I. Pie X intime, par le comte de Golleville
Où il apparaît qu’un horloger, tout comme un astronome, peut quelquefois découvrir la lune.
Tous ceux qui se tiennent tant soit peu au courant du mouvement politique et social ont entendu parler, peu au prou, des ouvriers jaunes et de leur président, M. Pierre Biétry, député de Brest.
M. Biétry est un ancien ouvrier horloger qui trouve que le monde marche mal, et il a entrepris de le régler comme une simple montre. 11 a, en effet, conçu l’idée de transformer complètement le salariat et la société moderne, et par voie de conséquence, cela va de soi, l’humanité tout entière. C’est là un noble et courageux dessein dont il faudrait le louer sans réserve, si l’on pouvait espérer qu’il pût y réussir, si l’on pouvait espérer qu’une formule pùt changer la face des choses.
Car. en vérité, M. Biétry, comme M. Jaurès et beaucoup d’autres, ne nous a, jusqu’ici, donné qu’une formule, au demeurant encore plus creuse et plus chimérique que celle de M. Jaurès.
Son programme, on ce qu’il appelle sa doctrine, lient essentiellement en deux mots: accession, droit des ouvriers à la propriété.
C’est d’une simplicité imprévue, tellement imprévue meme qu’on se demande si, par hasard, M. Biélry n’aurait pas découvert la lune. Cela arrive quelquefois aux hommes d’esprit, et meme aux autres.
Le droit à la propriété!
Mais je ne sache point que depuis l’abolition du servage, aucun citoyen français en soit privé. Tout le monde, en France, peut accéder à la propriété, a droit à la propriété, les ouvriers comme les autres. La revendication de M. Biétry retarde considérablement, et il semble bien que cet horloger aurait surtout besoin de régler sa montre, j’entends ses connaissances, avant de s’occuper de l’horloge sociale.
Mais peut-être, par ces mots, accession, droit à la propriété, le président des Jaunes entend-il donner effectivement la propriété à tous les ouvriers ?
Ce serait une bonne idée, une idée excellente. Faire de tous les citoyens des propriétaires, voilà, certes, une solution élégante de la ques • tion sociale. Mais pourquoi s’arrêter en si beau chemin ? Tant qu’à s’y mettre, comme disait l’autre, ne vaudrait-il pas mieux en faire des rentiers ? La propriété sous ses formes diverses, agricole, immobilière, commerciale ou industrielle, cause encore beaucoup de soucis et de tracas. La rente c’est plus simple et intiniment plus commode. Rien de plus facile que de tou-
ED: Bonvalot- Jouve app BvM.Chaplan
— lâ-
cher (les coupons ; c’est peu pénible et à la portée de tout le monde.
Si jamais je me mêle de vouloir réformer l’humanité, ou, tout au moins, de sauver la France, je promettrai une rente raisonnable, mettons six mille francs par tête, à tous les Français. 11 m’en coûtera d’ailleurs peu d’en élever le montant, pour peu qu’on le juge insuffisant. Il ne m’en coûtera pas plus qu’il n’en coûte à M. Biétry et à tous les prétendus réformateurs, de faire leurs promesses et de donner leurs formules. Car, vous le concevez bien, tout le programme du député de Brest, je le répète, n’est qu’une formule. Accession des ouvriers à la propriété, cela est fort bien, encore une fois, cela est excellent, cela est très désirable, mais en vertu de quelles ressources, par quels moyens ?
Là est toute la question.
De deux choses, l’une, en effet :
Ou les ouvriers, d’une façon générale, touchent un salaire, ou, sous une forme quelconque, une rémunération de leur travail juste suffisante pour vivre, eux et leur famille, et dans ce cas, il ne saurait être question pour eux, d’acheter de la propriété, de posséder d’autre propriété que leur travail !
Ou ils touchent une rémunération supérieure leur permettant de faire des économies, et dans ce cas, nul ne les empêche de les employer comme ils l’entendent, aucun article du Code ne s’opposant ce qu’ils achètent de la propriété sous la forme qu’il leur plaît de choisir, et, par exemple, sous forme d’actions dans leur industrie, leur commerce ou leur exploitation !
