‹ L'ut de poitrineChapitre 6 sur 7 · XI. -^ Souvent femma varie · texte numérisé non relu

XI. -^ Souvent femma varie

Après avoir consommé le vin que le châtelain leur fit servir pour les remercier de leur ovation, les paysans se retirèrent, et Raoul se trouva seul avec Tabbé Doucerain ; car M. Mirandol avait demandé à visiter les environs, pensant peut-être y trouver encore un rossignol d'une autre espèce, un baryton, par exempte, et François s'était offert à lui servir de cicérone. Quant au notaire, il avait repris la voiture qui l'avait amené, et était retourné à Grenoble.

« Ah ça, dit l'abbé, mon cher Raoul, puisque la Providence a fait pour vous, en empruntant l'intermédiaire de votre frère de lait, ce que je n'eusse jamais osé espérer, le moment est venu de prendre un parti héroïque : il faut vous marier.

— J'y songeais, répondit Raoul.

— A la bonne heure ! corbleu ! à la bonne heure ! Si vous saviez quelle fête je me fais d'élever vos petits enfants! Le bon Dieu permettra peut-être que je vive encore assez longtemps pour leur apprendre à leur tour le latin et le grec.

— Mon cher vieux maître, je l'espère bien ainsi.

— Tenez, je ne vous cache pas que je viens d'en causer avec votre notaire, en le conduisant jusqu'à la grille du château. La personne dont il vous a parlé est toujours libre, m'a-t-il dit, et il va s'occuper de vous ménager une entrevue avec elle.

-^ C'est inutile.

— Pourquoi donc, ventrebleu? Il s'agit d'une demoiselle de fort bonne maison, riche et digne de vous sous tous les rapports.

— Que m'importe, mon cher abbé? Mon cœur appartient à une autre.

— Bonté divine ! que me dites-vous là? Encore une amourette comme l'an passé! Prenez garde, morbleu! Tant va la cruche à l'eau...

•— Ecoutez, mon bon vieux maître, ne me grondez pas trop fort, bien que je le mérite, et surtout pardonnez-moi de vous avoir caché un secret que vingt fois j'ai été sur le point de vous révéler. IjB. personne que j'aime de toutes les forces de mon âme n'est point une inconnue pour vous; car je n'ai jamais aimé qu'elle et je n'aurai jamais d'autre femme. C'est Mademoiselle Eugénie Brossier. » Lorsque retentit ce simple nom, prononcé par l'amoureux jeune homme avec cette modulation harmonieusement émue que l'on emploie toujours quand on nomme la personne aimée, M. iDoucerain faillit tomber à la renverse.

« Ouf I s'écria-t-il dès qu'il fut un peu remis et en tourmentant sa perruque en tous sens, je serai donc toute ma vie un sot et un bélître î J'avais bien une vague idée que vous pouviez avoir encore de l'inclination pour cette petite Brossier; niais l'épouser! jour de Dieu I Y avez-vous bien pensé? Est-ce qu'on épouse ces péronnelles-Jà?

-Ah! l'abbé!....

— Tenez, vous me faites dire ce que je ne devrais pas dire; mais aussi, malheureux enfant! comment voulez-vous qu'il me vienne dans l'esprit que vous méditez une aussi épouvantable mésalliance? Vous voulez donc vous encanailler, vous, le vicomte de La Fare? Ah! ventrebleul mon devoir est de m'y opposer, comme votre père s'y serait opposé lui-même, et, de par tous les diables, je m'y oppose, entendez- vous? »

Là-dessus le vieillard, une fois lancé, n'était pas homme à s'arrêter à moitié chemin. Il improvisa un discours fort pathétique, dans lequel il fit valoir avec l'éloquence du cœur tous les arguments que lui suggéra son imagination pour détourner Raoul de son projet, employant tour à tour à cet effet toutes les formes de la rhétorique, entremêlées de tous les jurons des dragons de la garde et de l'armée de Gondé. Il eut des imprécations et des larmes, des anathèmes et des prières. Enfin, arrivé à la péroraison de son discours, il

se souvint d'ua argument qui lui avait toujours réussi avec le défunt général. Il déclara que si mademoiselle Brossier entrait jamais dans le château, en qualité de vicomtesse de La Fare, il se verrait forcé, lui, vieillard de soixante-treize ans, d'en sortir incontinent et d'aller chercher un refuge au monastère de la Grande-Chartreuse, laissant son élève en proie à tous les démons de l'enfer, personnifiés sans doute dans une jolie femme.

Raoul écouta avec piatience et componction la philippique de son vieux maître. Il savait que le flux de paroles que laissait échapper en bouillonnant cette nature expansive et volcanique, était comme l'excès de vapeur que dégage la soupape d'une machine, et, qu'à cette seule condition, le mécanicien reste maître d'en régler le fonctionnement. Aussi, lorsque l'abbé eut bien épanché sa bile, lorsque, à bout d'arguments comme de poumons, il demeura sans voix et presque sans haleine. Raoul courba la tête, et, après être resté quelques instants triste et pensif, il laissa tomber ces mots :

a Vous le voulez, mon cher vieux maître, je renoncerai à elle ; mais je sens que j'en mourrai. »

Il y avait dans l'accent avec lequel Raoul prononça ces paroles, une expression de désespoir si navrante que le vieillard en fut profondément

ému, et, après avoir contemplé avec compassion le pauvre amoureux, il saisit sa main et lui dit avec une adorable brusquerie :

« Allons! morbleu! mon cher Raoul, venez avec moi ; je veux que nous nous rendions ensemble chez cette Madame Brossier, pour lui demander la main de sa fille. »

Raoul se jeta, les yeux humides, dans les bras de son vieux maître, qui venait de parodier, sans y penser, la scène célèbre d'Oreste et Pylade, dans Andromaque, et qui, comme ce prototype de la fidélité et du dévouement, couronnait tous ses arguments contre la fille d'Hélène en proposant à son jeune ami de Tenlever.

Lorsque l'abbé et Raoul entrèrent dans Thumble logis de la directrice de poste, la mère et la fille se trouvaient entourées de malles et de paquets qu'on n'avait pas sans doute eu le temps de remettre en place, puisque toutes deux étaient de retour seulement depuis la veille. En apercevant deux étrangers, Eugénie tourna machinalement les yeux de leur côté, et, ayant reconnu Raoul, elle pâlit et rougit en même temps, puis sur un Signe de Madame Brossier, elle se leva, fit une révérence et disparut, non sans avoir échangé à la dérobée avec Raoul un regard triste et inquiet. Ce regard avait suffi au jeune homme pour remarquer que des traces de larmes toutes récentes

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marbraient les joues de sa bien-aimée» dont leâ grands yeux de velours brillaient en même temps, sous leurs longs cils noirs, d'un éclat inaccoutumé. Suivant toute apparence, l'arrivée des deux nouveaux venus avait interrompu quelque sévère mercuriale adressée à la jeune fille, qui l'avait reçue en pleurant, et l'objet de cette mercuriale n'était-il pas pour Raoul trop facile à deviner?

Cependant, la buraliste, quoique habituée à froncer le sourcil au seul aspect d'un noble ou d'un prêtre, fut presque polie avec les deux visiteurs; bien plus, elle les invita à s'asseoir, leur demandant en même temps quel motif lui valait l'avantage de les recevoir. Raoul conclut naturellement de cet accueil préliminaire que les obstacles qu'il avait pu appréhender dans le principe devaient disparaître devant la grande nouvelle qui était en ce moment le thème de toutes les conversations dans le bourg, et qui était parvenue, sans aucun doute; aux oreilles de Madame Brossier. Toutefois, il crut devoir laisser à Pabbé Doucerain, par respect pour son âge, le soin de décliner une requête que sa qualité de propriétaire définitif du château de La Fare semblait de nature à simplifier singulièrement.

