‹ L'ut de poitrineChapitre 5 sur 7 · X. — L'adjudloation · texte numérisé non relu

X. — L'adjudloation

Raoul reçut assez froidemment Tembrassade de son frère de lait, qui, depuis la représentation de la Sonnamhida, lui était devenu un peu suspect. Pendant ce temps-là, M. Mirandol étreignait, de son côté, l'abbé Doucerain dans une cordiale accolade, et bientôt les quatre amis se trouvèrent réunis dans la grande salle du manoir, transformée par les soins du général de La Fare en bibliothèque, en galerie de portraits et en salon de conversation.

« Ah ça, s'écria M. Mirandol, dont le lecteur a déjà pu apprécier la loquacité, vous voyez, monsieurRaoul, que je suis homme de parole. Je vous avais promis de venir vous surprendre, un beau jour, dans votre château, et me voici. Qu'en ditesvous? »

iS.

Et, sans laisser le temps à son interlocuteur de lui répondre, le Marseillais s'empressa d'ajouter :

« Nous nous rendons à Vienne par Turin et Milan, comme vous savez, et nous venons cher^ cher un gîte d'étape dans votre château. Eh mais! je ne vous ai pas encore fait compliment de votre résidence. Peste! mon cher monsieur, savez-vous que c'est un vrai décor d'opéra? J'ai cru voir, en entrant tout-à-l'heure, au clair de lune, le manoir d'Avenel, vous savez, dans la Dame blanchcy et je regrette de n'avoir pas la voix de Frantz pour vous chanter la ballade :

Voyez d'ici oe beau domaine.

— Ma foi ! interrompit l'abbé, vous êtes arrivé à propos ce soir ; car demain ou après, vous auriez bien pu trouver ici visage de bois.

— Ah bah !

— Oui, c'est demain qu'on met en vente le domaine de La Fare. Ne le saviez-vous pas?

— Gomment voulez-vous, mon cher maître, s'écria vivement Raoul, que M. Mirandol ait en-;

tendu parler de cela à Paris? Je gage, d'ailleurs,

qu'il ne me désapprouvera pas. Ce château est beaucoup trop vaste pour moi : je m'y perds, et puis je préfère une fortune en portefeuille. Vous comprenez, monsieur Mirandol, qu'à une époque aussi agitée que la nôtre, on ne saurait se rendre trop mobile.

— Parfaitement! répondit le Marseillais, c'est mon système à moi.

— Et ce sera désormais le mien, reprit Raoul. Il faut être de son siècle, mon cher abbé.

— Diantre 1 repartit M. Doucerain, à ce compte, je vous assure que nous en serons largement, de notre siècle, demain. Nous serons même d'un siècle beaucoup plus reculé, celui du philosophe Bias, qui portait tout avec lui. Notre bagage ne sera pas plus lourd que le sien.

—- Vous vous trompez, Tabbé, dit Raoul avec un certain enjouement, il sera même beaucoup plus léger, attendu que les billets de banque n'existaient pas du temps de Bias. C'est vous qui m'avez appris cela. Mais nous ne sommes pas encore à demain, et ces messieurs, après une longue route, doivent avoir besoin d'un bon souper et d'un bon lit. Je vais donner des ordres.

— Pour le souper, reprit M. Mirandol, je vous en dispense, mon cher hôte, car nous avons amplement dîné en route, à Grenoble, mon compagnon et moi; mais demain, je serai votre homme, au déjeuner ; c'est mon repas favori.

—A la bonne heure ! J'ai encore dans les caves du château quelques vieilles bouteilles de vin de ' l'Ermitage et de la Côte-Rôtie, dont vous me direz votre avis; nous trouverons au moins- une carpe dans la pièce d'eau, et je serai bien mal-

heureux si, en me levant matin, je ne tue pas quelques perdreaux et quelques coqs de bruyère dans le parc ou dans les bois voisins.