Dans le second cas, la revendication de M. Biélry n’anrait aucune portée ni aucun but. Ce n’est pas de sa formule magique que les ouvriers tiendraient leurs titres de propriété, mais de leurs économies.
Elle n’en aurait pas davantage dans le premier cas. Les salaires étant juste sullisants pour vivre, M. Biétry, en disant aux ouvriers : « Pour vous émanciper, pour ne plus être des prolétaires, il iaut que vous deveniez des propriétaires », ressemblerait à quelqu’un qui dirait à des malades : « Pour cesser d’être malades, il faut que vous soyez en bonne santé. »
Et en effet, mais les ouvriers seraient en droit de lui répondre : « Dites-donc, vous, est-ce que vous vous moquez du monde ? Vous êtes comme le philantlirope d’Alphonse Karr, qui conseillait aux pauvres, pour sortir de la pauvreté, de mettre à la caisse d’épargne. »
La double hypothèse que nous venons de faire résume nettement la question, sans équivoques possibles.
M. Biétry nous objeclera-t-il que si les ouvriers, d’une façon générale, ne gagnent qu’un salaire juste suffisant pour vivre eux et leux's familles, cela provient de l’antagonisme existant entre les classes patronale et ouvrière, mais que les salaires s’élèveraient inévitablement — les patrons eux-mêmes y trouvant leur compte — si l’on réalisait l’entente entre patrons et ouvriers?
Si M. Biétry nous disait cela — et il nous le dit, en effet, cette entente constituant un des articles principaux de ce qu’il appelle sa doctrine — il nous prouverait qu’il a découvert la
lune une seconde Ibis, et peut-être ne sommesnous pas au bout.
Il est certain, en elVet, que la concorde entre les hommes a été, est et sera toujours, un élément de bonheur moral et de prospérité matérielle pour tous et pour chacun, de bonheur moral bien plus que de prospérité matérielle, celle-ci tenant à d’autres causes, comme nous le verrons par la suite. C'est là une vérité fondamentale proclamée par toutes les religions et par toutes les philosophies, et il semble donc que l’humanité s’en était avisée avant la venue au monde du président des Jaunes.
C’est là une vérité, c’est là un précepte moral que rien aujourd’hui, pas plus qu’hier, pas plus que demain, n’empêche, n’a empêché ou n'empêchera jamais de mettre en pratique. M. Biétry connaît-il quelque texte de loi s’y opposant ? Les volontés ont toujours été libres sur ce point comme sur beaucoup d’autres. Il faut avouer, cependant, c[ue jusqu’iei, dans aucune société ou civilisation, antique ou moderne, elles ne semblent pas s’être employées avec beaucoup d’ardeur à réaliser cette concorde si désirable à tous égards.
i Et sans doute, et c’est plus qu’évident : au lieu de s’aimer les uns les autres, comme le leur a conseillé quelqu’un qui avait un peu plus d’autorité que le député de Brest, les hommes continuent — malgré des progrès incontestables tant au point de vue social qu’individuel — à se haïr et à s’entre-déchirer.
M. Biétry espère-t-il être mieux écouté par eux que tous les moralistes passés et présents,
et surloiit que railleur du Sermon sur la montagne ?
Et encore une fois, de deux choses l’une : ou en préconisant rcntente entre patrons et ouvriers, M. Biétry fait simplement de la rhétorique facile et se contente d’exprimer un désir louable, sans doute, mais qui ne saurait constituer en aucune façon, un article de programme économique et social !
Ou il prétend réaliser cette entente par des moyens connus de lui seul, comme il prétend donner effectivement la propriété aux ouvriers, à tous les ouvriers, et alors quels sont ses moyens, quels sont les textes de lois qu’il compte soumettre aux délibérations de ses concitoyens?
