les attendait sans doute avec impatience rue Saint-Denis. Seulement, pour atténuer la tristesse de cette nouvelle séparation, M*^* Eugénie était en mesure d'annoncer àM. Raoul que les vacances approchaient; qu'elle allait cette fois bien définitivement être affranchie du joug de la pension, et qu'avant de l'échanger contre le joug maternel, on trouverait peut-être les moyens de se revoir et d'arrêter ensemble quelques conventions indispensables.

Plongé dans une extase remplie d'une volupté inexprimable, Raoul écoutait cette voix fraîche et limpide qui retentissait à son oreille comme la harpe des anges dans le paradis Ses yeux amoureusement fixes sur ceux de la jeune fille, s'enivraient des langueurs de son regard; sa main

osait parfois presser la sienne, et tout son être jrémissait délicieusement. A la fin, lorsque déjà debout' et prête à le quitter, elle se dirigeait avec sa cousine vers la porte de la chambre sanctifiée par sa présence, le jeune homme s'en hardit jusquà lui baiser le front, et lui dit en même temps d'une voix tremblante :

« Et ce projet, dont vous m'avez parlé dans votre dernière lettre, avant de sortir d'ici, ne me le ferez-vous pas connaître ? »

La jeune fille devint soudain fort rouge; elle échangea avec sa cousine un regard inlerrogatif, puis, baissant les yeux :

« Plus tard, dit-elle, plus tard vous le saurez si vous m'aimez toujours.

— En doutez- vous? » murmura Raoul.

Mais tout à coup la porte s'ouvrit avec'violence et Tabbé Doucerain entradans la chambre comme un ouragan. En se trouvant ainsi face à face avec un étranger, les deux jeunes femmes s'enfuirent brusquement comme une paire de colombes effarouchées. Quant à Raoul, il n'eut même pas la présence d'esprit nécessaire pour s'élancer à leur suite et les reconduire au moins jusqu'à l'escalier

L'abbé était resté tout ébahi et attendait avec une impatience manifeste que Raoul lui donnât l'explication de ce qu'il venait d'apercevoir ; mais celui-ci paraissait peu disposé à rompre le silence,

et il fallut pour cela que M. Doucerain précisât nettement sa question, en demandant quelles étaient les deux péronnelles qu'il venait de mettra en fuite. A la seule pensée qu'une pareille épilhète pouvait s'adresser à celle qu'il aimait, Raoul changea de visage. Les yeux étincelants, les lèvres tremblantes de colère, il allait peut-être déchirer de ses propres mains le voile qui couvrait encore son idole aux yeux de son vieux maître, mais il y avait dans l'expression de physionomie de ce dernier un caractère de stupéfaction si comique, en même temps, les joies de l'amour remplissent si bien le cœur et le rendent si indifférent à tout le reste, que Raoul, rentrant soudain en lui même, ne put s'empêcher de sourire, et répondit tranquillement à l'abbé que les deux personnes qu'il avait rencontrées lui étaient également inconnues, et qu'elles venaient simplement demander des nouvelles de M. Mirandol.

Cet incident n'eut pas d'autre suite. Raoul avait revu Eugénie; il se savait plus aimé que jamais : c'était du bonheur pour plusieurs jours au moins. L'amour a cela de bon qu'il tient lieu de tout : fortune, gloire, plaisirs, santé, bien-être même. Le bien-être! c'est là une dénomination bien élastique et très-complexe, qui s'applique généralement à une foule de besoins journaliers qu'il devenait pourtant de jour en jour plus difllcile de satisfaire

dans le logis où Raoul avait fait élection de domicile avec Tabbé Doncerain. Déjà la gêne hideuse avait posé là son pied fourchu. Les plantureux dîners du château de La Fare, avec leurs avalanches de gibier, si souvent arrosées devin de Côte-Rotie et de Romanée, avaient fait place à des repas d'anachorète, dont quelques mets grossiers, en petite quantité, et l'eau claire à discrétion, faisaient tous les frais. Encore était-il aisé de prévoir le moment où tous les bijoux et etîets précieux, ayant été vendus ou mis en gage, on n'aurait plus en prespective que le sort du comte Ugolin et de ses fils daus latourdelaFaim.