Quelle ne fut pas la surprise du jeune homme et de son compagnon lorsque Madame Brossier, après s'être rengorgée majestueusement, répondit

d'un ton sec et péremptoire, qui faisait ressortir encore davantage l'impertinence de ses phrases:

« Messieurs, ma fille n'a pas un sou de dot et je sais que M. de La Fare a un château à présent. Toute autre mère, à ma place, serait donc probablement bien aise de pouvoir se débarrasser ainsi de sa ilUe ; mais quand on a l'honneur d'être la veuve d'un brave officier de l'Empire, on raisonne autrement. Je regrette, messieurs, de n'avoir pas été prévenue du motif de votre visite, car je vous aurais évité la peine de vous déranger. J'ai fait serment au capitaine Brossier, ajouta- t-elle avec une certaine solennité, que jamais sa fille ne serait la femme d'un noble, ce noble eût-il tous les trésors du Pérou, et j'ai l'habitude de tenir parole.

— En voici bien d'une autre, corbleu ! s'écria l'abbé avec indignation; peut-on savoir, madame, ce que les nobles ont fait au capitaine Brossier?

— Ce qu'ils ont fait? Vous me le demandez I Apprenez, monsieur, que le capitaine Brossier, qui aurait dû devenir colonel pour le moins....;

— Pourquoi pas maréchal de France? grommela l'abbé.

— Eh bienl oui, reprit la veuve d'un ton de défi, tout comme un autre et mieux qu'un autre même. Et pourtant, il n'a jamais pu obtenir la

grosse épaulettc ni même la croix. Toutes les fois qu'il y avait une promotion à faire, c'était un noble qui l'emportait, et il en serait mort de chagrin, mon pauvre mari, s'il n'avait été tué glorieusement en se battant contre les nobles, dans les affaires de la Vendée.

— Ouais! reprit l'abbé, à la bonne heure! voilà une raison, mais nous n'étions pas en Vendée, nous autres.

^ Ce n'est pas bien sûr, messieurs. D'ailleurs je ne veux pas que ma fille épouse un homme qui n'a rien à faire. Quand le capitaine Brossier n'était pas de service, il passait tout son temps au café.

— Par la sambleu! madame, croyez-vous donc que M. le vicomte Raoul de La Fare ressemble le moins du monde au capitaine Brossier?

— Monsieur, respectez la mémoire de mon mari !

— Eh! madame, commencez donc par nous donner l'exemple. Au surplus, croyez-moi, tout ce que vous venez de dire ne constitue pas des raisons. Moi aussi, madame, j'ai servi dans l'armée, entendez-vous, et j'ai appris là à marcher droit au but, sans feintes ni détours. Donc je vais tout vous dire, puisque vous m'y forcez : M. le vicomte Raoul de La Fare aime votre fille et il a tout sujet de s'en croire aimé. Voulez-vous faire le malheur de votre fille ?

— - Une amourette sans conséquence I reprit la veuve Brossier, je connais cela. Qui est-ce qui n'a pas passé par là?

— Madame 1 madame I repartit Tabbé Doucerain en se levant avec violence, parlez pour vous, ventrebleu 1

— Par grâce ! mon cher vieux maître, s'écria Raoul, qui jugea devoir rompre le silence, n'ajoutez pas un mot de plus et laissez-moi parler à mon tour. »

Puis se tournant vers la buraliste :

« Non, madame, ajouta-t-il, ce n'est pas, comme vous paraissez le croire, d'une simple amourette qu'il s'agit, et puisque M. l'abbé Doucerain a cru devoir aller plus loin que je ne l'aurais voulu, je n'ai plus rien à vous cacher. Depuis longtemps, j'aime mademoiselle Eugénie de toute les forces de mon âme, et j'ai la conviction qu'elle partage mes sentiments. Je vous demande de me la donner pour femme.

— Ohl pour le coup, dit l'abbé, il n'y a plus à hésiter. Si je vous ai offensée tout à l'heure, madame la buraliste, je vous en fais mes excuses.

— Messieurs, reprit madame Brossier, dont la longue et sèche figure trahit un semblant d'émotion, je regrette d'avoir à vous refuser; mais, comme disait le capitaine Brossier, quand je me suis mis quelque chose en tète, c'est comme si le

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notaire y avait passé, et j'ai en tête un autre mari pour ma fille.

— Un autre 1 s'écria le jeune homme, qui se releva en bondissant et le front irfstantanément couvert d*une sueur froide ; quel est cet autre t votre fille ne l'acceptera pas.

— Elle l'acceptera, monsieur, car le premier devoir d'une fille est d'obéir à sa mère, et qui vous dit d'ailleurs qu'elle n'y est point portée d'inclination elle-même?

— Permettez-moi, madame, de n'en rien croire.

— Alors, comme disait le capitaine Brossier, j'en ai donc menti?

— Je ne sais, madame; mais ce que je sais bien, c'est que votre fille m'a promis d'être ma femme et qu'elle ne peut être à un autre.

*— C'est ce que nous verrons*

— Songez-vous donc à lui faire violence? Un mariage indigne d'elle! j*en suis sûr.

— Vous vous trompe^, monsieur, et puisque vous m'y forcez, bien que j'eusse promis de me taire, tant pis pour vous : apprenez que nul moins que vous n'a le droit d'attaquer le mari que je donne à ma fille,

— Omon Dieui s'écria Raoul saisi d'une terreur indicible, mes soupçons ne m'avaient donc pas trompé! C'est François, n'est-ce pas?

— Et quand ce serait lui, reprit la veuve s*animant de plus en plus, qu'auriez-vous à dire contre un pareil choix î Gardez vos préjugés, s'il vous plait, messieurs de la noblesse, moi je ne suis qu'une bourgeoise et je n'ai pas de préjugés. Le capitaine Brossier était comme moi, le pauvre cher homme! S'il me convient de donner pour mari à ma fille un chanteur, est-ce que je n'en suis pas la maîtresse? Cela prouve que je ne suis pas flère, voilà tout : il n'a pas de château, il n'a pas de titre, lui ; il monte sur les planches : qu'estce que cela me fait? J'aime mieux que mon gendre monte sur les planches que dans les carrosses du roil Voilà comme je suis, moi, voilà comme était le capitaine Brossier, voilà comme nous sommes tous dans la famille I

— Ouais l repartit Tabbé, qui avait supporté impatiemment cette harangue, c'est-à-dire que, dans votre désintéressement, madame la buraliste^ vous préférez un bon gros portefeuille bien sale, mais bien bourré de billets de banque, à une jolie bourse de velours garnie d'un peu d'or! Vous jetez votre dévolu sur un petit paysan mal bâti, mal éduqué, mais qui a cent mille francs de rente dans son gosier, pour vous faire rouler carrosse^ et vous dites raca à un beau jeune gentilhomme qui se contentera de rendre votre fllle heureuse. Tudieu! quelle vertu I Voulez-vous que j'écrive à

rAcadémie pour vous faire avoir le prix Monthyon?

— De grâce, mon ami, fil Raoul, pas un mot de plusl Retirons-nous.

— Oui, retirons-nous, dit l'abbé, ce n'est plus ici notre place; mais madame n'en est pas encore à ses fins. Pour faire un mariage, il ne faut pas seulement le consentement des parents, il faut aussi, et avant tout, ventrebleul celui des conjoints, et quand bien même mademoiselle votre fille partagerait vos sentiments, ce dont je doute pour son honneur, apprenez, madame, que François est mon élève, qu'il a été comblé des bienfaits de la famille de La Fare, et qu'il n'épousera pas une personne sur laquelle M. le vicomte a fixé son choix. C'est le calomnier que d'oser dire le contraire, et je vais vous le faire dire par lui-même.