Il est clair, en effet, que puisque la concorde entre les hommes en général, et les patrons et les ouvriers en particulier, n'a pas pu se faire jusqu’ici par l’accord des volontés dans la liberté, quelqu’un qui se vante de l’obtenir, puisqu’il en fait un article de son programme social, ne saurait compter que sur la loi, ou sur la force coercitive de la société.
Si M. Biétry se sent capable de réaliser ce tour de force, il aura mieux fait que de découvrir la lune, il aura résolu le problème de la quadrature du cercle.
Je lui promets un beau succès.
Où M. Biétry, après tant d'autres, découvre que le meilleur moyen de supprimer les révolutionnaires c’est d’en faire des propi'iétaires.
« Nous revendiquons, nous, travailleurs, le droit à la propriété. . .
2” « Les revendications légitimes du Prolétariat reposent sur la participation aux bénéfices, dont le point de départ est l'obtention légale, par les travailleurs, d’une parcelle des revenus sociaux.
3° « Quand dans une usine qui compte par exemple S.ooo ouvriers, 5oo d’entre eux posséderont seulement chacun une action de 100 francs, il y aura quelque chose de changé. D’abord 5oo propriétaires nouveaux, c’est-à-dire 5oo hommes qui, dorénavant, auront quelque chose à « conserver », ensuite, certainement, 5oo anti-grévistes. Généralisez et développez l’expérience. C’est la fin de la démagogie socialiste. »
Telles sont les déclarations qui figurent en exergue en tète de chaque numéro du Jaune, le journal de M. Biétry.
Nous savons ce qu"il faut penser du premier point, « le droit des travailleurs à la propriété ».
Le troisième point revient à ce que nous avons dit précédemment. « Généralisez et développez Texpérience, dit M. Biétry, c’est la ün de la démagogie socialiste. »Oui, généralisons, faisons de tous les citoyens des propriétaires, et ce sera non seulement la fin de la démagogie socialiste, mais de toute démagogie et de toute agitation révolulionnaire. Le moyen est infaillible, témoins tous ces féroces contempteurs de la propriété et du capital qui deviennent des conservateurs encore plus féroces, dès que, par les hasards de la politique, ils se trouvent être suffisamment nantis.
En vérité, M. Biétry ne cesse de découvrir la lune, mais peut-être ferait-il mieux de nous indiquer les moyens pratiques de « généraliser et de développer l’expérience », autrement dit, la propriété. A moins, toutefois, qufil ne laisse ce soin au gouvernement. On connaît le procédé classique de tous les utopistes ou de tous les politiciens faisant de la popularité électorale, procédé que M. Biétry n’est point le dernier à reprocher, et avec raison, à ses adversaires politiques, notamment aux socialistes :
(( Article premier. — Les inscrits maritimes auront droit à une pension de retraite de 600 francs, les vieux ouvriers aussi, et, en général, tous les citoyens français d’un certain âge, et même de tout âge, souflrant quelque peu du mal d’impécuniosité.
(( Art. 2. — Le gouvernement rédigera un
règlement cVadministration publique, déterminant les ressources et les conditions d’application de la présente loi. »
Tant qu’à faire, le gouvernement pourrait tout aussi bien rédiger uii règlement d’administration qui perjuctte d’appliquer le programme de M. Biétry. C’est son affaire, après tout. Peut-on raisonnablement exiger de nos grands Réformateurs, Rédempteurs ou Prophètes, qu’ils s’abaissent à ces détails un peu terre-à-terre ? Et ne devons-nous pas nous estimer suffisamment heureux, qu’ils nous montrent la voie du salut, en daignant nous faire part de leurs géniales conceptions ?