Pour tromper leur estomac, l'abbé déchiffrait sur son violon, dont il n'avait pu encore se résoudre à seséparer, des sonates de Haydn, et Raoul l'accompagnait tant bien que mal sur un mauvais piano de louage, en pensant à Eugénie. C'est au plus fort de cette crise que M. Mirandol, qui arrivait d'Allemagne, où l'avaient appelé ses affaires, apparut un matin avec François, en présence de ses deux amis, tous deux le visage émaciéàfaire pitié, tous deux sur le point de se mettre à table pour dévorer la maigre pitance que l'abbé s'était procurée à crédit.

Après que les quatre amis se furent embrassés cordialement, et qu'on eut complimenté François sur les progrès qui s'étaient déjà opérés dans sa mise, sa tenue et ses manières :

« Tron de Diou! s'écria le chercheur de rossignols, dont Taccent marseillais semblait s'être développé au contact de l'accent tudesque, nous venions vous demander à déjeuner; mais il me semble qu'on ne fait pas gras ici. Ce sera pour un autre jour.

— C'est que nous sommes un jour de jeûne, dit l'abbé, honteux, non pas pour lui, mais pour Raoul, d'être surpris en présence d'un semblable ordinaire ; on est catholique ou on ne l'est pas, mordieu ! et nous le sommes, nous.

— Oui-dàl reprit M. Mirandol, je comprends, l'abbé, c'est affaire à vous à jeûner, si bon vous semble ; mais M. de La Fare n'est pas, que je sache, entré dans les ordres depuis mon départ. Je l'ai laissé en bon point et je le retrouve à l'état de hareng saur; cela devient inquiétant, et le moment est venu d'y mettre ordre. Suivez-moi! comme dit Duprez dans Guillaume Telly je vous emmène tous déjeuner au café Cardinal, vous, l'abbé, pour faire pénitence, et ces deux Messieurs pour me tenir compagnie. »

Raoul et l'abbé hasardèrent quelques objections ; Raoul surtout qui, dans sa fierté patricienne, appréhendait que M. Mirandol ne soupçonnât le véritable motif de cette façon de vivre toule lacédémonienne, insista vivement sur ce qu'il avait reconnu qu'une bonne hygiène commande de ne

LUT DE POITRINE lit

faire qu'un seul repas solide par jour, le dîner. « Eh bien, repartit M. Mirandol, ce sera un déjeuner-dîner que nous ferons. D'ailleurs, Messieurs et amis, j'ai une affaire à vous soumettre, et j'ai pour système; moi, de traiter les affaires à table. Gela facilite la digestion. Qu'en dites- vous, rabbé?

— Je dis, répondit l'abbé Doucerain, qu'en votre qualité de descendant de ces Phocéens qui fondèrent Marseille, vous êtes comme eux un affreux païen, et que vous voulez faire damner M. le vicomte, qui a si bien observé les jours de jeûne jusqu'à présent; mais je veille sur lui, et c'est pour vous faire enrager que je vais vous suivre au café Cardinal.

— A la bonne heure I reprit M. Mirandol, marchons! »

Et il sortit le premier, en fredonnant la marche célèbre de Guillaume Tell,

Après qu'on eut fait honneur, comme peuvent le faire des gens à jeun depuis longtemps, à un déjeuner où le chef du café Cardinal s'était surpassé, sachant qu'il avait atTaire à un des principaux habitués, M. Mirandol, s'exprima en ces termes :

« Je vous disais donc, mes chers amis, que nous aurions à parler affaires, et le moment est venu, puisque nous sommes au dessert. Vous pensez

bien que je ne vous aurais pas offert à déjeuner sans cela. Oh 1 je suis fort intéressé, moi I J'arrive d'Allemagne, comme vous savez, où l'on organise partout, pour la saison des eaux, de grands concerts. Il n'est question que de cela à Bade, à Ems, à Tœplitz, à Spa. Je m'étais procuré pour la circonstance un rossignol excellent , de l'espèce des ténors; mais voyez le guignon! cet animal-là ne vient-il pas de se faire enlever par une princesse* russe? C'est ma faute aussi : je l'avais choisi trop joli garçon. C'est pourquoi il me fallait pour le remplacer quelqu'un qui ne pût faire tourner la tête ni aux princesses russes ni aux baronnes bavaroises. Eh bien ! devinez sur qui j'ai jeté les yeux? C'est sur l'ami Frantz : il s'appelle Frantz à présent, un beau nom, n'est-ce pas, que je lui ai donné là? Il vous parait peut-être encore un peu gauche; mais je vais le faire habiller par un tailleur à la mode, et vous m'en direz des nouvelles. Ce n'est pas le tout d'avoir le ramage , il faut y joindre le plumage. Sans cela, on n'est qu'une moitié de rossignol. Que dites-vous de mon projet, l'abbé?