— Mais c'est un déjeuner de Balthasar, que vous me promeltez-là.

— C'est notre ordinaire, répondit Raoul avec un admirable aplomb ; n'est-ce pas, Tabbé?

— Certainement certainement, balbutia

rhonnête M. Doucerain en baissant les yeux, de peur de rencontrer un regard scrutateur chez M. Mirandol.

— Excusez- moi, mon cher Raoul, s'écria François ; je ne pourrai être des vôtres demain matin. Il faut que j'aille passer cette matinée avec mon vieux père. J'ai d'ailleurs des parents, des amis à visiter dans le bourg. Enfin, j'ai moi-même accepté tout-à-l'heure une invitation à déjeuner.

— Chez qui donc ?

— Chez madame Brossier. Nous l'avons rencontrée à Grenoble, et nous l'avons ramenée ici, dans notre berline. Elle arrive de Paris avec sa fille.

— Hum l murmura M. Mirandol avec un clignement d'yeux des plus significatifs, savez-vous qu'elle est jolie, la petite, et qu'il y a là de quoi achalander un bureau de poste? Tron de Diou!

si toutes les Dauphinoises ont ces yeux-là, je voudrais bien m'arrèter un peu en Dauphiné. »

Raoul était devenu fort pâle, et l'abbé Doucerain, assailli tout à coup par un importun souvenir, promenait ses regards avec inquiétude do lun à l'autre des interlocuteurs, comme s'il eût attendu Téclaircissement de quelque mystère; mais à partir de ce moment, il sembla qu'une avalanche de neige et de glace se fût abattue dans le salon et que toutes les langues en fussent paralysées. Chacun s'observait avec défiance, et il y eut un soulagement visible pour tous lorsque M. Mirandol, qui, seul, avait été enrayé dans sa loquacité par une sensation purement physique, le besoin de sommeil, s'écria après un bâillement, dont l'antique manoir retentit jusque dans ses fondements :

« Mes chers amis, si vous m'en croyez, allons nous coucher ! »

Au moment où chacun se disposait à gagner son lit, Raoul invita à voix basse son frère de lait à venir le trouver dans sa chambre, et dès que la porte se fut refermée :

« Est-ce que tu n'as pas une lettre pour moi ? » lui dit-il.

Frantz fit un signe de tête négatif.

« Au moins, reprit Raoul, on t'a chargé de quelque commission auprès de moi?

— De qui voulez-vous parler? Je n'ai aucune commission pour vous.

— Ah 1 ai-je besoin de te dire que c'est de mademoiselle Eugénie Brossier? Pourquoi ne m'a-telle pas écrit et me laisse-t-elle ainsi sans nouvelles?

— Je l'ignore.

— Gomment l'as-tu trouvée ? Était-elle gaie ou triste ?

— Elle paraissait assez gaie.

— Ah 1 je comprends le sentiment qui l'animait en songeant à ce que j'éprouve moi-même depuis qu'elle est si près de moi. Mais que s'est-il passé? A-t-il été question de moi?

— En aucune façon.

— Quoi ! elle n'a pas même prononcé mon nom ? Mais sa mère ?

— Pas davantage.

— C'est étrange. Pourtant, madame Brossier avait paru mieux disposée en ma faveur le jour où je l'ai rencontrée auprès de toi, au Théâtre-Italien.

— En effet.

— Mais toi, à ce que je vois, tu es avec elle dans les meilleures relations. Quel peut être le motif d'un pareil accueil de sa part après tout ce qui s'est passé ici l'an dernier ? »

François parut hésiter à répondre, et ce fut en rougissant qu'il balbutia :

« Je ne sais mon changement de position

peut-être, et puis.-

— Achève I

— Permettez-moi de vous taire le reste, quant à présent. Plus tard, vous saurez tout.

— Des secrets pour moi, François, pour moi qui n'en eus jamais un seul à ton égard ! tu m'affliges et m'étonnes.

