‹ L'ut de poitrineChapitre 2 sur 7 · VI. — Le roi des Rossignols · texte numérisé non relu

VI. — Le roi des Rossignols

Par une assez belle journée d'automne, une élégante voiture découverte, attelée de deux chevaux passablement fringants pour des chevaux de louage, s'arrêta à la porte de la modeste maison meublée où Raoul et l'abbé demeuraient, sur le boulevard des Italiens. Un jockey, vêtu d'une coquette livrée, ouvrit la portière, et un jeune homme, sautant lestement à bas du véhicule, entra dans la maison, monta les degrés, et, sans demander aucune indication à personne, vint

frapper familièrement à la porte de Raoul. Celuici était absent, et ce fut l'abbé qui vint recevoir le nouveau venu, auquel il ouvrit ses deux bras presque paternellement, en lui disant :

« Te voilà donc de retour, mauvais sujet ! Estce que tu arrives de la noce, que tu es si bien attifé?

— J'arrive d'Allemagne, monsieur l'abbé, » répondit le nouveau venu, dans lequel le lecteur a reconnu sans nul doute le petit François, en dépit de la métamorphose qui s'était opérée en lui dans l'espace de quelques mois.

Ce n'était plus en effet ce jeune garçon demipaysan, demi-bourgeois, au visage rougeaud, aux cheveux plats, aux mains calleuses, et d'une tournure si gauche et si embarrassée. D'abord, Tune de ses mains était gantée, ce qui dissimule toujours un peu les appendices les moins aristocratiques, et l'autre disparaissait en partie sous une profusion de bagues de toutes les dimensions, témoignages précieux, suivant toute apparence, de la haute satisfaction de tous les souverains grands et petits de la Confédération germanique. Il portait d'ailleurs un vêtement complet à la dernière mode, sous un pardessus gris-blaiic d'un merveilleux effet. Enfin, bien que les traits de sa physionomie n'eussent pas cessé d'être assez vulgaires, ils étaient rehaussés par un grand fond

(le bonhomie, et surtout par Taisance parfaite que donne le succès.

« Eh bien, reprit l'abbé, tu vas me raconter comment les choses se sont passées en Allemagne, et si tu es aussi satisfait qu'on paraît l'être de toi.

— Oh! repartit Frantz, car- il faut bien lui donner son nouveau nom, ne m'en parlez pas, monsieur l'abbé 1 J'en suis encore tout abasourdi. Permettez que je laisse à M. Mirandol le soin de vous donner à ce sujet des détails

— Auxquels la modestie se refuse. Je comprends cela, mon garçon. M. Mirandol m'a écrit, en effet, que tu as eu de grands succès sur les bords du llhin, et que tu nous reviens avec une cargaison de tabatières enrichies de brillants, avec des épingles, des bagues, que sais-je? Bref, te voilà, comme il dit, passé rossignol di primo cartello, et j'en suis, pardieul bien aise; car enfin tu es un peu mon élève.

— Un peu I beaucoup, monsieur l'abbé.

— Vilain flatteur!.... Ah çà, où est-il, ce cher Mirandol ? Pourquoi n'est-il pas venu avec toi ?

— Il est allé voir le directeur du Théâtre-Italien : je l'ai laissé dans son cabinet. »

L'abbé tressaillit et balbutia d'un air troublé : « Pourquoi faire? Est-ce que tu vas donner un concert au Théâtre-Italien?

— Pas précisément. M. Mirandol. a une autre idée; il voudrait

— II voudrait..,.. Que veut-il? Achève I » Frantz, qui ne paraissait pas moins troublé que

M. Doucerain, répondit avec embarras :

« C'est que, si je parle, vous allez vous mettre en colère, monsieur Tabbé.

— En colère, moi î pourquoi donc ? Gorbleu !

parleras-tu?

— Ce n*esl pourtant pas ma faute. M. Mirandol Texige absolument, et il faut que j'obéisse à M. Mirandol, je l'ai promis et signé par-devant notaire.

— Mais, vilain petit masque, que veut-il entln, ce Mirandol?

^11 veut pardon, monsieur l'abbé, il veut

me faire débuter au Théâtre-Italien.

— Ah I le monstre I misérable Mirandol ! Et toi aussi, il te perdra I »

En parlant ainsi, l'abbé se laissa tomber dans un fauteuil en se cachant le visage entre ses mains.

« Je savais bien, repartit Frantz piteusement,que vous vous fâcheriez tout rouge, et je le lui avais dit, à M. Mirandol ; mais il m'a répondu qu'il en faisait son affaire et qu'il ne craignait rien de vous. *

— Ah 1 il a dit cela 1 Voyez-vous le traître ! Ainsi,

tu vas monter sur les planches 1 Quelle abouiina-

tion I Toi, mon élève !

— Pardon, monsieur l'abbé; si vous pensez qu'il y va de mon salut, dame, je dirai à M. Mirandol que vous vous y opposez absolument, et que c'est impossible : rengagement ne doit être signé que demain.

— Garde-t'en bien, malheureux ! Tous les docteurs ne sont pas d'accord sur ce point délicat, entends-tu ? Par exemple, en Italie, les cardinaux vont à rOpéra avec l'agrément du Saint-Père. En France, c'est un cardinal qui a établi ce genre de spectacle.

— Ahl monsieur l'abbé, que vous me faites donc plaisir de me parler ainsi 1

— Bien plus, les prêtres ne craignent pas, audelà des Alpes, de composer eux-mêmes des opéras, témoin le divin Métastase.

— Monsieur l'abbé, celui-là est-il aussi un cardinal ?

— Imbécile ! il est mort il y a longtemps. C'était un simple abbé comme moi ; seulement, je ne sache pas qu'il ait jamais été chartreux.

— C'est égal, je me souviendrai de ce que vous me dites relativement à M. l'abbé Métastase. Mais vous, qui êtes si savant et en même temps si scrupuleux observateur des devoirs dena religion

— Tais-toi ! ce n'est pas vrai!

— Ah! monsieur l'abbé I.... Enfin, quelle est votre opinion au sujet des personnes qui emploient leurs talents pour la représentation des opéras ? »

L'abbé, qui depuis quelque temps tourmentait convulsivement sa perruque sur son crâne pelé, faillit l'en arracher à ces derniers mots, et, se levant avec violence :

« Petit misérable! s'écria-t-il , pourquoi me fais-tu une pareille question? Avoue que tu sais quelque chose; Mirandol, le traître Mirandol aura parlé 1

— Mais, monsieur l'abbé, je ne sais pas ce que vous voulez dire.

— Tu m'en donnes ta parole d'honneur? M. Mirandol ne t'a rien appris relativement à moi?

— Je vous le jure, monsieur Tabbé. Ah I je vois bien que vous êtes fâché contre moi, parce que je vais chanter sur un théâtre.

— Fâché, moi, nullement I au contraire

c'est-à-dire Enfin, est-ce que j'ai le droit de

t'en vouloir pour cela, moi? Ce droit-là, je l'ai perdu, entends-tu bien?

— Non, monsieur l'abbé, vous ne l'avez pas

perdu, et je vous révère et vous chéris toujours.

Pourquoi donc auriez-vous perdu le droit do

m'admonester?

— Pourquoi? pourquoi? Ce garçon-là me fera mourir avec ses questions! Pourquoi?.... Je suis un grand pécheur, un grand coupable

— Allons donc l monsieur l'abbé, c'est vous qui le dites, parce que vous avez toujours été sévère pour vous-même et plein d'indulgence pour les autres.

— Qui te Ta dit?

— Ne l'ai-je pas vu moi-même ?

— Tu t'es trompé, on t'a trompé ; oui, anciennement peut-être, mais depuis lors Ahl mou

pauvre garçon, si tu savais!.. .

— Quoi donc? Vous m'effrayez.

— Tiens, ce secret m'étouffe, et il faut que je m'en débarrasse ; aussi bien, il n'y a plus moyen de faire autrement, puisque je vais être ton complice.

— Vous, monsieur l'abbé I Qu'est-ce que cela signifie?

— Gomment ! tu ne comprends pas qu'il n'est pas nécessaire de monter sur les planches pour participer à la même tache, au même péché?

— Je vous confesse, monsieur l'abbé, que je n'y suis plus du tout, et je me donne au diable si

— Ne parle pas du diable, imprudent! je lui appartiens depuis plus d'un mois, comme tu vas lui appartenir toi-même. Ah! c'est affreux!

— Ahl bon Dieu ! grand Dieu 1 je commence à comprendre. Est-ce que vous-même vous seriez Ohl mais, c'est impossible!....