— Je dis , s'écria vivement M. Doucerain , que je n'y mets nulle opposition, et que j'en suis enchanté pour lui.

— Mais, objecta Raoul , qui voyait s'éloigner avec chagrin , au moment même où il venait de

lui être rendu , le confident de ses amours , le compagnon de ses jeunes années, pensez-vous que l'éducation musicale de notre ami soit assez avancée pour le rôle qu'on lui destine?

— Je le crois parbleu bien ! répondit victorieusement M. Mirandol. Frantz donne Yitt de poitrine; le reste ira de soi-même. D'ailleurs, il n'y a plus à reculer, il est annoncé sur tous les programmes de concerts.

— Ah bah! déjà! murmura le jeune Dauphinois, qui écarquillait les yeux et se demandait s'il n'était pas le jouet de quelque hallucination, ou si M. Mirandol, dont il n'avait reçu jusqu'alors aucune confidence, ne voulait pas tout simplement se moquer de lui.

— Tu doutes, jeune incrédule? reprit le Marseillais, qui avait adopté l'habitude de tutoyer celui qu'il considérait comme son homme lige, son serf, presque comme sa chose; sais-tu l'allemand? non; sais-tu l'italien? pas davantage; car tu es ignorant comme un rossignol et tu es dans ton droit; mais voici l'abbé qui est tout simplement un puits de science : demande-lui de nous traduire en français tous les journaux que j'ai dans ma poche, et prêtons tous l'oreille ! »

M. Douccrain prit au hasard une des gazettes que M. Mirandol avait tirées de sa poche, et ayant arboré ses lunettes, lut ce qui suit :

a Grande nouvelle pour les amis de l'art musical, et ils sont nombreux sur les bords du Rhin î Nous allons posséder bientôt le prodigieux ténor dont il est question dans toute l'Allemagne depuis quelques jours, et dont la renommée ne saurait tarder à égaler, sinon même à surpasser celle des plus célèbres chanteurs connus. Le jeune Franlz sera ici la semaine prochaine. C'est notre heureuse ville qui aura l'honneur de sa première visite , et sans doute nos concitoyens s'en montreront justement fiers en organisant en son honneur une importante manifestation. Le cercle lyrique sera illuminé ce jour-là. »

— Mais! grommela M. Doucerain en s'interrompant , que vous a fait ce pauvre garçon pour le tourner ainsi en ridicule? Vous nous en avez débarrassés, c'est très-bien ; mais ce n'est pas une raison pour le mettre au pilori.

— Au pilori! répliqua le Marseillais; mon rossignol au pilori ! Tron de Diou ! l'abbé, où avezvous vu cela? remettez vos lunettes : voici un autre journal! Si vous nous refusez votre concours, M. Raoul nous accordera le sien ; celui-ci paraît en français et en allemand.

Raoul lut à son tour Tarticle que voici :

« Nous sommes en mesure, grâce à une heureuse indiscrétion, de donner quelques détails sur le jeune ténor qui doit se faire entendre dans

le grand concert destiné à solenniser dans nos murs la présence de nos bien-aimés souverains. Quoiqu'il soit un enfant de Tamour...

—Allons donc 1 interrompit François, je ne suis pas un bâtard.

— Qui te dit cela? répliqua M. Mirandol. Taistoi! »

Raoul continua :

« Son origine est, dit-on, des plus illustres. »

a Ohl par exemple, s'écria le chanteur, c'est trop forti Mon grand-père était tout simplement jardinier du château, comme mon père et pour ce qui est de ma mère...