— Pardon, et deux mots seulement. Vous aimez donc toujours mademoiselle Eugénie ?

— Plus que jamais, mon ami. »

François baissa la tête et devint rêveur, puis il reprit :

« Et elle, croyez-vous qu'elle vous aime autant que par le passé?

— Si je ne le croyais pas, songerais-je à l'épouser !

— L'épouser 1 mais si madame Brossier refuse son consentement?

— Alors, je suis déterminé à l'enlever.

— L'enlever! Seigneur mon Dieul Et vous êtes sûr qu'elle y consentira, qu'elle voudra quitter sa mère?

— Il le faut. C'est une résolution fatale, désespérée, je le sais, et dont les conséquences peuvent être terribles; mais il n'y a plus à hésiter. FiSt-ce que tu aurais, par aventure, quelque raison de supposer qu'Eugénie refusera de me suivre?

— Moi! pas du tout.

qu'à lui. Est-ce que la fiancée de Télégant gentilhomme, dont une glace devant laquelle il se trouvait lui renvoyait complaisamment l'image, pouvait accorder son attention à un petit paysan à peine dégrossi,- alors même que ce paysan s'était trouvé pourvu, par la grâce de-Dieu, d'une voix mélodieuse? '

4 Ah ! s'écria Raoul, définitivement rentré en lui-même, j'étais fou, et comme Eugénie se moquera d^ moi quand je lui dirai ce que j'ai éprouv(3 ce soir ! » "^

C'est sous le charme magique de cette dernière pensée que le jeune amoureux s'endormit, et sans doute les rêves qu'il fit cette nuit-là sortirent to^ de la porte d'ivoire ; car nous le retrouvons, le lendemain, le visage reposé et plein de bonne humeur, assis entre M. Mirandol et l'abbé Douce^ rain, daiis la grande salle à manger du château, toute lambrissée en solives de chêne sculpté et décorée tout à Tentour de superbes ramures de cerf, devant une table couverte des produits de la pêche et de la chasse du domaine, dépouilles opimes d'un triomphe qui ne devait plus se renouveler. En effet, c'était dans cette matinée même que l'adjudication avait dû être prononcée, et avant la lin de la journée le château, avec toutes ses dépendances, allait passer entre les mains d'un nouveau maîtra»

Les bouteilles éparses çà et là, toutes couvertes encore de la poussière vénérable que les années y avaient déposée, et les verres de différentes dimensions et aux trois quarts vides, dont la table était chargée, témoignaient d'ailleurs hautement que les convives avaient fait honneur aux précieuses reliques de la cave du général. M. Mirandol paraissait s'acquitter fort consciencieusement de sa tâche, et son visage coloré, ses yeux pétil-» lants sous leurs paupières demi-closes et surtout ses exclamations joyeuses, entremêlées à chaque instant de son juron familier, indiquaient assez chez lui l'absence complète de toute préoccupation sérieuse, ainsi qu'il convient à un épicurien consommé, en présence d'un bon repas arrosé d'excellents vins.

Seul, l'abbé Doucerain se tenait là, morne et soucieux, lui d'ordinaire si bouillant de vivacité et d'entrain. Il n'avait fait que peu d'honneur au plantureux déjeuner dont les restes s'épanouissaient devant lui. Son corps était attablé dans la salle à manger du château, mais évidemment son esprit tlottait ailleurs. Toutes les fois que Raoul ou M. Mirandol avançaient leur verre pour trinquer ensemble, suivant la vieille coutume de nos pères, l'abbé tendait machinalement le sien, le portait à ses lèvres, et, après les avoir à peine mouillées, replaçait son verre sur la table. A plusieurs re-

prises, Raoul avait cherché à le réveiller de sa torpeur, mais c'était en vain.

« A quoi pensez-vous? lui dit-il enfin ; vous ne mangez pas, mon cher abbé, vous ne buvez pas! Savez-vous que vous allez faire croire à M. Mirandol que la visite qu'il veut bien nous faire vous est importune?