— Je suis artiste du Théâtre-Italien, moi, un abbé, un ancien chartreux I

— Est-ce bien possible, ce que vous dites là?

— Hélas I oui, mon garçon, tu as devant tes yeux le troisième premier violon de Torchestre. Avec cela, je risque le purgatoire pour le moins; mais toi, c'est l'enfer !

— Pourtant, vous disiez le contraire tout à l'heure.

— Je disais Est-ce qu'on peut savoir quelque chose à cet égard? Il n'importe : je me sens déjà soulagé de t'a voir révélé cet épouvantable secret ; mais tu comprends qu'il doit rester enseveli entre nous à tout jamais, n'est-ce pas? Il faut surtout que Raoul n'en sache rien. C'est pour lui donner du pain, vois-tu, à mon cher Raoul, que je me suis résigné à signer ce pacte fatal. Il le fallait. Tous mes efforts pour me procurer des leçons avaient été infructueux. Mirandol a été le serpent qui m'a tenté ; affreux Mirandol !

— Mais, monsieur l'abbé, quand M. Raoul ira au théâtre, s'il allait vous reconnaître?

— G*est impossible, mon garçon. D'abord, j'ai changé de nom, et puis je change aussi de perruque avant d'entrer. Tu verras ; mais je te re-

commande expressément de faire semblant de ne pas me reconnaître.

— Je vous le promets. Mais M. Raoul, comncient va-t-il?

— Physiquement, sa santé ne me paraît pas mauvaise ; mais, moralement, c'est bien différent. Il me cache quelque chose de son côté, j'en suis sûr, et je gage qu'il est toujours amoureux de cette petite péronnelle. On dit que les hommes sont inconstants en amour; il faut qu'il s'en trouve un par hasard qui est la constance même, et c'est mon élève. Gela me fait enrager, morbleu ! et je consentirais de grand cœur à rester quelque temps de plus dans le purgatoire, si quelqu'un était assez avisé pour souffler à Raoul sa conquête. Ce serait une œuvre pie. »

En entendant ces dernières paroles, Frantz était devenu rêveur.

Sur ces entrefaites, Raoul entra, et la conversation se trouva forcément interrompue. Comme le jeune vicomte complimentait son frère de lait sur la voiture et l'attelage qu'il avait aperçus devant la porte, Frantz lui proposa d'en faire l'essai, ajoutant que c'était une location du fait de M.Mirandol ; car ce dernier avait pensé qu'un ténor descendant de sa voiture, et se faisant escorter par son groom jusqu'à la porte du cabinet d'un directeur de théâtre, ne pouvait manquer d'avoir

un engagement fort avantageux. Raoul s'empressa d'accepter la •proposition, et, habitué de longue date à tous les exercices hippiques, il prit en main les rênes et voulut conduire les chevaux luimême. Quant à Frantz, après avoir relégué le cocher sur le siège de derrière, à côté du jockey, il prit place auprès de son frère de lait.

Les deux jeunes gens gagnèrent les Champs- Elysées, à l'heure où l'on vient d'ordinaire s'y promener pour jouir des rayons du soleil d'autçmne. Tous deux suivaient, en devisant, la grande avenue, dont ils rasaient les bords, lorsqu'ils aperçurent, assises sur deux chaises, Eugénie et la cousine Sophie. La première devint fort rouge, et la seconde répondit à leur salut par une inclinaison de tête accompagnée d'un sourire d'intelligence.

« La maman Brossier n'est pas là, dit Frantz.

— Ah ! si j'avais osé, reprit Raoul, j'aurais arrêté les chevaux, mais elle n'est peut-être pas loin, et elle peut revenir d'un moment à l'autre.

— En effet, c'est pour le coup que tout serait perdu! »

Les amoureux ont l'esprit inventif. Au lieu de prolonger la promenade jusqu'à la grille de clôture qui servait alors de barrière, au pied de l'arc de triomphe de l'Etoile, Raoul fit tourner les chevaux au bout de deux ou trois cents pas, affectant

de passer et de repasser le plus souvent possible devant sa bien-aimée, avec laquellenl échangeait, par cette occasion, les plus tendres regards. Mais tout-à-coup un vent assez violent Commença à s'élever, et comme, sous le ciel pluvieux de Paris, on compte les journées qui ne sont pas marquées au moins par une averse, la pluie se déclara avec assez d'intensité pour que promeneurs et promeneuses se missent en devoir d'aller chercher un refuge, suivant les facilités qui leur étaient offertes.

« Ah! mon Dieu! s'écria Frantz, M"* Eugénie et sa cousine vont être bien embarrassées. Si j'osais, je leur offrirais un abri dans la voilure.

— Ose, reprit vivement Raoul, tu as là une excellente idée. »

Et, dirigeant aussitôt les chevaux vers la place où les deux jeunes femmes se tenaient encore à l'abri d'un des arbres de l'avenue, Raoul laissa son compagnon descendre pour formuler sa proposition, qui, après quelques combats, fut acceptée. En même temps, le groom se mit en devoir de rabattre la capote de la voiture , pendant que le cocher recevait l'invitation de venir prendre sa place sur le siège ; car Raoul avait trop à cœur de ne pas laisser échapper l'occasion d'une entrevue avec Eugénie pour ne pas abdiquer immédiatement son rôle d'automédon.

Chemin faisant, on ne put s'empêcher d'évoquer de part et d'autre le souvenir de ce qui s'était passé, plus d'une année auparavant, dans les bois quiavoisinent le chemin de la Grande-Chartreuse : c'est ainsi qu'on s'était rencontré par un temps d'orage; c'est ainsi que les deux jeunes gens avaient pu, comme dans la circonstance actuelle, se mettre à la disposition d'Eugénie pour lui servir de guides et la ramener dans sa famille. Seulement, il y avait, entre les deux aventures, toute la distance qui sépare l'avenue des Champs-Elysées des romantiques sentiers tracés à travers les forêts de la Grande-Chartreuse. Ètait-il bien possible . de comparer la chevauchée aventureuse, sur une selle masculine et sur un coursier ombrageux, avec une promenade sur les moelleux coussins d'une élégante voiture, et, pour tout dire en quatre mots, la campagne avec la ville et la nature avec la civilisation?

La cousine Sophie, dont le tempérament n'était pas précisément tourné vers la poésie, en vertu peut-être de son embonpoint précoce, la cousine Sophie disait qu'elle préférait en tous points l'aventure actuelle à celle qui l'avait précédée, et que M. Frantz était bien heureux d'avoir un pareil équipage. Eugénie, dont les regards se détachaient parfois de Raoul pour s'arrêter un instant sur son compagnon, ne pouvait s'empê-

cher d'établir une sorte de parallèle entre les deux jeunes gens. Allors elle accusait la fortune qui, par une étrange anomalie, se montrait si prodigue de ses dons envers celui qui semblait les mériter le moins , comme si l'aveugle déité eût pris à tâche de compenser ainsi la parcimonie dont dame nature avait fait preuve , à plus d'un titre, envers le fils du jardinier.

Lorsqu'on approcha de la rue Saint-Denis, on tint conseil sur la question de savoir si la voiture irait jusqu'à la maison du Goq-d'Or, et, comme il pleuvait à verse, la question fut résolue affirmativement. Seulement, il fut convenu que Raoul descendrait immédiatement, afin d'écarter tout soupçon. Avant d'exécuter cette convention, Raoul crut devoir demander à Eugénie si elle ne jugeait pas que le moment fût venu d'aller trouver sa mère et de lui demander sa main. La jeune fille fee tourna vers la cousine Sophie pour réclamer son avis sur une question si délicate, et celle-ci répondit qu'elle avait eu occasion de souder sa tante à cet égard, et que M"^* Brossier ne s'était pas montrée aussi mal disposée qu'on avait eu d'abord sujet de l'appréhender. Seulement, il ne fallait pas brusquer les choses, et avec quelques ménagements il était permis d'espérer qu'on atteindrait, sans scandale et sans bruit, un but qui avait paru impossible. Raoul, enchanté

d'une pareille communication, s'en alla la joie au cœur, et la voiture se dirigea vers la maison du Coq-d'Or.

En voyant un splendide équipage s'arrrêter à la porte de son magasin, M. Brossier s'avança sur le seuil et se découvrit respectueusement; mais un double éclat de rire, du timbre le plus argentin , qui retentit au fond de la voiture, lui démontra aussitôt que ce n'était pas à des clients, mais à sa fille et à sa nièce qu'il avait affaire. En même temps, le groom s'était élancé à bas de son siège et ouvrait respectueusement la portière. Frantz descendit le premier, pour off'rir la main à ses deux compagnes, et il pénétra avec elles dans le magasin, où la veuve Brossier trônait triomphalement au comptoir, auprès de sa bellesœur.