— Nous n'en avons que faire de ta mère, jeune oison qui veux devenir rossignol. Je t'ordonne de nouveau de te taire. »

Et, se tournant majestueusement vers Raoul, M. Mirandol ajouta d'un ton plein d'onction et de majesté :

« Continuez, monsieur le vicomte, cet article est plein d'intérêt. »

Raoul poursuivit :

« Le jeune Frantz, qu'on annonce être originaire de la Hongrie, a été élevé mystérieusement en France, dans un petit bourg situé sur les confins du Dauphiné et de la Savoie. Il était sur le point de se faire chartreux, par suite d'un désespoir d'amour, lorsque, mieux avisé et cédant aux

sages conseils d'un ami, d'un homme respectable que de hautes convenances nous interdisent de nommer, il s'est déterminé à exercer le merveilleux talent dont la nature l'a doué, au profit des malheureux. »

a C'est superbe et touchant 1 s'écria M. Mirandol en tirant son mouchoir de sa poche. Voulezvous encore un autre journal ?

— En voilà bien assez ! dit Raoul.

— Mais il n'y a pas un mot de vérité dans tout cela, reprit naïvement Franœis; il faut demander une rétractation. »

Le Marseillais se contenta celte fois de hausser les épaules.

« Si ce n'est pas absolument vrai , fit-il ensuite en promenant son cure-dents entre ses larges mâchoires avec une sérénité parfaite, on ne peut nier que ce pourrait l'être. Est-ce ma faute à moi si les journaux s'écartent parfois de la vérité pour distraire leurs abonnés, et puis-je les empêcher de faire leur métier? Que diable î une pareille entreprise est au-dessus de mes forces.

— Mais je réclamerai, moi , répliqua François avec insistance.

— Tu n'en feras rien, bélître ! répartit M. Mirandol, car tout cela ne regarde que moi. Ne comprends-tu donc pas, ami Franlz, le merveilleux effet que vont produire toutes ces trompettes son-

nanl à l'envi en ton honneur ? Regarde tes amis, les miens, M. Raoul, l'abbé ; ils se taisent, eux, parce qu'ils ont compris. Eh bien 1 moi je ne te demande plus qu'une chose, c'est de lancer vigoureusement ton ut de poitrine dans le premier concert où je te produirai. Après cela, ta fortune est faite. »

Ayant ainsi parlé, M, Mirandol promena son cure-dents dans toutes les parties de sa large mâchoire, avec l'air de défi et de triomphe anticipé que pourrait avoir un général d'armée qui vient d'exposer son plan de campagne à ses lieutenants. Puis, après un silence, il continua :

« Maintenant, voici mes conditions, car je no prends pas les gens en traître, moi, et il faut bien pe je trouve aussi la récompense de mes peines et soins : pendant cinq années, Frantz partagera avec moi tous les bénéfices qu'il pourra faire; pendant cinq années, il m'appartiendra. Cela vous paraît-il juste, messieurs?

— Très juste, répondirent à la fois l'abbé et Raoul.

— Tu l'entends, petit? reprit le Marseillais, Tope là! l'affaire est conclue, et pour plus de sûreté, nous ferons dresser un petit contrat pardevant notaire. »

Puis frappant sur l'épaule de M. Doucerain :

« Savez-vous, s'écria-t-il, mon cher abbé, qu'il

me vient une idée? Il y aurait un moyen charmant de compléter la partie, ce serait de nous en aller tous les quatre ensemble en caravane. L'abbé joue supérieurement du violon ; il ferait sa partie dans les concerts, et quant à M. le vicomte, qui ne sait ni chanter ni racler, il serait Fhistoriographe de la fête. Je sais plus d'un journal à qui il pourrait adresser des articles à ce sujet et qui les payerait fort bien. Il est entendu, d'ailleurs, que les frais du voyage seraient à la charge de Yùnpresario, dont j'ai les pleins pouvoirs.

— Qu'en dites-vous, Raoul? s'écria l'abbé visiblement affriandé par une proposition dont la première conséquence devait être d'apporter un temps d'arrêt à la crise contre laquelle on se débattait depuis quelque temps, sans entrevoir aucune issue pour en sortir.

— Je remercie de tout mon cœur M. Mirandol, répondit Raoul devenu rêveur, mais je ne saurais m'absenter dans ce moment. »

M. Mirandol crut devoir insister; Raoul fut inébranlable, et l'abbé n'essaya même pas de le faire changer de résolution, déclarant que du moment où son élève jugeait convenable de restera Paris, son devoir était d'y demeurer auprès de lui, à moins que M. le vicomte n'eût pour agréable de le voir partir. Pour toute réponse, Raoul serra la main de son vieux maître.