— Que le bon Dieu m'en préserve! s'écria le vieillard comme réveillé en sursaut; allons, mon cher Raoul, versez-moi à boire! que je boive à la santé de notre hôte. Pourtant, je lui demande, ainsi qu'à vous, la permission de porter d'abord un autre toast, qui me semble tout à fait de circonstance. Messieurs, je bois aux Girondins I »

Raoul et le Marseillais échangèrent un regard plein de stupéfaction, et le dernier ne put s'empêcher de dire d'un ton moitié sérieux moitié plaisant :

« Ah ça! l'abbé, est-ce que vous allez parler politique ? Je vous préviens que cela trouble la digestion.

— Mon vieil ami, ajouta Raoul avec un peu d'inquiétude, seriez-vous malade? Que voulezvous dire ?

— Je veux dire, répondit M. Doucerain avec un grand calme, qu'avant de porter leurs têtes sur réchafaud, les Girondins, qui étaient des hommes lettrés et qui se souvenaient du repas libre qu'à

Borne on avait l'habitude d'offrir aux condamnés à mort, voulurent aussi solenniser, par un banquet, leur dernière réunion. Pourquoi donc refusez-vous de me faire raison quand je vous propose de boire à la mémoire des Girondins, que nous imitons en ce moment?

— Parce que, reprit Raoul, nul de nous, que je sache, n'est menacé du sort des Girondins.

— En effet, repartit Tabbé, il y a une différence : nous garderons, en sortant d'ici, nos tètes sur nos épaules, mais je ne sais trop où nous irons les reposer, puisque à cette heure le toit qui nous abrite encore a cessé de vous appartenir.

— Qu'importe? fit Raoul, il ne manque pas d'auberges en France ni à l'étranger, et M. Mirandol, qui a beaucoup voyagé, vous dira qu'il y en a d'excellentes.

— Ceci est une vérité, répondit le Marseillais. Tron de Diou! Tabbô, est-ce que vous avez peur de coucher à la belle étoile?

— Oh! ce n'est pas pour moi, pauvre hère, que je parle, reprit l'abbé, j'ai appris à bivaquer dans l'émigration et plus tard avec les dragons de la garde; mais, monsieur Raoul, malepestel c'est bien différent !

— Moi, répondit Raoul, je suis jeune et j'ai du courage.

Bagassel s'écria M. Mirandol, mes bons amis,

est-ce que vous allez me chanter le De profundis pour le dessert? Je n'en veux pas, entendez-vous t Allons, tendez-moi chacun votre verre ; je veux boire à notre amphitryon avec son vin de THermitage, que je proclame digne du gosier des plus fameux rossignols. »

En même temps, le fougueux dilettante entonna d'une voix sonore, mais qui laissait un peu à désirer sous le rapport de la justesseet de la mélodie, le cœur bachique du comte Ory :

Qu'il avait de bon vin Le seigneur châtelain!

A sa santé si chère Buvons jusqu'à demain !

« A la bonne heure! reprit Raoul; mais dépêchez-vous, mon cher hôte, de boire à ma santé; car le seigneur châtelain ici, ce n'est déjà plus moi. Entendez-vous ces cris, cette musique, qui retentissent au dehors? C'est le nouvel acqué-, reur qui arrive, escorté par les paysans, pour prendre possession de son domaine. Eh bien I je vous propose, moi, de le recevoir le verre à la main, et en portant sa santé. Ce sera original. Qu'en dites-vous? »

Gomme Raoul parlait ainsi, les bruits qui avaient frappé son oreille se rapprochèrent, et une bande joyeuse de paysans et de paysannes pénétra dans le parc, précédée par les ménétriers du bourg voisin, s'escrimant à qui mieux mieux sur

leur aigre violon. L*abbé Doucerain s'empressa de se boucher les oreilles ; aussi bien, au concert discordant des voix et des instruments se mêlaient déjà, suivant l'usage, des salves de coups de fusils et des aubades de tambour, la garde nationale ayant jugé devoir prendre spontanément le s armes dans cette circonstance solennelle.