Le premier mouvement de la buraliste, en apercevant François, se traduisit par une grimace ; car elle était avant tout Adèle à ses rancunes. Pour la première, fois depuis environ quinze mois, elle se retrouvait face à face avec son ancien commis aux écritures, dont elle n'avait pas oublié l'intervention malencontreuse dans la correspondance si imprudemment engagée entre sa fllle et Raoul. Mais en apercevant à travers les glaces du magasin la voiture qui stationnait avec un cocher et un groom, en voyant

le changement qui s'était opéré dans la tenue et dans toutes les manières du jeune homme, dont elle avait appris vaguement les succès par la lecture du journal , elle fit un retour sur elle-même, et tendant au chanteur sa main sèche et osseuse, elle lui dit :

« Soyez le bienvenu, mon cher monsieur François, dans rétablissement que dirige le frère du brave capitaine Brossier. Je suis bien aise de pouvoir lui présenter un artiste tel que vous; car nous aimons beaucoup les artistes dans notre famille. »

La veuve Brossier aurait peut-être dû ajouter : « quand ils ont équipage, » car, dans le cas contraire, ainsi qu'on a pu s'en convaincre, les artistes n'étaient plus pour la famille Brossier que des cabotins, avec lesquels on n'aimait pas à frayer.

Frantz ne s'attendait guère à un semblable accueil, et il s'en montra fort touché. Bien plus, comme l'heure du dîner était venue, on insista si vivement auprès de lui pour le garder, qu'il dut renvoyer sa voiture et accepter l'invitation qui lui était faite, et qu'Eugénie avait particulièrement appuyée.

Le dîner fut très- gai, Frantz raconta avec beaucoup de naïveté et non sans quelques petites dérogations aux règles étroites de la grammaire,

rhistoire de ses pérégrinations en Allemagne, en compagnie de M. Mirandol, et les succès qu'il y avait obtenus, succès résumés par une véritable pluie d'or. C'était plus qu'il n'en fallait pour faire écarquiller les yeux de M°^« Brossier, obstinément attachés d'ailleurs sur les bagues étincelantes dont les doigts du chanteur étaient surchargés. Aussi, au dessert, l'appela-t-elle François tout cour après avoir trinqué avec lui. Bien plus , comme après le dîner on avait proposé bourgeoisement de jouer aux jeux innocents, et que le moment solennel de tirer les gages était venu, la buraliste crut pouvoir autoriser sa fille Eugénie à se laisser embrasser par le vieil ami qu'on venait de retrouver.

Le vieil ami, alors âgé de vingt-quatre ans, ne put s'empêcher de constater, dans cette embrassade, que, depuis quinze mois, M"* Eugénie était encore singulièrement embellie, et le double baiser qu'il cueillit sur les joues veloutées de la jeune fille lui causa une émotion qu'il ne sut pas complètement dissimuler, car il devint fort rouge. Etait-ce qu'il n'avait pas encore complètement abdiqué sa timidité naturelle, ou bien, habitué en Allemagne à rencontrer de préférence des descendantes plus ou moins dégénérées des belles filles de Germanie, à la blonde chevelure, aux yeux bleus, trouvait-il avec bonheur, sur les

bords de la Seine, un genre de beauté plus accentué, des yeux noirs et brillants comme des escarboucles , et pour emprunter l'expression de Raoul lui-même, le type accompli des vierges de Raphaël? Quoi qu'il en soit à cet égard, la veuve Brossier n'était pas femme à se méprendre sur rimpression que sa fille avait produite, et mille châteaux en Espagne s'édifiaient rapidement dans son cerveau. Pendant ce tempslà, la tète montée par quelques innocentes œillades de M"' Eugénie, non moins que par les fumées d'un certain petit vin blanc qu'on avait cru devoir servir à table en son honneur, Frantz débitait une avalanche de lieux communs sur la musique de tous les pays, attribuant à l'Allemagne ce qui appartenait à Tltalie, et réciproquement, vantant les partitions de Métastase et les poèmes de Lulli, et embrouillant les notions les plus simples de géographie et d'histoire. Eugénie et sa cousine riaient sous cape, en échangeant des regards fort significatifs; mais le reste de l'auditoire ouvrait de grands yeux, absolument comme si, à la façon de Sganarelle, Frantz se fût mis à parler latin.

Eugénie eut pitié de lui la première, et, voulant lui donner une occasion de se réhabiliter, elle lui demanda s'il ne consentirait pas à chanter un peu comme par le passé. Elle s'offrit même à Faccom-

pagner sur un mauvais piano ^ anciennement à Tusage de la cousine Sophie, devenue réfractaire en matière de musique depuis qu'elle était mariée. Celte motion fut appuyée avec enthousiasme par toute la famille, et la veuve Brossier ajouta avec beaucoup de dignité et non moins d'à-propos qu'elle n'aurait jamais eu l'indiscrétion de faire une semblable demande, malgré tout le plaisir qu'elle s'en promettait; car le capitaine Brossier, qui aimait beaucoup la musique et qui recevait quelquefois à sa table le chef de musique du régiment, avait coutume de dire qu'en pareil cas il n'était pas convenable de faire payer à un artiste son écot. Frantz, renchérissant à son tour en courtoisie sur la buraliste, répondit qu'un semblable écot ne pouvait être trop payé par lui et qu'il était prêt à chanter tout son répertoire, pour être agréable à ses hôtes et particulièrement à M"' Eugénie.

Là-dessus, la jeune fille s'étant mise au piano, donna à Frantz tous ses cahiers de musique, en l'invitant à faire un choix. Il serait difficile de déclarer si ce fut intentionnellement ou par un simple effet du hasard que le chanteur choisit cette caVatine de la Dame Blanche^ qui déjà, depuis bien des années, avait fait invasion dans tous les coins de la France, et qu'obscur et inconnu quinze mois auparavant, il chantait au fond du Dauphiné, comme l'écho des sentiments qui agi-

talent Fâme de son jeune maître. Eugénie tressaillit en entendant retentir cette évocation musicale qui avait frappé son oreille dans une circonstance si solennelle de son existence.

La jeune fille venait de se reporter, par la pensée, à des souvenirs déjà bien éloignés , mais ineffaçables, et une image chérie, peut-être un peu oubliée depuis quelques instants , était venue se dresser entre Frantz et elle. Raoul était là, visible pour elle seule, comme dans un tableau magique. Elle l'apercevait pâle, ému, suppliant, comme en cette nuit mémorable où il lui était apparu, doucement éclairé par un rayon de la lune, dans un coin de la diligence de Grenoble à Paris. Seulement, pourquoi, avec tout ce que la nature lui avait dévolu en partage de charme, d'élégance et de noblesse, n'avait-il pas aussi ce gosier de rossignol, qui transformait en perles et en diamants toutes les notes de cette amoureuse mélodie?

Puis, ramenée peu à peu au sentiment de la réalité par le prestige de cette voix, qui semblait caresser mollement son oreille, Eugénie en vint à se reprocher d'être injuste envers le chanteur qui était à ses côtés et qu'elle oubliait à ^n tour. Alors, tout en remplissant son rôle d'accompagnatrice, elle se plut à constater les merveilleux progrès que François avait faits dans l'art du chant, le sentiment exquis avec lequel il détaillait

toutes les nuances et faisait ressortir la pensée du maître. Elle attacha sur lui un regard presque machinal , et elle ne put s'empêcher d'être frappée de l'accentuation de son geste ; elle vit le feu de la passion s'allumer dans ses regards, d'ordinaire un peu ternes et voilés; le front du jeune homme semblait s'entourer d'une auréole, et sa physionomie, si placide et si insignifiante, rayonnait comme transfigurée.