Peu de jours après, M. Mirandol montait avec le petitFrançois dans la malle-poste de Strasbourg; Raoul et l'abbé avaient voulu les conduire jusque dans la cour de Thôtel des postes. Ce ne fut pas saus un violent serrement de cœur que le jeune vicomte de La Fare se sépara de son frère de lait, de Tarai, du compagnon de sa jeunesse, et, pourquoi ne pas l'ajouter , de celui qui avait été jadis le confident si discret, si sympathique, en même temps que l'auxiliaire si utile de sa passion pour Eugénie. François lui-même, dont le naturel était excellent pleurait à chaudes larmes en embrassant Raoul. L'abbé était silencieux et sombre. Il n'y avait que M. Mirandol qui, toujours jovial et familier de longue date avec les voyages, riait à gorge déployée d'un attendrissement qu'il avait peine à comprendre.

Lorsque le jeune homme et le vieillard, après avoir regagné pédestrement leur logis, se retrouvèrentseuls et face à face, ils ne purent s'empêcher d'échanger ensemble un regard plein de mélancolie.

€ Mon pauvre abbé, s'écria Raoul, qui rompit le premier le silence, plus de chansons, plus de rires maintenant! François n'est plus là, et je vais être pour vous un bien triste commensal. Aussi, pourquoi vous être sacrifié pour moi? pourquoi avoir renoncé à ce voyage qui vous aurait olïert

quelques distractions, et, qui sait, peut-être les moyens de vous procurer quelques douceurs sur vos vieux jours?

— Oui 1 c'est cela ! reprit brusquement l'abbé, j'aurai été pendant dix-huit ans bien nourri, bien logé, bien rétribué même au château de La Fare, et par-dessus le marché, moi, un pauvre diable d'aumônier de régiment, un moine défroqué, j'aurai été, pendant tout ce temps-là, traité en ami, que dis-je , en frère, par le seigneur du château ! Il m'aura confié son fils unique, le noble et dernier rejeton de sa race, comme à un autre luimême, et tout cela pour qu'à la première occasion je m'en aille courir la prétentaine, comme un vieux fou, en vous plantant là, ni plus ni moins qu'un chien malade qu'on laisse au chenil 1 Pour qui me prenez-vous, morbleu ?

— Pardon, mon cher et bon maître, répondit Raoul, c'est qu'aussi je ne puis m 'empêcher de m'attrister en songeant à toutes les privations qu'à votre âge vous allez être forcé de vous imposer, par suite d'une pareille résolution. N'est-ce donc pas assez de tous les sacrifices que vous avez déjà faits pour moi, de vos économies englouties dans notre naufrage? savez- vous bien que ce que j'ai à partager avec vous maintenant, c'est la pauvreté, et bientôt peut-être la misère?

-— La pauvreté, soit ! qu'est-ce que cela méfait?

mais foin de la misère I On n'est misérable que quand on le veut bien, entendez-vous, Raoul, tant qu'on a la force de travailler, et mordieu ! malgré mes soixante-douze ans bien sonnés, je vous prouverai que je suis encore bon à quelque chose. Je donnerai des leçons.

— En trouverez- vous ?

— Oui, parbleu l Je suis déjà en pourparlers à cet égard avec une personne à laquelle je suis recommandé par M. Mirandol. Ce sera assez avantageux.

— Quel est cette personne? De quoi s'agit-il?

— Que vous importe? Il s'agit de musique.

— A la bonne heure î Mais avant que l'affaire soit conclue, il pourra s'écouler du temps, et nos ressources s'épuisent.

— C'est possible, mais cela ne m'inquiète pas précisément.

— Comment ?

— Puisque vous êtes si curieux et qu'il faut tout vous dire, apprenez que j'ai déjà reçu une forte avance sur mes émoluments futurs, grâce

à M. Mirandol, qui a bien voulu c'est-à-dire

qui n'aurait pas dû me faire cette proposition. Mais, pour l'amour de Dieu ! ne me questionnez plus à ce sujet!

—Très volontiers. Peste ! voilà des gens bien généreux! je voudrais bien faire leur connaissance.

— Gardez-vous-en bien, malheureux 1 Je m'y oppose. Il ne manquerait plus que cela !

— Allons 1 mon cher maître, calmez- vous 1 Mais moi, que vais-je faire à présent? A quoi suis-je bon?