Le notaire, qui avait procédé à la vente du domaine, et qui, comme on sait, possédait depuis longues années toute la confiance de la famille de La Fare, se présenta le premier dans la salle à manger. Il y avait dans sa physionomie je ne sais quoi de mystérieux et de compassé, et l'acte qu'il tenait roulé entre ses doigts, joint à sa tenue d'une irréprochable sévérité (il avait endossé l'habit noir et portait la cravate blanche), lui donnait une vague ressemblance avec les constables char* gés, chez nos voisins d'outre-Manche, de présider aux arrestations. Raoul, qui s'était levé pour aller à sa rencontre, lui tendit la main :

« Soyez le bienvenu, mon cher notaire, lui dit-il, comme vous l'avez toujours été au château de La Fare! Tout est terminé, n'est-pas? »

Le notaire s'inclina avec un signe d'afTirmation.

a Et le prix, quel est-il?

— A peu de chose près celui que je vous avais indiqué. Seulement, comme je vous en avais prévenu, la vente a eu lieu en trois lots distincts

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dont le château forme naturellement le principal,

— C'est bien. Pourquoi Facquéreur du château n est-il pas entré avec vous? Nous l'attendions pour boire à sa santé.

— L'acquéreur, mon cher monsieur, c'est vous! »

Les deux compagnons de Raoul, qui étaient demeurés à table, ne purent réprimer une exclamation de surprise et se levèrent à leur tour.

« Moi, balbi}.Jia le jeune homme, non moins stupéfait, allons donc ! c'est une plaisanterie.

— Non pas. Mon âge et mon caractère vous répondent que c'est fort sérieux.

— Tant pis, alors! Ecoutez, mon cher notaire, il se peut que je sois devenu pauvre. Ce n'a jamais été un déshonneur, que je sache; mais du moins, le nom que je porte m'oblige à ne recevoir l'aumône de personne, et mieux que quiconque vous devez le comprendre.

— Qui vous parle d'aumône, monsieur Raoul?

La personne qui a cru devoir racheter pour vous et en votre nom le château de La Fare, a contracté envers votre famille une dette de reconnaissance qu'elle vous demande la permission d'acquitter sans se nommer, voilà tout.

— Par la sambleu ! ce n'est pas moi, à coup sur, dit l'abbé Doucerain, dont le front était devenu rayonnant sous sa perruque noire, et pour-

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tant le bon Dieu sait si j'ai été, toute ma vie, l'obligé de la famille de monsieur Raoul.

— Ce n'est pas moi non plus, fit M. Mirandol.

— Qui est-ce donc alors? s'écria Raoul en se frappant le front ; je ne connais personne en position de me rendre un pareil service. Suis-je bien éveillé, mes amis? N'est-ce point un rêve que je fais?

— Voici l'acte ! » dit gravement le notaire, en remettant entre les mains de son. jeune client le papier qu'il tenait à la main et qu'il s'empressa de dérouler.

L'acte dont il s'agit n'était autre qu'un désistement en forme, signé par tous les les créanciers, lesquels déclaraient avoir été désintéressés et renoncer à toutes poursuites, en ce qui concernait le château et ses dépendances immédiates ; mais aucune indication n'y figurait, de nature à mettre sur la trace de l'auteur de cette générosité.