— Ah! vous me défiez, messieurs 1 repartit la buraliste transportée de colère, parce que ce beau monsieur est noble, il s'est imaginé qu'il n'avait qu'à se baisser pour me prendre ma fille, et que je serais trop heureuse de la lui donner! Eh bieni aussi vrai que je suis la veuve du capitaine Brossier, un brave qui a vécu et qui est . mort en détestant la noblesse et les calotins, entendez-vous, monsieur l'abbé? avant huit jours, M. François sera le mari de ma fille. Êtes-vous satisfaits, à présent?

— OimisI dit l'abbé, c'est là votre projet, madame la buraliste I Eh bien ! à mon tour, si vous m'en croyez, gardez encore votre bureau de poste et ne donnez pas votre démission! Le carrosse que vous attendez pourrait bien rester chez le carrossier. Allons, mon cher Raoul, sortons bien vite de cette baraque, où vous n'auriez jamais dû mettre les pieds, palsambleu ! et secouez bien vos souliers, pour ne pas emporter de cette poussière. »

En parlant ainsi, l'abbé Doucerain, hors de lui, prit le jeune homme par le bras et l'entraîna en dehors. Celui-ci était pâle et respirait à peine, et durant le trajet du bourg au château, il ne prononça pas une parole. Lorsqu'ils furent rentrés, il prit les mains de l'abbé dans les siennes, et les yeux pleins de larmes :

« Merci, mon cher Vieux maître, lui dit-il, vous venez de me donner la plus grande preuve d'amitié que je pusse recevoir devons, après tout ee que vous avez déjà fait pour moi.

— Ne parlons pas de cela, reprit M. Doucerain; 11 y a dans ce moment quelque chose de bien plus pressé pour vous : il faut prendre une résolution. Cette femme nous a porté un défi : j'ai relevé le gant, moi, un prêtre, un ancien chartreux! C'est égal, je ne reculerai pas d'une semelle, ni vous non plas, n'est-ce pas? Que voulez-vous tenter?

— Ce que je veux, mon ami! Tenez; à cette heure je serais le dernier des hommes si j'avais pour vous Torabre d'un secret : j'ai résolu, si Eugénie m'était refusée par sa mère, j'ai résolu de Tenlever.

— Ah! diable! ceci devient grave. Je vous aime beaucoup, mon cher Raoul; mais avec l'habit que je porte, me rendre complice d'un enlèvement! je ne le puis ni ne le dois.

— C'est pour épouser Eugénie à l'étranger.

— Je le crois parbleu bien! mais la jeune fille consentira-t-ellc?

— C'est une affaire convenue avec elle.

-i.Ouf! Raoul, mon cher Raoul, avouez que*

vous me faites commettre bien des péchés depuis quelque temps.

— Celui-là sera le dernier. D'ailleurs, mon intention n'est pas de vous mêler dans cette affaire. Nous gommes ici à deux pas de la frontière. J'ai une berline de poste à ma disposition, celle de François. Je vous demande seulement de venir me rejoindre à Turin. Il s'agit de faire prévenir Eugénie, afin qu'elle puisse échapper quelques instants à la surveillance de sa mère. Pour cela, j'ai besoin de François.

— François! moi aussi j'ai besoin de le voir et de le chapitrer vertement. Ce vilain petit masque, a-t-il joué franc jeu daas toute cette affaire? Je

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commence à en douter, corbleul II a une trop jolie voix, c'est la voix qu'avait sans doute le serpent dans le paradis terrestre, et avec laquelle il perdit notre première mère.

•^ Oh 1 ne me parlez pas ainsi ! s'écria Raoul en se frappant le 'front : dans ces derniers temps, j'ai soupçonné plus d'une fois mon frère de lait, et si vous saviez quel mal cela m'a fait! mais je ne puis croire qu'il ait voulu me faire payer d'un tel prix le château de mes pères. Oh I ce serait odieux ! Plutôt la misère, plutôt la mort qu'une pareille rançon 1 »

Pauvre Raoul! ne savait-il donc pas que l'homme le plus foncièrement honnête, celui-là. qui rougirait à la seule pensée d'une indôlica»' tesse, n'est jamais à l'épreuve d'une félonie en matière amoureuse?

En proie à! un doute cruel, il allait et venait, obstinément suivi dans ses marches et contremarches fébriles et désordonnées par son vieux maître, attaqjié à ses pas comme un chien fidèle; tout à coup Ton entendit la grille du château, qui était restée entr'ouverte, rouler bruyamment sur ses gonds, et M. Mirandol parut. Il était fort roui^ et tout hors d'haleine.

a Est-ce que vous ne nous ramenez pas François? lui cria l'abbé du plus loin qu'il l'aperçut.

— A d'autres! Bagassil répondit le marseillais

en s'essuyant le front ; je suis tout essoufflé, je n'en puis plus. Voilà plus de deux heures que je cours après lui.

— Mais n'êtes-vous pas sortis ensemble?

— Parfaitement; et comme je n'aime pas à marcher, nous avions envoyé chercher des chevaux de poste et nous avions pris la berline pour parcourir les environs. A trois quarts de lieue d'ici, le petit me laisse pour aller faire une visite et s'en va avec la berline, en m'annonçant qu'il va venir me reprendre. Mais bast! le temps se passe et le petit ne revient pas. Au bout d'une heure d'attente, je me détermine à revenir à pied, et qu'est-ce que j'apprends sur le chemin? C'est que le petit, en me quittant, a fait mettre les chevaux au galop et qu'il a pris la roule du bourg. Or, qu'avait-il à faire au bourg, je vous le demande? Mais il me le payera, le barfdit! Je lui ferai une retenue sur son compte. Oh! les rossignols! les rossignols! Il faudrait, voyez-vous, les tenir toujours en cage! »

Les naïves lamentations du Marseillais étaient comme autant d'éclairs qui sillonnaient le sombre nuage étendu devant les yeux de Raoul. Eji rapprochant cet étrange incident de certaines paroles échappées à la veuve Brossier, il devenait évident qu'il y avait connivence tout au moins entre Frantz et la buraliste. Peut-être même Eugénie

n'était-elle pas étrangère à tout ce qui se passait. Si M. de La Fare avait pu conserver quelques doutes à cet égard, ces dbutes ne furent pas de longue durée; car un petit paysan se présentait en ce moment même au château, porteur d'une lettre qu'il avait ordre de remettre entre les mains de Raoul lui-même. En reconnaissant, sur la suscription de cette lettre, la main d'Eugénie, une teinte pourprée passa sur les joues pâles du jeune homme et une sueur froide inonda son front.

a Tenez, dit-il à l'abbé, je n'ai pas la force d'ouvrir moi-même ce message; il me semble que c'est le coup de grâce... Lisez vous-même! Oh ! vous pouvez lire à haute voix : je n'ai plus de secrets pour vous à présent, et ce message contient sans doutes des nouvelles de celui que cherche M. Mirandol. »

L'abbé décacheta la lettre et lut ce qui suit:

« Pardonnez-moi, Raoul! quand vous recevrez € cette lettre, je serai déjà loin de vous. Je pars avec « ma mère, avec M. Frantz, dont je suis la fiancée, • et que je vais épouser hors de France... »

« Mais c'est une infâme trahison! interrompit M, Mirandol. Le petit ne m'a pas prévenu ! C'est nn voll je suis assassiné! »