— Vous, Raoul! vous êtes gentilhomme. Est-ce que les lis sont faits pour filer? Ne vous découragez donc pas, enfant 1 De meilleurs jours viendront. Après la pluie le soleil ; c'est la loi de Dieu et Tordre de la nature. Tôt ou tard, il se présentera pour vous quelque bon mariage, une riche, noble et belle héritière. Vous aurez des enfants, et morbleu ! j'espère bien encore pouvoir au moins leur apprendre à lire. »

Raoul baissa la tête et ne répondit pas. A ce moment, on apporta une lettre que Raoul décacheta et ouvrit négligemment; mais il n'y eut pas plutôt jeté les yeux qu'il tressaillit, et une teinte rosée apparut sur les pommettes de ses joues.

« Qu'est-ce donc ? dit l'abbé.

— Oh ! répondit le jeune homme en affectant l'indifférence, c'est un message fort insignifiant d'un ancien camarade. »

Le message était de la main de la cousine Sophie et contenait ces simples mots.

« Trouvez-vous demain au musée du Louvre, dans la grande galerie, vers midi. On a de graves nouvelles à vous apprendre. »

Comme la nuit parut longue à Raoul 1 Comme les heures se traînèrent jusqu'à ce bienheureux lendemain! Il ne déjeuna pas ce jour-là, et bien avant l'heure fixée il était dans la grande galerie du Louvre, où Ton eût dit qu'il volait au ras du parquet, ainsi que cela se passe dans les rêves. Enfin, les deux cousines apparurent. Pâle et tremblant, il s'approcha d'elles; puis, sur un signe que lui fit la cousine Sophie, il alla s'asseoir, au bout de la grande galerie, sur une banquette où elles ne tardèrent pas avenir le rejoindre.

Alors, la conversation s'engagea sur des choses en apparence indifférentes et avec cette adorable gaucherie qui caractérise généralement les amoureux, surtout dans les premières phases de la passion. Mais, pendant ce temps-là, les yeux de Raoul se miraient dans les yeux d'Eugénie; mais sa main pressait furtivement celle de la jeune fille : mais si leurs paroles à tous deux étaient froides, banales, incohérentes, que d'éloquence et de feu dans les regards qu'ils échangeaient! En pareille occasion, quel contraste charmant entre ce qu'on dit et ce qu on pense 1

Nous nous bornerons à rapporter succinctement l'objet de l'entrevue, qui était d'apprendre à Raoul une grande nouvelle : la veuve Brossier allait arriver en personne à Paris pour retirer sa flUe de pension et pour solliciter un changement

de bureau qu'elle avait l'espoir d'obtenir. Il fallait donc prendre un parti, et comme Raoul annonçait rintention de ne pas différer plus longtemps une demande en mariage, que les circonstances l'avaient forcé d'ajourner, la cousine Sophie hocha la tête, et attachant sur les deux amants un regard plein de sympathie :

« Mes pauvres amis, dit-elle, aimez-vous bien ! C'est si bon d'aimer et d'être aimé î Mais je connais ma tante Brossier ; jamais elle ne donnera son consentement au mariage de sa fille avec un jeune homme sans état et sans fortune, ce jeune homme fùt-il le fils d'un duc et pair, ce dont ma tante Brossier se soucie comme de sa vieille pantoufle. »

Raoul, en entendant prononcer ces fatales paroles, baissa le front d'un air consterné; mais Eugénie, se penchant à son oreille, lui dit tout bas d'une voix émue et les joues couvertes d'une pudique rougeur :

« Vous m'avez demandé quel était le projet que j'avais formé et que je vous avais annoncé dans une de mes lettres Le moment est venu de vous le faire connaître ; seulement, vous allez dire que je suis une tête folle, et peut-être vous m'aimerez moins.

— Eugénie, pouvez-vous le penser? murmura tendrement le jeune homme.

— Eh bien, écoutez : il y aurait peut-être un moyen de triompher de tous les obstacles ; mais c'est qu'en vérité je n'ose vous le dire.

— Oh ! je vous en supplie.