Lorsque Frantz eut fini de chanter, son auditoire haletant, enivré, ne songea pas même à l'applaudir. En effet, par une sorte de magnétisme dont il est aisé de se rendre compte, l'àme du chanteur était passée, avec sa voix, dans Vâme de chacune des personnes qui l'écoutaient, à conamencer par son accompagnatrice, et l'on était sur le point de se demander si toutes les impressions qu'il venait d'exprimer, on ne les avait pas ressenties soi-même. La veuve Brossier fut la première qui, après avoir respiré bruyamment, s'écria :

« J'ai toujours été fidèle au capitaine Brossier, mon cher François; mais en vérité, je n'aurais pas voulu qu'en son absence un de ses camarades vînt mq chanter cette chanson-là comme vous venez de la chanter tout à l'heure: damel je n'aurais pas répondu de moi. »

Cette naïveté détendit les nerfs de l'auditoire,

et les deux cousines s'étant mises à rire, les grands parents les imitèrent. Frantz avait repris sa physionomie placide et un peu niaise ; ses deux bras étaient retombés le long de son corps, et il attachait alternativement sur Eugénie et sur sa mère un regard morne et presque hébété. Tout à l'heure, l'inspiration musicale, débordant par tous ses pores, lui donnait un caractère en qelque sorte surhumain, et maintenant il n'offrait plus, dans tout son être, qu'un échantillon à peine ébauché de ce que l'éducation et le contact des gens civilisés peuvent faire en quinze mois d'un jeune homme demi-paysan, demi-bourgeois. Il fallait que cette transformation fût bien évidente pour que la cousine Sophie, se penchant à l'oreille d'Eugénie, lui murmurât tout bas :

a Fais-le donc chanter ! le pauvre garçon en a besoin et nous aussi. »

Frantz, avec une extrême complaisance, passa successivement en revue quelques albums qui étaient à cette époque fort en vogue, et dont les compositions étaient, pour la plupart, peu dignes d'un pareil interprèle; mais il n'y avait guère d'autre musique dans la maison du passementier, et ce fut alors que, sur la demande expre^sse d'Eugénie, il se mit lui-même au piano) afin de chanter de mémoire un air du répertoire de l'Opéra italien.

l'ut de POiTRmf 149

« Un air italien! s'écria la veuve Brossier; ahl tant mieux 1 nous n'y comprendrons rien ; mais c'est égal. C'est si beau l'Italie ! à ce que disait le capitaine Brossier, qui avait servi dan» ce payslà. »

Frantz choisit l'air célèbre de Lucia di Lammermoor : Bdl'alma innamorata^ Tune des plus touchantes mélodies que les douleurs de l'amour aient dictées à Donizetti. Cet air, auquel s'attache peut-être aujourd'hui ce cachet de vulgarité qui flétrit» h^élas ! trop souvent, dans leur fleur, les plus poétiques créations du génie, cet air n'était pas encore tombé dans le domaine des orgues de Barbarie, et l'œuvre duglorieux maître était dans toute la fraîcheur virginale de la nouveauté.

Avec quelle ineflable expression de douceur et de tendresse Frantz se mit à moduler cette plainte mélodieuse, où chaque note est enfiévrée par la passion de l'amour! Puis bientôt, la douleur et le désespoir qui s'emparent de l'âme d'Edgar, et que le musicien a exprimés d'une façon si saisissante et toujours si pleine de mélodie, éclatèrent dans la bouche du chanteur avec tant d'éloquence, que son auditoire, transporté, faillit tomber en pâmoison. Des ruisseaux de larmes coulèrent le long des joues des deux cousines* Toutes loa deux se levèrent à la fois, pâles et respirant à peine, et s'approchant de Frantz, lui

tendirent leurs mains qu'il porta à ses lèvres avec une ferveur galante toute d'à-propos. Peut-être^ la veuve Brossier, qui était décidément dans ua de ses jours de belle humeur, allait-elle permettre que les lèvres montassent encore plus haut pour sa fille, lorsque la porte s'ouvrit et l'une des servantes du logis introduisit, sans façons, le groom de M. Frantz, qui avait demandé à lui parler sur-le^hamp.

« Pardon, monsieur, s'écria le jeune drôle, avec, tout l'aplomb d'un valet qui sent rejaillir sur luimême une part de l'auréole dont son maître marche environné, M. Mirandol m'envoie chercher monsieur avec la voiture qui est eu bas. Monsieur a oublié sans doute qu'il est attendu chez la princesse de ***, et il faiit que monsieur vienne s'habiller*

— Ah! c'est vrai, dit Frantz naïvement, j'ai promis d'aller chanter chez celte princesse, mais j'aurais préféré rester ici. Excusez-moi, tous, je reviendrai bientôt, si vous le permettez, vous remercier de votre bonne hospitalité, et vous apporter une loge pour mes débuts au Théâtre-Itriien.

— Du moment, reprit M. Brossier d'un ton digne et solennel, où vous êtes attendu chez une princesse, vous êtes tout excusé, cher monsieur Frantz, et vous non* ferez honneur et plaisir quand vous reviendrez nous voir.

— Mon brave Frantz, dit à son tour la veuve Brossîer en lui serrant la main, puisque Frantz il y a, tenez, embrassez-moi ! Vous auriez plu au capitaine Brossier, j'en suis sûre, bien qu'il préférât la musique militaire à la musique vocale, parce qu'il y avait un noble qui chantait dans le régiment ; mais vous n'êtes pas noble, vous, et je vous en fais mon compliment. »

Cette fois, il ne fut pas question d'embrasser mademoiselle Eugénie, bien que toute l'assistance eût cru, devoir reconduire le chanteur, d'abord jusqu'à^a porte de Tescalier, où son groom l'aida à endosser son superbe pardessus gris perle, avec recommandation de la part de M. Mirandol de bien s'envelopper pour ne pas s'enrhumer, ensuite jusqu'à la voiture même qui n'était plus celle du jour. C'était une voiture fermée, également prise en location, mais non moins élé" gante et confortable que la précédente.

Pendant que les deux chevaux entraînaient avec rapidUé le jeune chanteur vers le boulevard des Italiens, où il demeurait avec M. Mirandol, pour aller faire sa toilette et se rendre ensuite chez la princesse de ***, les deux cousines s'étaient retirées dans la chambre qu'elles partageaient en commun, et nécessairement la conversation roulait sur les événements de cette importante journée. Eugénie était devenue un peu rêveuse.

« A quoi penses-tu donc ? lui dit sa cousine,

— Je pense à Raoul, répondit la jeune fille.

— A la bonne heure ! repartit Sophie. Quelle différence entre ces deux jeunes gens ! Quand je les ai aperçus tous les deux aux Champs-Elysées, sais-tu que ce pauvre François m'a fait TefFet d'un domestique auprès de M. le vicomte de La Fare, qui est si distingué, même quand il remplit l'office de cocher.

- — Cela n'empêche pas, reprit Eugénie, que M. Frantz ait une de ces voix qu'on ne saurait entendre sans se sentir émue jusqu'au fond de l'âme. Oh ! je voudrais que Raoul eût cette voixlà! ^

vu . — Use représentation de la Sonnambnla.

Un matin, Frantz revint trouver Raoul.

« Eh bienl lui dit-il, l'affaire est arrangée : je viens de signer mon engagement. Je débute dans la Sonnamhula de Bellini par le rôle d'Elvino, un rôle de jeune paysan suisse : cela me convient à merveille.

— Et les conditions sont-elles avantageuses pour toi?

— Beaucoup trop. Jamais je ne pourrai me faire

à ridée que mon gosier vaut tant d'argent. Au surplus, c'est M. Mirandol qui a traité cette question-là : c'est son affaire à lui. D'ailleurs, je ne pourrai donner que quelques représentations à Paris, parce que j'ai appris hier soir chez la princesse de *** que j'avais aussi un engagement à Vienne, par ordre de l'empereur d'Autriche ; mais M. Mirandol a pensé qu'il était indispensable pour moi de me faire entendre à Paris, parce que c'est là, en définitive, comme il dit, qu'une réputation est signée et paraphée. Tant qu'on n'a pas passé par là, il prétend qu'on est toujours comme un point d'interrogation, et il veut que je devienne bien vite un point d'acclamation»

— Bravo I et à quand les débuts?

— C'est le 15 novembre irrévocablement. Nous n'avons qu'un mois à rester à Paris, et de là je me rends à Vienne, en passant par Turin et Milan, où je dois donner quelques représentations.

— Sais-tu que tu vas devenir aussi de première force en géographie?

— Vous vous moquez de moi, monsieur Raoul, et vous avez raison. Ohl je reconnais qu'à part le chant, je sais bien peu de chose. Tenez, hier, je me suis laissé aller à causer dans la famille Brossier, et j'ai vu tout de suite que je disais des bêtises en entendant mademoiselle Eugénie se moquer de moi tout bas avec sa cousine. Aussi,

quand on m'invitera quelque part, je ne dirai plus rien, et je me bornerai à chanter.

— Mon garçon, tu as une grande qualité, qu'on dit pourtant peu compatible avec la profession que tu as embrassée : tu es modeste ; avec cela et avec ton talent surtout, tu feras sûrement toD chemin.