L'abbé ne put s'empêcher de hausser les épaules et continua :

a Le pauwe garçon n'a pas eu le courage de

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« VOUS dire ceque jegémis d'ayoiràvousapprendre € moi-même-, mais croyez-moi, Raoul, croyez-pa « surtout M. Tabbé Doucerain, qui lui en a donné « ridée le premier : c'est un grand service qu'il « vous rend, puisque, dégagé des liens qui vous « unissaient à moi, vous pourrez faire un mariage % suivant votre rang, et qui vous rendra la fortune « et la position dont vous êtes si digne. Nous n'au- « rions pas été heureux ensemble, Raoul; car nous « sommes nés dans des conditions trop diiTérentes, « Jel'ai reconnu peut-être bien tard,mais pourtant « encore assez à temps, j'espère, pour éviter que « vous soyez malheureux par moi. Pensez quel- « quefois à celle qui vous dit adieu aujourd'hui du a fond du cœur, mais qui sera toujours votre amie. »

« Est-ce tout? s'écria le Marseillais en s'arra* chant les cheveux. Tron de Diou l c'est ainsi qu'on me berne, moi, Mirandoll Je cours moi-même au bourg; je prends le premier cheval de poste, et je les rattraperai ou j'y perdrai mon nom. Quelle horrible aventure! un mariage 1 Le petit est capable d'en perdre la voix, et je n'ai pas prévu ce cas-là dans mon contrat. Je suis ruiné! Plaignez-moi, mes amis, plaignez-moi! vous retrouverez une autre maîtresse, vous, monsieur Rfioul ; mais un rossignol! un ténor! c'est introuvable, à présent. Ahl plaignez-moi! plaignez-moi! »

Ayant ainsi exhalé sa douleur etwn indigna-

tion, le Marseillais sortit eu courant, comme il était entré.

Baoul, de son côté, restait muet, immobile, glacé. Il n'y a pas d'expression possible pour rendre ce qui se passait dans cette âme bouleversée et précipitée ainsi, de chute en chute, du faîte de ses illusions au fond d'un abîme de désespoir. Comme il gardait un silence farouche, cent foi» plus terrible que l'explosion de la colère ou de la douleur, l'abbé Doucerain s'approcha de lui avec inquiétude, et, lui prenant la main, qui avait la froideur du marbre :

a Allons, lui dit-il, mon pauvre Raoul, du courage, que diable ! Je [suis de l'avis de Mirandol, moi, et la petite pécore a raison aussi; ce dénoûment-là est peut-être ce qui pouvait vous arriver dé plus heureux. Vous voilà débarrassé de cette péronnelle et de la mégère qui Ta enfantée! Quant à François, il faut bien vous l'avouer, j'ai comme un vague souvenir de l'avoir incité à ce qu'il vient de faire. Je vous en demande pardon aujourd'hui, parce que je vois que vous avez beaucoup de chagrin; mais, plus tard, c'est vous qui me remercierez.

— Je ne vous en veux pas, mon ami, » répondit Raoul toujours calme et impassible; puis il ajouta, comme s'il se parlait à lui-même : a Elle n'a oublié qu'une chose danssalettre» c'est de me

dire qu'elle aiirie Frantz et qu'elle en est aimée.

— Ah! je vous en supplie, mon enfant, reprit l'abbé, pleurez, criez, tempêtez, mais n'ayez pas cet horrible sang-froid qui me fait peur.

— Pourquoi donc, mon ami? repartit le jeune homme en grimaçant un sourire ; oh I j e veux qu'aujourd'hui vous soyez content de moi jusqu'à la fin. Tenez, je vais répondre sur-le-champ à la lettre de Mademoiselle Brossier. »

Raoul prit une plume, et sa main fiévreuse traça les lignes suivantes :

« Mademoiselle, « En me faisant part de votre prochain mariage « avec M. Frantz, vous m'autorisez à déposer mon « offrande dans votre corbeille de noce. Ce sera, si « vous le voulez bien, le contrat relatif au châtemi « de La Fare, dont la vente a été arrêtée, sans ma « participation, avec les deniers de votre futur « mari. En vous imaginant l'un et l'autre que je « garderais un pareil don, vous vous êtes trompés, a car s'il y a des gens qui ne donnent jamais, j'en « connais de bien pires encore : je veux parler de « ceux qui vendent ce qu'on croit qu'ils donnent. »

« Morbleu! s'écria l'abbé après avoir lu la lettre, à la bonne heure ! le fils de votre père ne pouvait répondre autrement. Il va vous rester bien peu de chose, mon pauvre Raoul.

— II me reste un ami, c'est beaucoup.

— Oui, mais cet ami est un vieillard, hélas!

:— Mon cher maître, à présent je me sens encore plus vieux que vous.

— Vous avez raison, car vous avez plus souffert.

— Oh! oui, murmura le jeune homme en poussant un profond soupir. »

En même temps, il ferma les yeux; sa tête s'inclina, et il tomba évanoui sur un des bras du fauteuil où il s'était assis.

Il ne s'était pas trompé : la lettre d'Eugénie avait été pour lui le coup de grâce.

xn. — La Grande Chartreuse.

Raoul revint bientôt de son évanouissement; mais, en même temps, il tomba dans un état de langueur et de prostration inexprimable, et il dut se mettre au lit. L'abbé Doucerain, justement alarmé, envoya cherclier en toute hâte le médecin le plus en renom de Grenoble. L*homme de l'art, après avoir examiné le malade avec la plus minutieuse attention, hocha la tête et demeura quelques instants pensif. M. Doucerain, qui tenait ses regards avidement attachés sur lui, ne put s'empê-

cher de frémir. Le docteur rompit enfin le slleiice et dit :

« Pour que Tinvasion du mal ait été si violente et si soudaine, ce jeune homme a dû éprouver quelque commotion bien profonde et bien terrible .

— En effet, balbutia l'abbé, haletant, éperdu, ~ Et révanouisstment qu'il a éprouvé était-il

le premier?

— Certainement.

— Il y en aura d'autres encore ; c'est là un des symptômes

— Mais vous le guérirez bien vite, n'est-ce pas, monsieur?

— J'y ferai tous mes efforts; mais, en pareil cas, ajouta le médecin en baissant la voix et en se retirant avec son interlocuteur dans une embrasure de fenêtre, il faut plus compter sur la nature que sur la science.

— Seigneur, mon Dieu! murmura l'abbé, c'est donc une maladie bien terrible que celle que vous appréhendez, docteur?

— Vous en jugerez vous-même. Si les symptômes que j'observe ne sont pas trompeurs, le malade va perdre bientôt toutes les facultés de son intelligence, en même temps que ses facultés physiques. Non-seulement il ne pensera plus, mais il ne pourra plus émettre une parole, du moins une parole perceptible.

— ciel! s'écria M. Doucerain ea frissonnait, mon cher Raoul serait-il donc menacé de perdre la raison?

—Le mal qui se déclare, répondit médecin, n'est pas moins terrible, et il pardonne rarement, hélas! à ceux qui en subissent les alteintos : c'est la fièvre typhoïde. »

En recueillant cet oracle funèbre, Tabbé se couvrit le visage de ses deux mains pour cacher ses larmes; puis, lorsque le médecin, après avoir écrit son ordonnance, se fut retiré, il se laissa tombera genoux dans un coin de la chambre, et se frappant la poitrine, il s'écria :

« Mon Dieu, c'est ma faute, c'est ma très-grande faute. Ils l'ont dit l'un et Tautre : « C'est l'abbé Doucerain qui a soufflé cette idée. » Oui, Seigneur mon Dieu, c'est moi; mais n'aurez-vous point pitié d'un pauvre vieillard, dont vous avez pu juger les intentions? Permettrez-vous donc que j'aie perdu mon cher Raoul en voulant le sauver? Il est si jeune et moi si vieux! Je l'aime tant! Seigneur, prenez ma vie en échange de la sienne I »

M, Doucerain demeura longtemps en prières.