— Ma cousine Sophie est la personne que j'aime le plus au monde après vous. Elle aussi aimait un jeune homme, un cousin avec lequel son père et sa mère ne voulaient pas la laisser marier, parce qu'il était sans fortune. Savez-vous ce qu*i!s ont osé faire pour forcer mon oncle et ma tante à consentir à ce mariage? Demandez-le lui I

— Méchante ! reprit la cousine Sophie, qui rougit à son tour jusqu'au blanc des yeux, pourquoi rappeler un pareil souvenir ? C'est bien mal, ce que nous avons fait, Ernest et moi ; mais sans cela il ne serait jamais devenu mon mari, et nous nous aimions tant! ce qui ne veut pas dire que nous ne nous aimons pas beaucoup encore.

— Mais enfin 1 s'écria Raoul, dont la curiosité violemment surexcitée devenait presque de l'angoisse.

— Enfin, monsieur, dit la cousine Sophie, puisqu'il faut tout vous dire, Ernest, qui était commis dans la maison de mon père, en avait été renvoyé. Je n'avais plus la tête à moi, et un jour j*ai consenti à me laisser enlever par lui. Nous sommes partis ensemble pour le Havre. On a bien été inquiet de moi dans ma famille, on m'a fait

chercher de tous les côtés, et vous comprenez qu'après un pareil scandale il n'y avait plus qu'à pardonner et à nous marier. C'est ce qu'on a fait, et nous sommes aujourd'hui, Ernest et moi, le couple le plus heureux du monde.

— bonté divine ! s'écria Raoul avec un véritable enivrement, est-il bien vrai, Eugénie ? vous consentiriez à partager mon sort? Moi aussi, j'a- ^ vais pensé bien souvent à un pareil projet ; niais je n'avais pas encore osé vous en parler, et c'est

vous qui Oh! combien je suis heureuxl Main-.

tenant, plus d'obstacles. »

Eugénie, qui avait tenu les yeux baissés pendant que s'échangeaient entre Raoul et la cousine Sophie les paroles qui précèdent, les avait relevés | timidement en entendant les exclamations joyeu- ! ses de son amant, et son regard était maintenant fixé sur lui avec une vive ex5)ression d'amour fe de reconnaissance :

« Pourtant, reprit-elle d'un ton où la candeur enfantine commençait à reprendre le dessus sur les audaces romanesques de la pensionnaire, il est bien entendu que c'est là une ressource suprême, désespérée, à laquelle j'ai pu songer un instant, mais qu'il faut éviter à tout prix d'employer, n'est-ce pas, Raoul? Réfléchissez donc au scandale que nous donnerions, à la douleur et à la colère de ma famille I Oh! tenez, j'ai eu bien

tort de me laisser aller à des idées si coupables, si insensées.

— Voudriez- vous donc déjà vous rétracter?

repartit avec anxiété Tamoureux jeune homme.

Ohl croyez-moi, vous pouvez vous fier à mon honneur, et ce n'est pas moi qui voudrai jamais vous exposer gratuitement à toutes les conséquences d'une résolution dont je comprends la portée pleine de périls. Dès que le moment sera venu, et vous en serez juge, j'irai trouver votre mère et je lui demanderai votre main ; mais si elle me la refuse, alors, Eugénie, je vous rappellerai vos paroles d'aujourd'hui, et je vous sommerai de tenir votre promesse.

— Et je la tiendrai, Raoul, dit là jeune fille; car mon cœur vous appartient, et il ne sera jamais qu'à vous. »

Notre époque est prosaïque, et ce n'est pas notre faute si, au lieu de se passer dans quelque «ite romantique, sous l'ombre solennelle des chênes ou des châtaigniers, au bord de quelque claire fontaine, encadrée de mousse et de myosotis, comme dans le poétique roman de la Fiancée de Lammermoor, la scène que nous venons de remporter avait pour théâtre une banquette de velours d'Utrecht fané, dans un coin obscus du musée du Louvre. Peut-être seulement à quelque distance, un orgue de Barbarie faisait enten-

dre en ce moment la ritournelle si connue de cette adorable cantilène, dontDonizetti, le maître par excellence des mélodies amoureuses, s'est plu à illustrer les adieux de la belle Lucie et du sire de Ravenswood.

Heureux amants I ils oubliaient dans ce chaste tête-à-tête, en présence de la cousine Sophie qui les regardait avec attendrissement, et des spectateurs insoucieux qui défilaient devant eux, sans même les apercevoir, que, quand le vase est si plein, il est bien près de déborder, et que, dans le cas contraire, il arrive toujours fatalement qu'une main ennemie ou même indifférente renverse le vase en passant.

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