AVANT-PROPOS
J’ai écrit cette petite étude avec l’intention de la faire paraître dans un journal, et cela en fera comprendre tout de suite le genre littéraire, ainsi que la disposition des chapitres qui étaient destinés à être des articles.
Par suite de circonstances indépendantes de ma volonté, cette intention n’a pas pu être suivie d’effet. Il serait trop long d’en donneiTes raisons, assez nombreuses et assez complexes, mais je profiterai de l’occasion pour dire quelques mots, à un point de vue spécial, de la presse contemporaine.
Connaissez-vous beaucoup de revues ou de journaux indépendants ?
J’entends par organe indépendant, un organe qui, tout en ayant des doctrines ou des opinions
très nettes et très précises, sur les questions à l’ordre du jour, se croit justement assez sûr de ses opinions pour ne pas craindre d’exposer loyalement les opinions contraires, quitte à les combattre dans ses colonnes memes, s’il le juge à propos. Cet exemple nous est donné en partie par Le Matin, où, sans remonter aux origines du journal dans lequel la signature de M. Paul de Cassagnac alternait avec celle de MM. Arène, Cornély, Vallès, etc., on a vu tout récemment, le marquis de Dion y faire l’apologie de la doctrine plébiscitaire et Pouget ou Janvion y exposer les conceptions de la Confédération générale du Travail, cependant que d’autre part, l’impôt sur le revenu y donne lieu à de nombreuses controverses, entre M. Pelletan, d’un côté, MM. Lauzanne, Harduin et Mouthon, de l’autre. Et il en est ainsi pour presque toutes les questions, mais Le Matin lui-même s’arrête en chemin, car je ne sache point qu’il aille jusqu’à admettre dans ses colonnes, la défense du catholicisme, qu’il ne se fait point faute d’attaquer fréquemment.
Il n’existe donc pas de journal vraiment indépendant, dans toute l’acception du mot. Chaque organe à sa clientèle, et son principal objet est bien plutôt de lui plaire en flattant forcément ses passions et ses préjugés — car on ne saurait plaire autrement à la foule en particulier, et aux hommes en général — que de l’instruire et de la diriger. Telle chose ne peut pas être dite, ou telle opinion exprimée, parce que cela déplairait à nos lecteurs, et c’est ainsi qu’on cache la vérité au souverain du jour, le peuple, comme on la cachait autrefois aux rois.
Je laisse de côté ce que celte conception a de vulgaire (i) et même de malhonnête, si l’on veut se tenir dans toute la rigueur morale, pour ne me placer qu’au point de vue même des intérêts matériels que ces organes croient ainsi sauvegarder.
Je dis qu’ils font fausse route, et que ladite conception, non seulement n’est pas honnête, mais elle n’est pas davantage habile, la suprême habileté consistant à être toujours sincère et vrai, et la proclamation de la vérité, si on peut lui donner la publicité suffisante, si surtout on peut toucher le grand public n’ayant pas encore d'opinion dans le débat, attirant toujours plus d’amis qu’elle ne crée d’ennemis.
Je dis que de nos jours, en notre temps de discussions et de controverses, tout journal qui n’entrera point dans la discussion et la controverse, nettement et loyalement, ou dans la variété et la vérité des idées comme dans celles des événements et des faits, est condamné d’avance.
Il est des journaux, à droite comme à gauche, ou au centre, qu’il n’est point nécessaire d’ouvrir, car on sait qu’on y trouvera tous les jours le même article de fond, et aussi les mêmes articles secondaires. Et ces articles ne varient pas parce que ce n’est point l’événement du jour, le fait nouveau ou l’idée à discuter, qui y
I. Je prie de croire que nul moins que moi, ne méconnaît « la méthode de l’opportunisme en toutes choses », mais je ne l’entends guère comme on l’entend généralement. Je m’en suis d’ailleurs, suffisamment expliqué dans mon ouvrage, La Contre-Rêmlation, chap. IX, X et XI.
(loniiiicnt, mais la philosophie habituelle àes écrivains, parqués dans un compartiment intellectuel ou politique, ou mieux encore, dans une passion ou un préjuge, et impuissants à changer leur perspective. Ce n’est point leur philosophie qui doit se plier aux faits, se modifier, se transformer de fond en comble au besoin, évoluer et vivre, mais les faits qui dowent se plier à leur philosophie. Comme le disait si spirituellement Jules Lemaître, en des temps déjà bien lointains, au sujet des polytechniciens, si un de leurs pouls ou digues s’effondre, il ne faut pas en accuser leur négligence ou leur incapacité : c’est la digue ou le pont qui ont tort. Avec un pareil état d’esprit on comprend que tous les jugements soient faussés par la base. Aussi, l’action de ces journaux, au point de vue du progrès de leurs idées, est-elle nulle. Ils peuvent bien, à la vérité, entretenir leur clientèle ordinaire dans ses sentiments habituels — encore que leurs abonnés disparaissent peu à peu sans êlre remplacés — ils ne sauraient avoir d’action sur la grande masse indécise, flottant entre les partis nettement tranchés, et cest justement la seule sur laquelle on puisse réaliser des conquêtes sérieuses.
Notez bien que je ne dis point que tout journal qui entrera dans la voie que j’indique, réussira forcément — il y faudra, en efïet, bien d’autres conditions, matérielles, professionnelles, intellectuelles et morales — mais je dis que nul journal ne réussira s’il n’entre dans cette voie. C’est là, à notre époque, la condition première et fondamentale.