A ce moment, la porte de la salle à manger s'ouvrit avec un grand bruit, et les paysans, qui avaient envahi le parc, pénétrèrent dans la salle, en brandissant dans leurs mains calleuses d'énormes bouquets et en acclamant le fils de leur ancien seigneur avec le même enthousiasme, sans doute, qu'ils eussent dépensé pour un étranger. Raoul n'était plus ce pestiféré, ce lépreux, autour du-

quel une soi-te de quarantaine avait été si rapidement organisée et continuée avec tant de persévérance, depuis qu'on l'avait eru complètement ruiné. C'était désormais un triomphateur qu'on abordait respectueusement, chapeau has, et peu s'en fallut qu'à quelques années de date de la révolution de Juillet, les premiers qtii s'approchèrent de lui ne tombassent à ses genoux, en criant : « Vive monseigneur! » ^

Celui qui portait le plus gros bouquet, en tète de la bande, et dont l'allégresse pouyiit, à la rigueur, être moins sujette à caution qbe celle de ses compagnons, n'était autre que le vieux jardinier du château, le père du petit François. L'abbé Doucerain , qui le reconnut , lui donna familièrement une tape sur la joue.

« Il y a longtemps qu'on ne t'a vu, père François, lui dit-il, et tu nous a bien négligés, ce me semble; mais à tout péché miséricorde! M. le vicomte est indulgent, il te pardonne et accepte ton bouquet... Qu'as-tu fait, ce matin, de ton fils? Sais-tu que ce garçon-là te fait honneur ?

— Me voici, monsieur l'abbé, balbutia timidement le jeune ténor, que sa taille un peu exiguë empêchait d'être aperçu au milieu du groupe, où il s'était glissé, à la suite de son père.

— Avance donc ! reprit le bouillant M. DouceraiUj chez lequel là joie débordait pai* tous les

pores ; avance, petit masque gt viens te réjouir avec nous ; car c'est un beau jour que celui-ci ; n'est-ce pas, cher monsieur Mirandol ?

— Eh U l'abbé, dit le Marseillais, je croîs qu'à présent vous aller chanter le Magnificat, Je n'aime pas le plain-chant mais mieux vaut'encore celui-là que le De profundis. »

Frantz, ou, si on l'aime mieux, le petit François, était rouge comme une cerise et semblait ému et embarrassé. Raoul n'eut pas plutôt jeté les yeux sur lui que, frapjîé d'une lueur subite, il tressaillit, poussa un faible cri, et, se jetant dans les bras de l'artiste.

« Ah ! s'écria-t'-il en l'embrassant avec effusion, je devine tout, maintenant. C'est toi! ton embarras, ta froideur d'hier, tout s'explique : ce ne peut être que toi. Et quand je ^onge que j'ai pu te soupçonner un instant, toi mon ami, mon frère de lait ! Ah! j'étais fou I

— Qu^ voulez-vous dire? monsieur Raoul,

balbutia François.

— Je veux dire que c'est à toi que je dois de conserver le toit de mon père. N'est-ce pas, mon cher notaire; que c'est lui qui a racheté le château ? Osez me dire le contrah'e, vous qui n'avez jamais menti 1 »

Le notaire baissa les yeux et détourna la tête. C'était confirmer par son silence même

tout ce que son jeune client Amenait d'exprimer. « Mais, reprit Raoul, je ne puis accepter un pareil sacrifice, qui engage à la fois ton présent et ton avenir. ^

— Taisez-vous ! par grâce, taisez-vous ! repartit François ; puis-je faire un meilleur usage de cet argent que je gagne et dont je suis embarrassé? Cet argent, d'ailleurs, ne vous le dois-je pas, puisque sans vous je serais soldat?

— C'est bien, François, dit Tabbé Doucerain en s'avançant à son tour ; c'fât même très-bien. Morbleu I mon gaillard, sais-tu que tu viens de faire là un acte digne d'un gentilhomme? Mais tues mon élève ; nous acceptons.

— Quel bonheur ! s'écria François.

— Ah I mon ami, mon frère, reprit Raoul, sois béni 1 Je te dois plusque la vie ; car tu viens de lever tous les obstacles que j)eat-être il m'aurait été refusé de vaincre ; et maintenant Eugénie est à moi ! »

En entendant Raoul s'exprimer ainsi, François détourna la tête, et un léger pli sillonna son front.

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