— Que le ciel vous entende, mon bon monsieur Raoul I

— Écoute, mon cher François, tu as de l'affection pour moi, mais je veux que tu m'en donnes une preuve à l'instant même. 11 faut renoncer avec moi à ces froides appellations de respect qui pouvaient convenir lorsque ta position au château était celle d'un subalterne. Aujourd'hui, cette position a changé ; tu es un artiste, c'est-àdire tout ce qu'il y a de plus indépendant au monde, un grand artiste même, s'il faut en juger par Téclat qu'ont eu tes débuts à l'étranger. Moi, je ne suis rien.

— Vous êtes le flis de mon maître et seigneur, vous êtes M. le vicomte de La Fare.

— Oui, je suis un noble, c'est-à-dire un homme à qui presque toutes les professions sociales sont interdites, et qui est condamné à être riche, s'il ne veut être méprisé. Riche 1 tu es sur le point de le devenir, toi, tandis que moi, mon ami, je peux te le dire à toi, pour qui je n'ai pas de secret : je

suis ruiné. Ce matin encore, j'ai reçu une lettre de mon notaire qui m'invite à retourner sur-lechamp en Dauphiné, si je veux éviter une expropriation.

— Ah! mon Dieu! est-il possible? Le château de La Fare deviendrait la propriété d'une autre famille? Oh! non, non, n'est-ce pas?

— Hélas ! mon pauvre François, je ferai tout ce qui dépendra de moi pour éviter qu'on en vienne là ; mais réussirai-je?

— Oh ! si vous saviez tout le chagrin que j'é prouve d'une pareille nouvelle?

— Je t'en sais gré, mon ami, mais à une condition, c'est que désormais tu ne m'appelleras plus monsieur, mais Raoul, comme je t'appelle François ou Frantz, si tu aimes mieux. Acceptes-tu ma condition?

— Je le voudrais, mais M. l'abbé! que dira M. Tabbé?

— Je me charge de lui faire entendre raison, à mon cher vieux maître, qui est aussi le tien.

— C'est vrai. Eh bien!.... Raoul, je vous le promets.

— C'est entendu I Embrassons-nous î Ne sommes-nous pas frères d'ailleurs, puisque nous avons été nourris du même lait?

— Ainsi, reprit Frantz, après un silence causé par l'attendrissement, vous allez donc retourner au pays?

— Il le faut : tout m'y appelle; car, indépendamment de mes intérêts matériels, Eugénie ne doit-elle pas y retourner elle-même ? Et puis, si j'ai quelque chance de fléchir le mauvais vouloir de sa mère, ainsi que le pense la cousine Sophie, ce ne peut être que là où un certain prestige s'attache encore à mon nom, tandis, qu'à Paris, je suis écrasé, étoufie.

— Vous avez raison. Quand comptez-vous partir?

— Après tes débuts, dont je désire être témoin. C'est d'ailleurs le jour de la fête d'Eugénie que tu débutes, et il me serait pénible d'être loin d'elle ce jour-là, bien que, depuis l'arrivée de sa mère, j'aie dû renoncer à la voir. »

Aussitôt que le nom de la jeune pensionnaire avait été prononcé, le front du chanteur s'était manifestement assombri, et ce fut avec une expression singulière qu'il articula les mots suivants, comme s'il se fût parlé à lui-même :

t Ah I le jour de mes débuts au théâtre est le jour de la fête de mademoiselle Eugénie t Gela me portera-t-il bonheur ?

— Serais-tu superstitieux? reprit Raoul en riant. Au surplus, j'y songe : tu pourras me rendre un service ce jour-là. Puisque tu as tes grandes entrées dans la maison Brossier, tu pourras porter à Eugénie mon bouquet de fête, et cela

n'aura rien que de très-naturel, cftr on pensera qu'il vient de toi. Que dis-tu de mon idée?

— Je la trouve excellente. Quand on aime et quand on est aimé, on est bien heureux, n'est-ce pas?

— Certainement De quel ton tu me dis cela, mon cher Frantz !

— Pardon, c'est que je songe qu'il faut que je vous quitte au plus tôt : M. Mirandol m'attend pour aller ensemble à la répétition.

— C'est décidément ton ombre, que M. Mirandol.

— Ohl oui, il a bien soin de moi, si grand soin qu'il ne veut pas me laisser manger à mon appétit, ni boire à ma soif, de peur de nuire à ma voix. S'il pouvait me mettre dans du coton

— Voilà ce que c'est que d'être un rossignol I » A ce moment, l'abbé Doucerain passa, tenant

l'étui de son violon dans sa main.

«Voulez-vous, monsieur Tabbé, que je vous emmène?' s'écria Frantz préoccupé. J'ai là une voiture à votre service.

— Je n'en ai que faire, de ta voiture, reprit l'abbé de fort mauvaise humeur et en lui lançant un regard qui eût dû faire balle. Est-ce que tu crois que je 'ne sais plus marcher? Où veux-tu ni'emmener, drôle?

~ Eh mais, à la répétition.

— Quelle répétition?

— Celle du Théâtre-Italien.

—Que veux-tu que j'y fasse, au Théâtre-Italiwi, mauvais sujet?

— Ah î c'est vrai ; pardon 1

— Tiens, s'écria Tabbé, qui suait sang et eau, et secouait avec colère l'étui de son violon, faismoi le plaisir de décamper bien vite et de le mêler une autre fois de tes affaires. Je vais aussi à ma répétition, moi ; mais j'y vais à pied, par raison de santé, et que le bon Dieu me prés^ve d'aller où tu vas ! »

Après cet échange de paroles, l'abbé et ses deux élèves se séparèrent.

Quelques jours après, la voiture de Frantz s'arrêtait de nouveau devant la maison du Coq d'or, rue Saint-Denis, et le jeune ténor en descendait, escorté cette fois de son jockey, portant entre ses mains un délicieux bouquet, dans lequel les fleurs les plus rares et les plus amoureusement symboliques s'épanouissaient en un mystérieux sdanij suivant l'expression orientale. Nous traduisons librement ce selam par ces simples mots : « Je vous aime de toutes les forces de mon âme, et je vous demande de m'aimer toujours. » Le bouquet était celui de Raoul. Quant à Frantz, qui n'avait pu y joindre le sien, il apportait tout simplement le coupon d'une baignoire d'avant-scène pour le

Théâtre-Italien, où il devait faire, le soir même, son premier début.

Il était vêtu avec plus de recherche encore que le premier jour ; sa coifTure et sa chaussure étaient irréprochables, et il y avait sur son visage une pâleur intéressante, peut-être déterminée par les émotions inévitablement attachées au début qu'il allait faire sur la première scène lyrique de l'Europe. Peut-être aussi était-il troublé parla pensée de se trouver seul avec sa charmante accompagnatrice, qu'il n'avait pas revue depuis la soirée du dîner impromptu chez l'oncle Brossier, deuxième du nom. En effet, la veuve Brossier avait, ce jour-là même, une audience du chef du personnel à l'administration des postes, et, comme le reste de la famille était occupé au magasin, Eugénie vint seule recevoir le jeune artiste.

Frantz était naturellement timide, et cette timidité ajoutait encore à sa gaucherie. Il avait d'ailleurs évidemment manqué de tact en se faisant suivre par son groom, pour porter jusque dans l'intérieur d'un appartement un bouquet que les gens les plus distingués ont, en pareil cas, l'habitude de porter eux-mêmes. Il couronna cette fausse démarche par un compliment, dont il est présumable qu'il ne serait jamais sorti sans l'intervention charitable d'Eugénie. La jeune flUe, toujours compatissante pour un ancien ami, jugea

ne pouvoir mieux faire que de l'interrompre, en lui disant qu'elle trouvait le bouquet ravissant, l'intermédiaire qui avait bien voulu s'en charger on ne peut plus aimable, et que M. Raoul était, comme toujours, bien gentil d'avoir pensé à elle. « Il n'est pas seul, reprit Frantz en s'animant; voici le coupon que je vous avais promis. Puis-je espérer que vous daignerez, ainsi que votre famille, assister à mes débuts ?

— Certainement, répondit Eugénie ; nous nous en faisons tous une fête ici, et je vous prie, monsieur Frantz, de recevoir mes remerciments et ceux de toute ma famille; mais M. Raoul y sera aussi, n'est-ce pas?

— Oh ! certainement ; il sera à l'orchestre.

— Tant mieux ! De la place où nous serons, je pourrai le voir tout à mon aise.

— Vous l'aimez donc bien, mademoiselle Eugénie?