La nuit fut très-mauvaise, et bientôt, ainsi que l'avait pronostiqué le médecin, on vit se manifester tous ces épouvantables symptômes, dont on ne saurait se faire une idée, si l'on n'a hanté le

chevet de quelque victime atteinte de ce mal oruel, dans lequel il semble que tous les autres viennent se résumer. Privé de l'usage de toutes ses facultés physiques et intellectuelles, et réduit de son vivait' à l'état de cadavre, Raoul restait plongé la plupart du temps, dans un sommeil comateux, traversé par des songes horribles, ou interrompu, au moins en apparence (car les médecins prétendent qu'en pareil cas la sensibilité est éteinte), par des souffrances inouïes. Alors, il poussait des cris plaintifs qui se transformaient parfois en véritables hurlements, semblables à ceux du patient dont le tortionnaire brise les membres, et, le front ruisselant de sueur, il s'éveillait en sursaut. L'abbé Doucerain, qui s'était installé auprès de son lit, sans vouloir le quitter un instant, l'interrogeait avec anxiété sur ses souffrances. Mais lui, contemplant son vieux maître d'un œil terne et dont toute flamme intérieure avait disparu, murmurait d'une voix inintelligible quelques paroles incohérentes, et retombait presque aussitôt dans sa torpeur habituelle.

Deux semaines se passèrent dans cet état. Avec le troisième septénaire commença ce terrible réveil de l'organisme qui se traduit par des crises nerveuses presque incessantes et si cruelles. On eût dit alors que tous les principes de vie qui ani-

maient encore cette nature naguère si pleine de sève et de vigueur juvéniles, engageaient une lutte suprême et désespérée avec la mort, toute prête à les détruire. Le malade était en proie à de tels accès qu'il fallait souvent les efforts combinés de plusieurs bras des plus vigoureux pour le maintenir dans son lit, spectacle horrible qui a pu faire croire, dans des temps d'ignorance, que le patient était possédé parle démon.

C'est dans ces circonstances que le pauvre abbé Doucerain, épuisé par les veilles non moins que par la douleur, continuait auprès de son cher malade sa tâche d'infirmier, qu'il n'eût voulu céder à personne. A bout de forces, mais toujours soutenu par l'exaltation de son dévouement, le vieillard se consumait en efforts stériles pour faire entendre raison à ce moribond qui, dans son délire, le reconnaissait par intervalles et lui serrait affectueusement la main. Il l'exhortait à la pa tience, à la résignation et lui tenait les discours les plus touchants et les plus pathétiques, absolument comme si Raoul eût pu les comprendre.

C'était l'âme d'une mère passée sous la rude enveloppe du vieil aumônier de l'armée de Condé, de l'ancien religieux de la Grande -Chartreuse. ' A la fin, Dieu eut pitié sans doute du pauvre vieillard, et le malade commença à éprouver un peu d'amélioration dans son état. Il y a d'ailleurs,

à l'âge où était Raoul et avec la constitution saine et vigoureuse dont 11 était doué, sous des apparences un peu délicates, des ressources si grandes et un tel foyer de vitalité, que le mal, si violent qu'il puisse être, n'a chance de vaincre qu'à la condition de progresser sans cesse. Du moment où il recule, il est vaincu ; mais la convalescence fut longue, et déjà le printemps commençait à faire sentir sa tiède haleine, lorsque Raoul put enfin quitter sa chambre de malade.

Le jeune homme jugea que le moment était venu de mettre à exécution la pensée qu'il avait exprimée, dans sa réponse à la lettre d'Eugénie et de dire un éternel adieu au manoir de ses pères. Après avoir fait à cet égard toutes les dispositions nécessaires, il se préparait à prendre le bâton de pèlerin et à s'en aller avec son vieux maître chercher sous d'autres cieux l'oubli des événements qui avaient marqué si fatalement sa vie depuis près de deux années, lorsque l'abbé Doucerain tomba malade à son tour.

Tant qu'il avait été soutenu par l'espoir, disons mieux par le besoin de sauverlesjoursdeson.cher malade, M. Doucerain avait déployé dans l'accomplissement de cette tâche une vigueur toute juvénile; mais il était à un âge (il venait d'entrer dans sa soixante-quinzième année) où il devient bien difficile de supporter les fatigues, .physiques,

mêlées aux angoisses et aux souffrances morales. Il a\ait usé les forces qui lui restaient à disputer en quelque sorte pied à pied son élève à la mort; I mais lorsqu'il le lui eut arraché, lorsque de par la I loi de la nature qui protège et conserve la jeu* I nesse, parce qu'elle représente les forces vives de l'humanité, Raoul se trouva en étal de résister I aux nouvelles épreuves qui l'attendaient, une réaction tout opposée se manifesta chez son vieux maître. L'exaltation fébrile qui avait soutenu ce dernier, dans ses veilles, tomba tout à coup pour faire place à un affaissement visible, et la veille même du jour £>ii l'on devait quitter le château, M. Doucerain fut obligé do s'aliter.

Le médecin du bourg voisin, qui fut appelé, déclara n'avoir pas la moindre inquiétude, attendu qu'il n'y avait pas de fièvre chez le malade. Le pouls était au contraire, d'une extrême faiblesse. Cependant, cette faiblesse alla toujours en croissant, et bientôt elle devint telle que Raoul, sérieusement alarmé, voulut qu'on allât quérir immédiatement le praticien de Grenoble, dont il avait lui-même reçu les soins; mais le vieillard s'y opposa énergiquement.

« A quoi bon? dit-il : ce n'est qu'un malaise passager, et c'est déjà trop d'avoir appelé le médecin du bourg voisin; s'ils se mettent deux pour me soigner, je suis un homme mort.

— Vous ne croyez donc pas à la médecine, naou cher maître? reprit Raoul.

— Moil je ne crois qu'au bon Dieu. »

Le fait est que l'abbé Doucerain cherchait par son calme et son sang-froid à inspirer à Raoul une confiance qu'il n'avait déji plus; il sentait bien que les ressorts de son organisme étaient usés et qu'il n'avait plus que peu de temps à vivre. Lorsque ne pouvant plus même se soutenir sur son séant, il jugea que le moment suprême était venu, il dit à Raoul :

« Ecoutez, mon cher enfant, je ne sais ce que le bon Dieu décidera de moi ; mais comme il est présumable, à mon âge, que je vous servirai auprès de lui de fourrier des logis, comme nous disions à l'armée de Condé, j'ai une prière à vous adresser, c'est de profiter du crédit dont la maison de La Fare a toujours joui auprès des bons pères de la Grande-Chartreuse pour obtenir, par leur entremise, la permission de me faire inhumer au monastère que j'ai quitté bien contre mon gré, il y a près d'un demi-siècle. Je ne m'en repens pas, attendu que j*ai passé presque tout ce laps de temps soit avec votre digne père, soit avec vous. Vous m'avez donné l'un et l'autre des gages d'affection que je vous ai rendus de tout mon cœur, un peu au détriment du bon Dieu peut-être, mais je suis bien sûr qu'il me le pltirdonnera. »

Gomme Raoul, attendri, ne pouvait réprimer ses larmes, le moribond ajouta :