Et si l’on ajoute à cette condition, un esprit de direction et de rédaction absolument et hautement impartial, rayonnant de sincérité et de fraternité, sans cependant se perdre dans la phraséologie sentimentale, aussi creuse que facile, d’un esprit, dis-je, n’ayant souci que de la vérité des doctrines comme de celle des faits, sans se préoccuper ni des mots, ni des formules, ni surtout, des partis politiques étiquetés, j’ose assurer que le succès d’un journal ainsi compris, malgré la guerre implacable, ouverte ou sournoise, que lui feraient ses adversaires et surtout ses prétendus amis, serait aussi grand que rapide. Cet organe jouerait vite un rôle de plus en plus prépondérant dans la direction de l’opinion. L’exemple du Matin qui, pourtant, ne remplit qu’en partie les conditions requises, est là pour le prouver. Il a plus fait en quelques mois contre l’impôt sur le revenu et le collectivisme, que toute l’opposition depuis trente ans, avec tous ses journaux et toutes ses ligues.
Le courage d’exposer toutes les opinions et d’admettre toutes les contradictions, l’indépendance absolue, telle doit donc être, désormais, la règle de tout journal qui aspire à exercer une action efficace. Aussi, je ne puis pas admettre que dans certains journaux ou revues, on puisse dire, par exemple : « Nous, nous sommes pour les Jaunes; nous ne pouvons pas accepter qu’on les critique dans nos colonnes. »
Eh ! sans doute, vous êtes pour les Jaunes, et je ne vous le reproche point, mais j’imagine, cependant, que vous ôtes bien plus encore pour la vérité, et que s’il vous est démontré que les
Jaunes ne sont point dans la vérité, vous n’iiésiterez point à vous séparer d’eux. Amiens Plato, sed mugis arnica eeritas. A plus forte raison, s’il ne s’agit que de M. Biétry qui, au reste, ne me parait avoir avec Platon que des rapports assez éloignés.
Je m’empresse d’ajouter, d’ailleurs, qu’il en est de mon opinion sur les Jaunes, comme de toutes mes opinions ; d’avance. Je les sacrifie à la vérité qui pourrait m’apparaître. Qa’on me démontre que je me trompe, et immédiatement je m’incline en toute sincérité et humilité. Que l’on me prouve que mes critiques contre la prétendue doctrine jaune sont fausses, et que ladite doctrine est vraie, et immédiatement j’envoie mon adhésion complète et sans réserves, aux groupements
Rien, au surplus, n’empêche lesdils journaux ou revues, lorsqu’ils exposent une opinion contraire à leur opinion habituelle, de faire les réserves nécessaires, et d’en laisser l’entière responsabilité à l’auteur. Et ainsi ils seront des organes vraiment indépendants. Dans la complexité et l’enchevêtrement des idées et des sentiments qui caractérisent notre époque, alors que tous les cadres intellectuels et moraux sont brisés, l’ensemble formant une masse amorphe confuse et mouvante, à la recherche d’un nouvel équilibre, ces organes seront désormais les seuls à pouvoir agir sur l’opinion et à la pouvoir transformer. Les journaux de chapelle ne seront de plus en plus que des journaux de nécropole, où ne pénètrent guère, il est vrai, certaines infiltrations détestables, mais la lu-
niière non plus, ni la vie. Je dis détestables, et non dangereuses. Elles ne sont en effet, dangereuses que si on les dissimule dans l’ombre et si on les craint. Les attaquer en face et ouvertement, dans la pleine clarté, tel est le moyen, et le seul, de les rendre inoffensives et de les tarir.
Mais pour ce qui est de l’esprit général dans lequel doivent être rédigées ces publications indépendantes, je ne saurais mieux le résumer que par les préceptes suivants :
« Devoir de science et de vérité ; des faits prouvés et des doctrines établies;
« Devoir de sincérité impartiale et absolue : ne rien avancer de ce qui est faux, ne rien nier de ce qui est vrai, fùt-ce contre nous comme pour nous ;
« Devoir d’élévation d’esprit et de cœur dans ses jugements ; juger de haut, plus haut que les haines d’école, les rivalités de personnes, les intérêts de métier et les partis pris ;
« Enfin devoir de charité : charité envers les amis et envers les ennemis, charité envers leurs œuvres comme envers leurs âmes, charité envers notre siècle qu’il nous faut aimer afin de le mieux servir. La science, la sincérité, l’élévation, la charité, semblent les quatre vertus cardinales du publiciste chrétien. »
Peut-être n’y aurait-il aucun inconvénient à ce qu’elles fussent aussi celles des publicistes non chrétiens, et cela nous changerait sans doute un peu de la presse actuelle.
Ces paroles sont du cardinal Sarto, plus généralement connu sous le nom de Pie X. Je
me permets de les dédier à tous mes confrères, et je ne crois pas inutile, de les compléter par les suivantes :
« Les polémiques passionnées des journalistes contre les personnes, leurs accusations et récriminations incessantes, fouraissent un aliment quotidien de dissension et rendent plus difficile la paix et la concorde fraternelle. » (i).
Celles-ci sont de Léon XIII.
Décidément, ces papes ont de bien mauvais principes.
Quoi qu’il en soit, le temps approche où la politique devra non seulement s’inspirer du noble idéal que je viens d’exposer, mais encore se faire de plus en plus au grand jour. En vain, les partis et les hommes, dans un esprit aussi mesquin que malhonnête, s’efforceront-ils d’organiser la conspiration du silence ou, suivant une expression de M. Charles Maurras « un silence sournois », autour des faits qui les contrarient, des idées ou des adversaires qui les contredisent ou les combattent, des concurrents qu’ils redoutent, ils réussiront de moins en moins à les étouffer. De plus en plus, l’esprit de parti, de secte ou de coterie, sera vaincu par l’esprit de loyauté et de vérité, cependant que la vie de l’homme public devra pouvoir se dérouler dans la maison de verre dont parle le Sage antique. Il faut nous en réjouir.