— Le moyen qu'il en soit différemment! Qui ne l'aimerait? Il est si plein de noblesse, de distinction et en même temps de bonté 1

— En effet, il a tout pour lui, tandis que moi

— N'allez-vous pas envier son sort, vous à qui la fortune sourit, qui avez des chevaux, des voitures à votre disposition, que les princes et les princesses comblent de leurs cadeaux?

— Tout ce que vous dites est vrai, mademoi-

selle Eugénie. Eh bien l vous me croirez si vous voulez. C'est mal ce que je vais dire ; mais il m'arrive bien souvent d'envier le sort de mon frère de lait,

— Pourquoi donc ?

— Pourquoi.... D'abord M. Raoul est noble, tandis que moi, je ne suis qu'un paysan; il est beau, moi je suis laid ; il est instruit et spirituel, moi, je suis ignorant et peut-être même un peu bête. Vous souriez ? Vous voyez bien, mademoiselle Eugénie, que je me rends justice.

— Est-ce tout?

•— Oh ! non pas. Vous me parliez tout-à-l'heurc des cadeaux que j'ai reçus. Eh bien, puisque le hasard m'a favorisé, puisque je vous trouve seule^ il est une chose que je n'ai jamais osé vous dire» 6t, ma foi, je me risque aujourd'hui. Croyez-vous que je tienne à tous ces cadeaux-là ? Pas le moins 4u monde. Il n'y en a qu'un seul, voyez-vous, qui a du prix pour moi, et celui-là, vous ne l'avez pas remarqué parce que je fais en sorte qu'on ne s'en aperçoive pas; mais je vais vous le montrer. »

En même temps, l'artiste, se dégantant, montra nne de ses bagues, dans le chaton de laquelle était enchâssée une pièce de vingt-cinq centimes. Eugénie se mit à rire.

« Quelle est cette plaisanterie ? dit-elle.

--Eh quoi! reprit Frantz, vous ne vous souve-

162 L'UT m POITRINE

nez pas que, quaud nous étions au pays, le jour de ce grand orage où je vous ai reconduite chez vous avec M. Raoul, vous avec tiré de votre bourse une petite pièce de cinq sous que vous m'avez donnée ? Cette petite pièce, je n'ai jamais voulu m'en défaire. Je l'ai gardée comme un talisman, d'abord parce qu'elle me venait de vous, ensuite parce qu'elle me rappellera toujours, si haut que je puisse monter, que je suis parti de bien bas ; enfin, il me semble que tant que je la porterai, tout me réussira.

— Pauvre garçon, murmura Eugénie en le contemplant avec attendrissement, il me semble moins gauche et moins laid à présent. »

Tout à coup, la porte s'ouvrit et la veuve Brossier apparut,

« Voilà un bien beau bouquet! s'écria-t-eile après les premiers compliments.

— Je me suis souvenu, dit l'artiste, que c'était aujourd'hui la fête de Mademoiselle Eugénie, et je me suis permis de lui apporter ce bouquet.

— Mai^, comment donc, mon cher Frantz, reprit la veuve, savez-vous que vous devenez trèsgalant? Le capitaine Brossier n'eût pas mieux fait au temps où il me courtisait. Seulement, vous allez compromettre ma fille, pour peu que cela continue.

— Oh! madame Brossier, rejprit gauchement

l'ut de poitrine i63

l'artiste, qui devint fort rouge, croyez bien que ce n'est pas mon intention. »

La buraliste se pinça les lèvres, et, son humeur aigre et revêche reprenant le dessus, elle repartit avec vivacité :

« Oui-da! jele crois pardieu bien, mon cher!

La fille du capitaine Brossier n'est pas de celles que Ton compromet, entendez-vous? Qu'êtes-vous venu faire ici? pourquoi profiter de mon absence pour parler à ma fille?

— ; Pardon, madame Brossier, balbutia Tartiste tout interdit, d'abord je ne vôtis savais pas absente et puis j'apportais le bouquet et le coupon d'une loge pour ce soir... Vous m'aviez promis...

— Ah! c'est vrai l interrompit la buraliste déjà sensiblement radoucie; c'est donc aujourd'hui le grand jour? Vous tenez à nous avoir à votre représentation ; mais que voulez-vous que j'aille faire là, moi qui ne sais pas Titalien?

— Mais moi, s'écria Eugénie, je le sais un peu, ciièEe maman, et je te promets de t'expliquer toute la pièce.

— Ah t si tu me promets cela, reprit la veuve, il faudra bien que je m'exécute. Di'ailleuVs, François — décidément j'aime mieux ce nom-là que l'autre, et puis c'était un de ceux de mon défunt — François est un ancien ami, et il faut bien faire quelque chose pour ses amis»

— Et j'en serai bien reconnaissant, ajouta l'artiste encore tout décontenancé.

— Allons ! c'est entendu, fit la veuve ; François, donnez-moi la main et excusez-moi si j'ai été un peu vive tout-à-rheure. C'est que, voyez-vous, dans la famille Brossier, nous sommes très-chatouilleux sur l'honneur des femmes comme sur celui des hommes. Le capitaine s'est battu en duel trois fois pour moi à ce sujet. Mais ausst, mon cher François, dans notre famille, les femmes adorent toujours leurs maris. »

Ces dernières paroles avaient été prononcées avec une intention si marquée qu'il eût fallu que Frantz fût un idiot pour s'y méprendre; mais au même instant, son groom parut et lui dit à l'oreille que M. Mirandol l'attendait en bas dans la voiture, pour aller faire visite à «n journaliste influent, et qu'il commençait^ s'împatienter. Le chanteur dut prendre congé de Madame Brossier et de aa fille.

« Bon courage ce soir, monsieur Frantz 1 lui dit cette dernière avec le plus charmant sourire, accompagné d'un regard plein de sympathie.

—Vous serez là I» reprit l'artiste d'une voix émue.

Et, comme la veuve reprenait son front sévère, il ajouta vivement :

« Vous serez là aussi, madame Brossier, avec toute votre famille^ »

Puis il sortit précipitamment ; car le pauvre garçon commençait d^jà à ressentir dans son âme le trouble indéfinissable qui est le premier symptôme de ce mal dangereux qu'on appelle la fièvre d'amour.

Transportons-nous maintenant au Théâtre-Italien, où les débuts d'un jeune ténor, appelé, suivant les bruits de journaux, à égaler sinon même à surpasser la gloire de Rubini, ont attiré une aflEiuence encore plus considérable que de coutume. La salle est étincelante de diamants, embaumée du parfum des fleurs, comme si Ton était au mois de juin, et les yeux ravis se promènent sur ces guirlandes animées qui s'épanouissent gracieusement à chaque rang do loges, dans tout l'éclat des plus riches toilettes. Il y a là tout ce qu'on est convenu d'appeler le beau monde parisien, l'élite des trois faubourgs à la mode : le faubourg Saint^Honoré, avec le monde diplomatique ; le faubourg Saint-Germain, avec tous ses blasons; la Chaussée-d'Antin, avec ses lingots d'or et ses portefeuilles bourrés de billets de banque. Si la rue Saint-Denis vient faire tache au milieu de tout ce beau monde, ajoutons bien vite que Mademoiselle Eugénie Brossier, placée avec sa cousine Sophie sur le devant d'une baignoire d'avant-scène, a des yeux qui peuvent rivojiiser avec les plus beaux diamants de Tempire des In-

des et que ses dix-huit ans, sa grâce souveraine remportent, pour beaucoup de gens, pour les hommes surtout, sur les atours disposés à grands frais par les premières marchandes de modes et les couturières les plus renommées de Paris.

S'il n'est pas de mise, parmi ce qu'on appelait jadis les gens du bel air — nous les appellerons, si Ton veut aujourd'hui, les gens à prétentions — d'arriver de bonne heure au spectacle, on comprend que Raoul et la famille Brossier eussent de puissantes raisons pour agir différemment. La famille Brossier n'avait pas souvent de pareilles aubaines et elle n'en voulait rien perdre. Elle serait volontiers entrée au spectacle, comme on disait jadis, « devant que les chandelles fussent allumées. » Quant à Raoul, ceux qui aiment ou qui ont aimé connaissent le charme inelïable qui s'attache à ces entrevues mystérieuses, en présence de mille témoins, où les yeux seuls peuvent parler et encore à la dérobée , mais où le regard le plus furlif acquiert une éloquence que les plus grands orateurs n'ont jamais atteinte. Aussi, comme les heures s'écoulèrent lentement ce jourlà pour le jeune vicomte de La Fare ! Avec quelle volupté infinie il vit les lanternes s'allumer dans les rues et l'heure de l'ouverture du théâtre s'approcher ! Il n'y avait pas dans la salle vingt personnes qu'il était déjà à son poste dans sa stalle

d'orchestre. Bientôt après, par une sorte d'attraction magnétique, Eugénie apparut aux baignoires d'avant-scéne, escortée de toute sa famille.