« Ne pleurez pas, mon enfant, si vous ne voulez me faire aussi du chagrin, et ce serait le premier I Quand je dis le premier, je me trompe, ce serait le second. Ah! vous m'avez causé, dans votre vie, un grand chagrin et une vive inquiétude par votre fol attachement pour cette petite péronnelle qui est devenue madame François. Grâce au ciel, vous avez eu le courage d'arracher de votre dos la tunique du centaure Nessus, et ce sera une satisfaction bien vive que j'emporterai avec moi de savoir que le dernier vicomte de La Fare n'a pas eu la sottise de se mésallier avec une mademoiselle Eugénie Brossier. Mariez-vous, mon ami, mariezvous bien vite avec une bonne ménagère, comme notre ami le notaire ne saurait manquer de vous en trouver une, dans notre cher Dauphiné, parmi les familles de ceux qui ont sei*vi avec votre père dans les rangs de l'armée de Condé. Croyez-moi, de toutes les institutions humaines, le mariage est encore la meilleure. »

M. Doucerain s'était beaucoup fatigué dans cette conversation, qui avait été le dernier effort de son intelligence et de ses facultés physiques, avant qu'on lui administrât les derniers sacrements. Peu après, ses yeux se troublèrent, ses extrémités se refroidirent, et, sur le soir, comme

OD sonnait l'angelus à la Grande^^Ghartreuse, Raoul eut la douleur de lui fermer les yeux. Il s'éteignit sans souflrance, sans agonie, et c'est de lui surtout que le bon La Fontaine aurait pu dire :

Apppocîie-t-a dû but, quîtle-t-fl ce séjour,

Rien oe trouble sa fio : c'est le sob d'un beau jour.

Le surlendemain, par une radieuse matinée de printemps et par une tiède brise de sud-est, qui faisait éclater dans leurs bourgeons les feuilles des grands arbres, épanouis en amphithéâtre tout alentour du monastère de la Grande-Ghartreusç, un funèbre cortège gravissait les pentes abruptes qui y conduisent. Les paysans ^des environs, qui se relayaient à tour de rôle, avaient voulu porter eux*méme le cercueil dans lequel gisait le corps de l'abbé Doucerain. Derrière le cercueil, et tète nue, marchait le jeune vicomte de La Fare, escorté par toute la population du bourg. C'était la première fois qu'il sortait depuis sa convalescence, et les grosses gouttes de sueur qui perlaient sur son front pâle et sur ses tempes flétries accusaient toute la fatigue que cette marche longue et pénible lui avait fait éprouver*

L'Un des paysans sonna à la porte, qui s'ouvrit aussitôt, et les frères lais étant venus prendre le cercueil, Raoul entra seul, à leursuitej dans le inonastére* Le général de l'ordre l'attendait dans la grande cour d'honneur, ayant à ses côtés le

procureur général, et derrière lui, rangés en demi-cercle, tous les religieux. Raoul se trouvait ainsi face à face avec tous ceux qu'il avait vus passer, dans cette promenade solitaire, où le cœur rempli de tout autres pensées, il s'était efïrayé d'une pareille rencontre et s'était caché derrière un massif d'arbres séculaires.

« Mon père, dit le jeune homme, après avoir repris haleine, je vous rapporte la dépouille mortelle de celui qui, il y a bien longtemps, avait le droit de se dire des vôtres, et qu'on nommait en religion frère Etienne. Dieu l'a rappelé à lui; mais vous avez bien voulu permettre que, mort, il vint reposer à côté de ses frères, auxquels l'attachement qu'il me portait l'a empêché de se réunir vivant. En présence de vos religieux, je viens vous demander une faveur qui m'est, cette fois, toute personnelle. La maison que j'habitais, la mai* son paternelle, a cessé de m'appartenir, et je n'ai plus d'asile. Le dernier ami qui m'était resté est là, couché dans ce cercueil. Je viens vous demander Thospilalité pour le reste de mon existence terrestre, et le droit de porter un jour^ si j'en suis jugé digne, l'habit qu'a porté jadis mon vieux maître; n

Un sourire plein de bonté, mais en même temps de mélancolie, se dessina sur les lèvres du général de Tordre, tous les chartreux étaient demeurés impassibles.

« Mon fils, fut-il répondu, vous êtes bien jeune encore. Beaucoup se sont crus appelés, comme vous, et bien peu ont été élus. Nous aurons beaucoup à causer en semble à ce sujet. Ea attendant, considérez cette maison comme la vôtre. C'est bien le moins que nous puissions faire que d'offrir l'hospitalité au dernier rejeton d'une famille, qui, depuis bien des générations, a voulu marquer son nom dans les archives de la Grande- Chartreuse par tant d*aumônes et de bienfaits. »

Après que le général de l'ordre eut ainsi parlé, les chartreux s'agenouillèrent autour du cercueil, puis ayant prononcé une courte prière, ils le prirent sur leurs épaules et entrèrent dans le monastère avec leur fardeau. Raoul les suivit. *

Admis, à peu de temps de là , sur son instante prière, aux rigoureuses épreuves du noviciat, au fond de cette thébaïde, presque inaccessible, située, comme elle l'est, au milieu des rochers et des précipices, et ensevelie, la moitié de l'année, sous la neige, Raoul supporta awc patience et courage des privations et des souffrances physiques, devenues bien peu de chose pour lui en comparaison des tortures morales qu'il avait eu à subir dans les derniers temps de sa vie mondaine. Ce fut avec une véritable joie qu'il vit venir le jour où il lui serait donné de prononcer ses vœux sous le nom de frère Etienne, qu'il avait adopté

en mémoire de son vieil et bien aimé maître. Il

avait éprouvé alors toute la vérité des paroles du

i procureur général de la Grande-Chartreuse : « Il

[ n'y a pas de faim qui ne s*apaise, de soif qui ne

I s'éteigne dans notre sainte maison. »

Peu de jours avant Tépoque fixée pour cette imposante solennité, Raoul avait pris place dans , les rangs des religieux qui allaient faire leur pro- I menade accoutumée dans la forêt. On était en I automne, les feuilles commençaient à tomber, et I jonchaient déjà les sentiers qui conduisent au monastère. Les religieux descendaient lentement I et silencieusement dans la direction du bourg, I sans qu'on entendit d'autre bruit que celui des feuilles sèches qui, foulées sous leurs sandales, s'écrasaient, en mêlant comme une plainte suprême au mugissement des eaux torrentueuses du Guier, dont la blanche cohorte côtoyait les bords. La promenade avait été poussée si loin du monastère que déjà à travers les éclaircies, que la chute ded feuilles ménageait dans les massifs des arbres, on pouvait apercevoir au loin le moulin placé sur le Guier et le rocher qui surplombe le courts de la rivière, à quelques centaines de mètres en avant.

A l'aspect de ces lieux qu'il n'avait pas revus depuis si longtemps, et auxquels s'attachaient pour lui tant d'orageux souvenirs, le jeune moine

sentit se dissiper cet engourdissement moral| que procure la vie calme et monotone du clottre. Son cœur commença à s'agiter dans sa poitrine, et les importunes et périlleuses visions dupasse vinrent assiéger son imagination avec tant de violence qu'un moment il essaya de fermer les yeux, comme s'il eût espéré ainsi les chasser de son esprit, en cessant de contempler ce qui les avait évoquées. Aussi bien, on venait de faire une courte halte, et l'on se disposait à remonter au monastère.

Lorsqu'il fallut se remettre en marche et que Raoul, ou le frère Etienne, puisque tel était désormais son nom, rouvrit ses paupières, il aperçut distinctement, — était-ce une hallucination de son cerveau enfiévré par les jeûnes et les austérités de la règle de saint Bruno? — il aperçut sur la cime de ce même rocher, où ses destinées avaient failli prendre fin, un cheval monté par une femme. Cette femme était vêtue d'une amazone de drap noir et coiffée d'un feutre ombragé d'une plume noire; enfin, elle était également gantée de noir. Elle avait le dos tourné et semblait contempler pensivement, du haut de sa mon* ture, les flots du Guier qui venaient se briser au bas du rocher, en projetant au loin leur écume blanche comme la neige.

Au léger bruit que firent les religieux qui se

remeUaient en marche, la femme dont nous par* Ions tourna la tête de leur côté ; ses regards se portèrent instantanément, avec une expression «ingulièro d'avidité et d'inquiétude, sur cet. essaim do blancs fantômes, parmi lesquels elle sem^ bla chercher un visage connu. Raoul qui ne l'avait pas perdue de vue, devint pâle comme un mort, une sueur froide inonda son front, et il saisit un branchage pour ne pas tomber à la renverse. Il avait reconnu Eugénie. Celle-ci, de son côté) avait soudain baissé la léle, comme si par une corrélation magnétique les émotions que ve* nait d'éprouver le jeune chartreux eussent retenti dans son propre cœur, et imprimant d'abord à son cheval un mouvement de recul, elle l'avait ensuite lancé du côté opposé avec une vivacité extraordinaire et une habileté digne d'une écuyère consommée, mais avec l'intention manifeste de s'arracher par une prompte fuite au spectacle qui venait de frapper ses regards.

Le frère Etienne se trouva sans force pour remonter les pentes escarpées qui conduisent au monastère, et il fallut qu'un des religieux vînt soutenir ses pas chancelanîs. Le général de l'ordre fut tellement frappé de l'altération dont ses traits portaient l'empreinte, qu'il crut devoir le dispenser de se rendre aux matines. Mais, renfermé dans sa cellule, il ne put fermer l'œil pendant la nuit.

En proie à une fièvre ardente, il se prosternait devant le crucifix, en se tordant les bras et en demandant à Dieu de le délivrer de toutes les sensations tumultueuses qu'avait éveillées dans son âme une rencontre aussi imprévue. Dieu devait-il donc se montrer sourd à ses prières et à ses larmes?

Le lendemain, dans la matinée, on vint le prévenir qu'une autorisation avait été demandée au général de Tordre, pour le visiter dans sa cellule, et que cette autorisation avait été accordée. En effet, peu d'instants après, la porte s'ouvrit devant un homme de haute taille et de puissante encolure, vêtu en grand deuil.

« Tron de diou ! bagasse I s'écria le visiteur, en clignant des yeux, est-ce bien à M. le vicomte de La Fare que j'ai l'honneur de parler?

— On m'appelle en religion frère Etienne, répondit le chartreux en tendant la main à son interlocuteur, avec un sourire mélancolique. Soyez le bien venu à la Grande-Chartreuse, M. Mirandol!

— Eh bien, mon frère, reprit le Marseillais avec sa loquacité habituelle, puisque frère il y a, embrassons-nous d'abord , comme de vieux amis que nous sommes ; nous causerons ensuite. Mais pardonnez-moi d'abord si j'ai hésité un instant à vous reconnaître. Qui diable aussi voudrait saluer

sous ce froc et cette robe de bure, avec cette tête rasée, cette longue barbe, le jeune et élégant gentilhomme que j'ai connu naguère à Paris, et qui semblait né pour être la coqueluche de toutes les jolies femmes? Oui-dàl savez-vous que vous n'a^ vez pas engraissé ici, et que tout jeune que vous êtes encore, je vois déjà des poils blancs dans votre barbe, tandis que moi qui ai cinquante-sept ans bien sonnés, regardez mes favoris! et pas Tombre de teinture!

— Il est vrai, dit le chartreux dont le front s'é*k tait assombri, mais mon cœur a bien plus vieilli encore. »

Et il demeura quelques instants pensif et recueilli ; car il se sentait assailli de plus en plus par tous les souvenirs d'un passé qu'il aurait voulu pouvoir refouler au plus profond de son âme, et que cette visite, rapprochée de sa rencontre de la veille, venait d'y faire remonter plus vivants et plus brûlants que jamais.

Voyant qu'il gardait le silence, M. Mirandol reprit avec bonhomie :

« Eh bien ! est-ce que vous ne me demandez pas des nouvelles de vos anciennes connaissances?

— A quoi bon ? répondit le chartreux en baissant les yeux et en cherchant à cacher son trouble ; nul de ceux qui m'ont connu dans le monde

ne pense à moi, sans doute, depuis le temps quo je l'ai quitté, et, quant à moi, mon devoir est de ne penser qu'à Dieu.

— Pourtant, il faut que je vous apprenne une nouvelle qui pourra vous intéreéser. Le pauvre Frantz, vous savez bien, celui que ler bon M. bou* cerain appelait toujours le petit François, et mo^ simplement le petit, bien qu'il fût un grand artiste, il est mort Thiver dernier à Saint-Pétors* bourg d'un refroidissement. »

|g Le chartreux leva les yeux au ciel) mais sans pmnoncer une parole. Le Marseillais s'empressa d'ajouter :

« Quelle perte pour Tart I Ah ! il a été bien regretté, alleï! par moi d'abord, qui étais en train do faire ma fortune avec lui. Aussi, je porte son deuil, comme vous voyez, et tous les véritables dilettanti auraient dû m'imiter ; car on ne retrouvera plus un pareil ténor. C'est fini ; aussi, j'ai quitté mon commerce et je voyage pour mon agrément, à présent.

— Seul? murmura le chartreux avec une in > flexion de voix singulière.

— Non pas précisément, balbutia Mirandol avec un peu d'embarras; un de mes neveux m'accompagne* Il est vbïxu ici avec moi : je Tai laissé dans la cour d'honneur, où il prend un croquis de votre monastère ; car c'est un jeune

peintre qui promet d'avoir du talent, et si ^^ou8 le permettez, et que vous vouliez bien me reconduire, je vous le présenterai.

— Très-volontiers.

— Eh bien 1 sortons d'ici, le froid me tombe sur Icsépatilcs. Comment pouvez-vous passer votre vie entre ces quati^e murs? Gela doit casser la voix. »

M. Mirandol n'avait pas cru pouvoir, comme on l'a remarqué sans doute, prononcer dans cette cellule de chartreux un nom qui voltigeait incessamment sur *le bord de ses lèvres, et que Raoul ^ attendait avec une anxieuse impatience. Ne pouvant maîtriser plus longtemps les impressions auxquelles son âme était en proie, le frère Etienne ne fut pas plutôt sorti de sa cellule, qu'il murmura d'une voix brève et saccadée :

« Vous m'avez parlé de Frantz : d'où vient que vous ne me dites rien de sa veuve?

— En effet, reprit Mirandol, comme soulagé d'un grand poids; elle est en bonne santé et toujours charmante. Elle est venue à cheval avec nous j^squ u la porte du monastère , car nous habitons votre chûteau pour quelque temps. Elle aurait bien voulu pénétrer dans Tintérieur de la Grande-Chartreuse ; oh ! par simple curiosité ; mais il paraît que la règle est impitoyable, et, en sa qualité de fille d'Eve, elle a du rester en dehors, pour nous attendre. »

Si l'on eût pu s'approcher de Raoul pendant que ces paroles retentissaient, au milieu du silence solennel qui règne dans les longs corridors du monastère, on aurait entendu le cœur du jeune moine bondir dans sa poitrine avec une telle violence, qu'il semblait devoir s'y briser.

— Elle est bien jeune encore, balbutia-t-il d'une voix sourde et à peine perceptible, trop jeune pour rester veuve.