Elle tenait à la main le bouquet que son amant lui avait fait parvenir dans la matinée et dont elle n'avait pas voulu se dessaisir dans cette occasion solennelle. Avec les yeux de l'amour, dont le prisme de ses dix-huit ans doublait encore la puissance, du premier regard qu'elle jeta dans la salle, elle aperçut Raoul. Alors , se servant des fleurs de son bouquet vis-à-vis de sa famille comme d'un écran , elle adressa subrepticement au jeune homme un petit signe de tête et une œillade pleine de reconnaissance et d'intime allégresse, une de ces œillades qui enivrent et bouleversent à la fois ; puis elle posa son doit ganté de blanc sur le bord de ses lèvres, pour l'inviter à se montrer circonspect. Raoul sentit son cœur bondir dans sa poitrine et il eut bien de la peine à retenir tous les baisers qu'il eût voulu lui en- >^oyer en échange de cette œillade.

A. partir de ce moment, tout ce qui n'était pas ^te disparut pour lui. Il n'était plus dans sa stalle d'orchestre qu'en chair et en os, car son âme avait émigré dans la baignoire d'avant-scène, auprès de son adorée et, s'il sortait par intervalles de son attitude extatique, c'était pour lancer un regard farouche à ceux de ses voisins qui se per-

mettaient de lorgner Eugénie et 'd'exprimer leur admiration à la vue de cette tête charmante.

Le lecteur est peut-être curieux de savoir ce que devient pendant ce temps-là M. Mirandol, l'homme dont l'initiative hardie et intelligente appelle successivement toutes les aristocraties de l'Europe à venir consacrer par leurs suffrages la métamorphose d'un petit paysan dauphinois en rossignol. Ce n'est pas dans la salle, c'est dans les coulisses qu'il faut aller le chercher ; c'est là qu'il a fait élection de domicile , afin de pouvoir être plus près de celui qui est devenu son pupille, presque son enfant d'adoption , de surveiller sa toilette, ses pas, ses moindres gestes. Il est là comme un général d'armée, au moment où la bataille va s'engager, et déjà le succès se lit dans ses yeux, car il a la conscience de n'avoir rien négligé pour cela. C'est lui-même qui a été, de sa personne, visiter les journalistes les plus influents. A ceux de l'opposition, il a dit tout bas que l'intention de Franlz était de distribuer une partie de ses appointements aux proscrits politiques ; aux journalistes ministériels, il a proposé de contribuer à l'érection d'une statue à élever au président du conseil des ministres dans sa ville natale. Tous , sans excepter les plus infimes, ont reçu la carte de visite de Franl2, artiste lyrique. En outre le matin même, un splendide dé-

jeûner, servi dans les salons des Frères-Provençaux, a réuni un certain nombre de critiques émérites, et là, les anecdotes les plus fantastiques ont été adroitement insinuées sur l'origine du chanteur à la mode. Enfin, aux abords du théâtre, on colporte une lithographie singulièrement flattée, qui représente le nouveau ténor dans l'attitude rêveuse et mélancolique d'un héros de roman. M. Mirandol, après avoir repassé dans sa tête tous les détails de cette savante stratégie, s'essuie le front et contemple les ftises d'un air inspiré, en attendant que le rideau se lève.

Déjà, les premières mesures de l'introduction ont retenti. Quelques rares retardataires apparaissent encore et gagnent à petit bruit leurs loges et leurs stalles. Enfin, la scène est ouverte et l'action commence. Le sujet de la Somnambule est trop connu pour avoir besoin d'être analysé. Au^si bien, c'est l'héroïne qui entre d'abord en scène et qui vient recueillir les hommages des bons villageois rassemblés pour lui adresser leurs félicitations au sujet de son prochain mariage avec Elvino, jeune fermier. Tutto è gioja, tutto è festa, comme dit le livret ; mais Elvino n'est pas là. Enfin , le voici 1 Eccolo ! chante le chœur, en saluant sa venue ; la salle devient instantanément toute yeux et toute oreilles, et il est le point de mire de plus de cent

iO

lorgnettes. Quelques applaudissement éclatent en même temps, applaudissements d'amis, sans doute, gratifiés par M. Mirandol d'entrées gratuites; mais soit que cet essai d'ovation anticipée, essentiellement contraire aux habitudes réservées du public qui fréquente le Théâtre-Italien, ait froissé le plus grand nombre, soit que le premier examen ait été peu favorable au jeune ténor, sous le point de vue purement physique, une pluie de chut ! fait avorter l'entreprise, et M. Mirandol, au fond de la coulisse, échange un regard fauve avec les machinistes. Pourtant, il reprend bien vite tout son aplomb , en pensant qu'on a vu son rossignol, mais qu'on ne l'a pas encore entendu. En effet , rorchestre a préludé, et après quelques phrases de récitatif parfaitement accentuées, Frantz, détachant un anneau de son doigt (ce n'était pas bien certainement l'anneau dans lequel était enchâssée la petite piécette de vingt-cinq centimes donnée par Eugénie), Frantz chante avec un organe plein de fraîcheur et de suavité cette phrase si mélodique de son premier duo avec sa fiancée : Prendil'anel^ ii dono. Ici, les vrais amateurs ne peuvent retenir quelques murmures approbatifs; de nouveaux applaudissements éclatent, mais clairsemés, et sont étouffés derechef par une véritable avalanche de chut! M. Mirandol, consterné, se cache le visage entre ses mains,

non sans avoir pris un pompier à témoin de l'existence d'une cabale.

Dans la salle, Raoul lui-même, qui s'était associé avec un zèle plus amical que raisonné aux deux tentatives imprudentes des partisans de Frautz, adresse à Eugénie un regard motne et découragé ; car il s'est établi dans l'atmosphère un de ces silences de glace, comme il n'en existe sans doute, à part le Théâtre-Italien, qu'au fond des solitudes ■polaires.

La fin du duo entre Elvino et Aminafut applaudie; mais il était évident quo les suffrages s'adressaient de préférence à la cantatrice. On disait brava^ mais on ne disait ni bravo ni bravi. On trouvait que le nouveau chanteur avait du talent, mais qu'il çivait été surfait. De plus, il semblait lourd, froid et plein de gaucherie, ce qu'on eût dû excuser, puisqu'il paraissait pour la première fois sur le théâtre. Après sa brillante campagne sur le Rhin, le pauvre garçon allait-il donc déjà trouver son Waterloo sur les bords de la Seine?

La famille Brossier, si étrangère qu'elle put être à toutes les choses de théâtre, était en proie aune stupéfaction profonde. Eugénie, qui s'était avancée avec une sorte d'affectation sur l'appui de la loge, sans doute pour mieux voir ce qui se passait sur la scène, s'était renfoncée en arrière et se cachait le visage avec son bouquet, pour éviter les

regards que Frantz attachait de temps à autre sur elle. Quant à la veuve Brossier, elle exprimait presque à voix haute son désappointement, disant qu'on ne Ty reprendrait plus à venir s'ennuyer au Théâtre-Italien, où le capitaine n'avait jamais mis le pied, sans doute pour cause, et qui était bon tout au plus pour les nobles.

Les épreuves du théâtre, les plus périlleuses comme les plus cruelles* de toutes, sont pleines de vicissitudes. Tant que le succès est probable, chacun veut être de vos amis ; mais du moment où la chance tourne, on ne vous connaît plus, et vos plus intimes compagnons, vos obligés les plus immédiats, sont tout prêts à vous renier, comme saint Pierre, dans la nuit du jugement, renia son divin maître.

Tout autre que Frantz aurait été sans doute profondément décontenancé et découragé d'un semblable accueil ; mais lui, au contraire, comme le coursier généreux qui vient de sentir l'éperon, jugea que le moment était venu de se révéler à ce publicgourméet blasé qui semblait le méconnaître. Après la scène où le seigneur du Village, le comte Rodolphe, vient, à son tour, féliciter Amina, et où la jalousie d'Elvino commence à s'éveiller, en surprenant le regard d'admiration que le comte a laissé tomber sur la jolie fiancée, Frantz, peutêtre intérieurement piqué au vif par Tattitude

l'ut de poïtrink 173

d'Eugénie, sortit tout-à-coup de sa froideur. Ses yeux s'animèrent, un tressaillement nerveux s'empara de tout son être, et d'une voix vibrante d'émotion, il entonna avec un charme irrésistible cette adorabte mélodie de Bellini, qui semble avoir été composée dans un accès d'amoureux délire :

Son geloso del zefiro errante Che ti schepza col crine.