— Oh! repartit M. Mirandol avec un sourire Âïiarquois, je la crois très-disposée à se remarier,

malgré l'opposition de sa mère. La maman Brossier a conservé tous ses préjugés, quoiqu'elle n'ait plus de bureau de poste. »

Sur ces entrefaites, les deux interlocuteurs étaient arrivés, tout en conversant, jusqu'à la place où le jeune peintre esquissait son croquis. Us s'approchèrent de lui, sans qu'il les aperçut ; car il était tout entier à son travail,

Mirandol lui ayant frappé sur Tépaule, le jeune peintre se leva, et s'étant incliné devant le chartreux, parut l'examiner avec curiosité, soit que l'occasion lui eût manqué jusqu'alors de se trouver face à face avec un disciple de saint Bruno, soit plutôt encore qu'il eût reçu quelques confidences au sujet des motifs qui avaient déterminé M. de La Fare à entrer en religion. Le neveu de M. Mirandol était, physiquement parlant, un

homme assez ordinaire, remarquable seulement par cette excentricité de costume qu'affectaient, sous le dernier règne, certains jeunes peintres novateurs, et qui devait constituer, hélas! la seule distinction qu'ils aient jamais acquise.

Le frère Etienne à qui, de son côté, il avait suffi d'un regard pour apprécier l'homme devant lequel il se trouvait, abaissa instantanément ses yeux sur le croquis de l'artiste, etj après lui avoir adressé un compliment plus ou moins banal, il l'engagea à reprendre son travail, ajoutant qu'il s'éloignait pour ne pas l'interrompre.

« Eh bien I que dites-vous de mon neveu ? s'écria le Marseillais, dès qu'ils furent un peu à l'écart.

— Je n'ai pas eu le temps de le juger, répondit le chartreux, distrait et rêveur; mais il me parait... fort convenable.

— Tant mieux ! répondit Mirandol ; je ne voulais pas le dire ; mais puisque vous êtes si bien revenu des vanités de ce monde, je n'hésite plus à vous apprendre que c'est le successeur désigné de mon pauvre ami Frantz : Eugénie est folle de lui et de ses tableaux, et ou n'attend que la fin du deuil pour faire le mariage. »

Le chartreux avait tressailli d'abord, comme s'il eût reçu un choc violent; mais bientôt il parut se remettre et tomba dans une méditation profonde.

286 L'UT M POITRmg

« A quoi peniez^vottg donc? dit Mirandol un peu inquiet, est-ce que cette nouvelle youg fait quelque impression fâcheuse? pardonnez-moi!

~ Je pense, répondit le chartreux, les yeux obstinément baissés vers la terre, que l'esprit et lo cœur sont quelquefois sujejs à d'étranges variations. Mademoiselle Eugénie Brossier aimait la poésie... quand je Tai connue; plus tard, elle a Qimé la musique ; aujourd'hui, * elle aime la peinture.

Et Tannée prochaine, reprit gaiement Mirandol, ce sera peut-être la danse. Que voulez- vous? les muses sont sœurs, comme aurait dit jadis notre vieil ami, Tabbé Doucerain.

— Mon pauvre cher maître ! s'écria le chartreux, dont une larme mouilla les paupières, lui seul n'a jamais varié dans son attachement pour moi. »

Là- dessus les deilx interlocuteurs s'embrassèrent.

« Um dernier mot, dit Mirandol, avant de nous sépareî*. Est-ce qu'il ne serait pas possible d'assister à la prononciation de vos vœux ? C'est pour mon neveu que je parle : il y aurait là un beau sujet de tableau. »

Lo novice eut Un sourire plein d'une inefTable mélancolie.

« Peut-être, murmura-t-il ; dépendant, il est

l'ut DB POITil!Nl£ 287

possible que cette solennité soit retardée ; au surplus, je vous écrirai, Comptez-vous rester quelque temps en Dauphiné ?

— Non, certes pas r la saison de l'Opéra italien rao rappelle à Paris, où j*ai Tintention de passer rhiver. On n'y trouve plus de rossignols, c'est vrai, mais, à mon âge, on commence à vivre de souvenirs. Quoi qu'il en soit, je suis homme k faire levoyage de la Grande-Chartreuse avec mon D6V0U, à quelque époque que la cérémonie ait lieu. Souvenez- vous-en, mon frère.

— Je m'en souviendrai. »

A quelque temps de là, M. Mirandol reçut une lettre portant le timbre de la poste des établissements français en Algérie, comme on disait alors. Voici les premières lignes do cette lettre :

« Vous serez bien surpris, mon cher monsieur

« Mirandol, en lisant ce message ; mais, depuis que

H nous nous sommes quittés, j'ai fait des réflexions

a qui m'ont conduit à jeter le froc aux orties. Je

« me suis fait soldat, pensant qu'à notre époque on

n peut trouver un refuge, contre les vaines agita*

« lions de ce monde sous la capole d'uniforme aussi

a bien que sous une robe de bure et un scapulairc.

« Il me semble même aujourd'hui qu'il y a pcut-

« être là une égide plus sûre contre les passions

n qui dévastent et parfois brisent le cœur. Je suis

<t brigadier au 1*' escadron de spahis* Je fais tous

« mes efforts pour devenir maréchal-des-logis, et, « quand j'en devrais rester là, cela ne vaut-il pas « bien mieux que d'être un mauvais moine? >>

Un mois après environ, le Moniteur universel enregistrait dans ses colonnes le rapport d'un des plus glorieux généraux de l'Afrique, sur une sanglante affaire d'avant-garde eijtre un escadron de spahis et les réguliers d'Ab-el-Kader. En rendant compte au ministre de ce nouveau fait d'armes, le général mentionnait d'une façon toute spéciale la part qu'y avait prise le brigadier de La Fare, dont l'exemple avait entraîné l'escadron, et qui méritait ainsi d'être mis à Tordre du jour de l'armée d'Afrique. Malheureusement, le jeune La Fare avait payé de sa vie le service signalé qu'il venait de rendre ; il était tombé bravement au champ d'honneur, fidèle, en cette occasion solennelle, aux traditions de ses ancêtres, dont le nom, si honorablement connu dans l'ancienne province du Dauphiné, s'éteignait avec leur dernier représentant.

En lisant ce rapport, qui fut reproduit par tous les journaux, Eugénie, devenue la femme du jeune peintre dont nous avons parlé, ne put s'empêcher de verser quelques larmes, et elle s'écria même, à plusieurs reprises, en présence de sa cousine Sophie, qui était venue la voir ce jour-là:

« Pauvre Raoul! comme il m'aimait! »

Puis, afin de se distraire des pensées mélancoliques qui venaient assiéger son âme, elle se mit à son piano; mais ses doigts, errant machinalement sur les touches, ramenaient à chaque instant à sa mémoire l'inévitable thème de cette cavatine de la Dame Blanche qui avait, en quelque sorte, sonné pour elle et pour Raoul la diane de l'amour. Cette journée-là s'écoula bien tristement.

Cependant, le soir venu, Eugénie pensa qu'elle ne pouvait se dispenser de se rendre au bal du préfet de la Seine, bal pour lequel elle avait commandé une nouvelle toilette. Elle y parut les yeux encore humides, le visage animé, et partant plus jolie que jamais. De toutes les réunions de la saison, ce fut celle où la jeune femme obtint le plus de succès, et l'on parla pendant trois jours au moins, dans le monde parisien, de la grâce enchanteresse avec laquelle elle avait inauguré, à la préfecture, en compagnie d'un élégant auditeur au Conseil d'état, une danse nouvelle, d'importation moscovite et polonaise à la fois, appelée la mazurka.

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