Un frémissement du plus favorable augure parcourut les rangs serrés des spectateurs. Jamais Rubini, dans ses plus beaux jours, n'avait traduit avec tant de passion et une voix si harmonieuse la pensée du maître. Un long murmure d'admiration se fit entendre dans toute la salle, on était ému, transporté. A la fin de ce morceau, une première salve d'applaudissements éclata, puis une seconde, puis une troisième. M. Mirandol, qui était resté aux écoutes, afTaissé derrière un portant de coulisse, avait d'abord redressé la tête, et, lorsque les applaudissements retentirent pour la troisième fois, il se jeta dans les bras d'un pompier de service» en s'écriant que cette fois la cabale était bien décidément vaincue.

En effet, à partir de ce moment, le succès de Frantz alla toujours croissant, et dans la scène finale du second tableau, où, croyant sa fiancée infidèle, il la repousse loin de lui et l'accable de ses imprécations, il eut des accents de douleur et d'in-

iO.

dignation vraiment sublimes cl qui électmèrent tout Tauditoire. Jamais chanteur ne s'était montré à la fois plus pathétique et plus mélodieux. En quelques minutes^Frantz venait de gagner cette redoutable partie dans laquelle il n'y a guère d'autre alternative que le Capitole ou les Gémonies. En quelques minutes, il prenait rang au nombre de ces artistes bienheureux, que le public parisien adopte et qu'il place, comme jadis le peuple romain, dans son panthéon, pour en faire des demi-dieux.

Tout en prenant la part la plus active au triomphe de son frère de lait, Raoul avait remarqué avec une surprise mêlée d'un peu d'inquiétude qu'Eugénie s'absorbait de plus en plus dans la contemplation du spectacle de la scène, et que Tattrait de la représentation avait si bien maîtrisé son esprit, qu'elle semblait même ne plus s'apercevoir que son amant était au nombre des spectateurs. Avec cet égoïsme candide et si plein d'exigences qu'enfante l'amour, il ne pouvait se faire à l'idée que la femme de ses rêves éprouvât une préoccupation aussi profonde, alors que luimême n'en était pas l'objet.

Sur ces entrefaites, le premier acte étant terminé, le rideau venait de s'abaisser et les conversations s'engageaient de tous les côtés sur le nouveau ténor, que d'une voix unanime on portait aux nues. Son inexpérience même était un

charme de plus pour un public qui se montrait peu exigeant, surtout il y a vingt ans, en matière de mimique théâtrale, vis-à-vis des chanteurs italiens, leur demandant seulement, ce qui était fort rare, même alors, de savoir chanter. Frantz avait reçu de la nature des qualités de voix si exceptionnelles ; il alliait si bien la fraîcheur et la pureté du son, qu'il était difficile pour les connaisseurs, les véritables dilettantes, de ne pas l'apprécier immédiatement. Quant au reste du public, et c'est la partie la plus nombreuse, on pourra toujours la comparer aux moutons de Panurge, et c'est pour ceux-là que M. Mirandol avait dressé ses batteries avec tant d'à-propos et de prévoyance. Il n'y avait qu'à les laisser aller : leur enthousiasme ne devait plus connaître de bornes.

Comme Raoul, blessé de l'attitude d'Eugénie, cherchait à prendre sa revanche en promenant sa lorgnette du côté opposé, il avisa dans un coin de l'orchestre des musiciws un petit vieillard à perruque blonde, soigneusement enveloppé jusqu'au menton dans sa redingote, dont il avait relevé le collet autour de son cou, bien qu'à coup sûr la température de la salle fût presque tiède, et qui semblait éviter avec le plus grand soin de tourner son visage du côté des spectateurs, comme s'il eût appréhendé d'en être reconnu.

Raoul se demanda d'abord s'il n'était pas le

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jouet de quelque illusion. La tournure, Tattitude et toute la forme extérieure du bon abbé revivaient, en dépit de la perruque blonde, devant les regards stupéfaits de son élève. Pourtant, coia^ ment expliquer sa présence dans un orchestre de théâtre, voire même dans celui du Théâtre-Italien?

Pour peu que Raoul eût conservé à cet égard le moindre doute, il fallut bientôt qu'il se rendît à l'évidence, car le second acte allait commencer, le chef d'orchestre veniUt de donner le signal ; le petit vieillard avait saisi son archet, et, au premier mouvement qu'il fit pour appuyer en même tem|is son violon entre son épaule et son menton, le visage tanné, ridé et parcheminé de l'ancien aumônier des dragons de la gdrde s'était dégagé en plein, sous sa perruque d'emprunt, du collet de sa redingote, et ses deux petits yeux, encore pleins de feu, avaient lancé un éclair en attaquant la note. C'était bien l'abbé Doucerain.

A cet aspect, Raoul oublia pour un moment ses préoccupations amoureuses, et le fantôme de la jolie pensionnaire cessa de hanter son cerveau. Il se souvint alors avec un douloureux tressaillement de l'embarras qu'avait manifesté son vieux maître lorsqu'il l'interrogeait sur la prétendue leçon de violon qu'il avait trouvée pour employer ses soirées. C'était pour subvenir à ses besoins, à

lui oisif, à lui uniquement préoccupé des intérêts de son fol amour, que l'ancien disciple de saint Bruno s'était déterminé à accepter la fonction de violon dans l'orchestre du Théâtre-Italien! Une larme d'attendrissement roula dans les yeux du jeune homme, et il demeura quelques instants pensif et comme absorbé par les remords qui venaient de s'emparer de lui.

C'est au second acte de la Sonnambula que le rôle d'Elvino se dessine avec le plus de relief et de vigueur, soit lorsque, se croyant trahi par sa fiancée, il l'accable de ses anathèmes, et que, tombant ensuite de l'excès de la colère et du désespoir dans un abattement plein de mélanoelie, il exhale sa douleur dans cette cantilène si touchante : Ahf perche non posso odiar til soit lorsque, ecu^yaincu de l'innocence d'Amina, à la suite de la scène si dramatique et si poignante de somnambulisme, il fait éclater sa joie dans un chant de triomphe et d'amour. Cette fois, le succès de Frantz prit des proportions inouïes. Rappelé par ces duchesses, ces ambassadrices qui, dans leur enthoiïsiasme, déchiraient leurs gants pour l'applaudir, il vit pleuvoir à ses pieds une avalanche de bouquets comme on n'en trouve qu'à Paris.

Ce n'était plus un homme, ce n'était plus un acteur, c'était un demi-dieu venant recueillir les hommages des faibles mortels que son aspect

enivrait. Il avait le sourire sur les lèvres, mais il était fort pâle. Les fatigues et les émotions de cette soirée achevaient de poétiser pour quelques instants cette nature vulgaire et rustique. Il abaissa sur la loge de rez-de-chaussée, béante à ses pieds, et dans laquelle les applaudissements les plus énergiques venaient de l'accueillir, un regard plein de reconnaissance et peut-être aussi d'un sentiment plus tendre. Ce regard tomba dans les yeux d'Eugénie.

La jeune fille avait, pour applaudir plus aisément, posé sur l'appui de la loge le bouquet que Raoul lui avait envoyé le matin. Dans cette partie de la salle qui avoisine la scène, elle était évi-^ demment la seule femme qui eût gardé son bouquet. Soit qu'elle s'en fût aperçue et q[U'elle craignit de voir cette persistance interprétée dans un sens défavorable au succès de Frantz, soit qu'elle obéit à la contagion de l'exemple . et peut-être même à un ordre de sa mère, elle se détermina soudain à lancer aussi son bouquet aux pieds de l'artiste. Celui-ci, qui avait laissé jusque-là s'amasser autour de lui presque insoucieusement les gerbes de fleurs dont la scène était jonchée, s'empressa de ramasser le bouquet d'Eugénie et le pressa sur son cœur, pendant que la foule redoublait ses applaudissements.

Raoul, qui n'avait pas perdu de vue le moindre

détail de cet incident, se sentit frissonner jusqu'à la moelle des os. Il baissa la tête comme un homme qui vient d'être frappé mortellement et murmura d'une voix sourde :

« Elle lui a jeté mon bouquet I mon Dieu I prenez pitié de moi î »

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