Mais peut-être, cette voie,M. Biétry prétend-il nous l’indiquer, lorsqu’il écrit :
« Les revendications légitimes du Prolélariat reposent sur la participation aux bénéfices, dont le point de départ est V obtention légale, par les travailleurs, d’une parcelle des revenus sociaux. »
Comme commentaire à celte proposition, et, en général, à loutes les propositions contenues dans l’exergue précédemment mentionné, je laisse de côté, des considérations multiples ou de diverse nature que l’on pourrait faire en foule, pour m’arrêler simplement aux réflexions suivantes :
Dans l’usine même de S.ooo ouvriers, prise comme exemple par M. Biétry, si les ouvriers peuvent arriver à posséder, par V obtention légale, comme il dit, la totalité ou la majorité des actions, que devient le droit de propriété du ou des patrons, qu’en toutes circonstances M. Biétry se llatte derespecter et de garantir? En les forçant
légalement, à associer leurs ouvriers au capital de l’entreprise, il les aura tout simplement dépossédés peu à peu, Tusine appartenant désormais aux ouvriers, en totalité ou pour la majeure partie. Pour ee qui regarde Pintérêt des patrons, je ne vois pas trop la différence existant entre cette solution et la solution eollectiviste, et je ne m’explique point, en vérité, la sympathie de quelques patrons et de beaucoup de conservateurs pour M. Biétry, lequel — si ses conceptions pouvaient se réaliser dans toute leur plénitude — ne leur proposerait en somme que ce que leur proposent les collectivistes leur inspirant tant d’horreur : leur dépossession.
C’est pour le moins étrange, à moins que lesdils patrons et conservateurs n’aient pas encore compris où les pourraient mener les doctrines jaunes, si elles pouvaient aboutir, et c’est encore possible, le propre des conservateurs étant de ne jamais comprendre ou de ne comprendre que trop tard.
Cette dépossession, il est vrai, aurait lieu avec indemnité, puisque les patrons retireraient leurs fonds au fur et à mesure que s’y substitueraient les fonds ouvriers, mais ee n’en serait pas moins une dépossession, une çente forcée sans cause d'utilité publique, et donc, une atteinte fondamentale au droit de propriété. Et rien ne prouve, que lesdits patrons auront après cela le moyen d’employer leur argent devenu disponible, dans des entreprises ou des placemenls aussi fructueux que ceux dont ils auront été dépossédés. L’expropriation açec indemnité est d’ailleurs admise même par les collectivistes, en
grande majorité. Les patrons n’ont pas plus â perdre avec eux qu’avec les Jaunes: les uns et les autres se proposent de les mangera la meme sauce.
Si, au contraire, malgré toutes les facilités qu’on pourrait leur donner, les ouvriers, ou plutôt quelques ouvriers seulement, ne peuvent réussir, en définitive, qu’à posséder une quantité intime des actions, ou tout au moins, une quantité inférieure à celle du ou des patrons, que devient l’émancipation du prolétariat annoncée aux ouvriers par M. Biétry, et comment Justifie-t-il les promesses qu’il leur fait ?
Car, et une fois de plus, ne cessons point de le constater, de deux choses l’une :
Ou l’influence ouvrière, d'une façon quelconque, parvient à être prépondérante dans l’usine ou dans l’entreprise, et alors que devient la direction patronale qui a conçu et édifié cette entreprise, à ses risques et périls, que deviennent ses droits de propriété ?
Ou cette influence ouvrière ne peut, en tout état de cause, qu’acquérir une portée minime et très limitée, et alors comment justifie-t-on les promesses d’émancipation que l’on fait aux ouvriers ?
D’autre part, il n’y a pas que les patrons et les ouvriers qui sont intéressants dans la société, il y a aussi la grande masse des citoyens.
M. Biétry se flatte de rétablir l’équilibre et I harmonie au sein de noire société bouleversée^ mais je ne vois pas trop ce que ladite société aurait à gagner au cas où dans l’usine précitée et dans toutes les autres, les ouvriers se subsii*
lucraienl aux patrons. Cela ferait de nouveaux ]>alrons, et voilà tout, mais il n’apparaît point que la quantité sociale de propriété ou de produits, en serait augmentée, et cela seul pourrait intéresser la société en général. Cette propriété, au lieu d’èlre concentrée entre un petit nombre d’hommes qui, eux, du moins, sont ainsi de vérilables propriétaires jouissant de droits considérables, mais ayant aussi des devoirs correspondants, serait répartie entre tous les travailleurs
— et tous les citoyens sont des travailleurs, chacun en son genre — par petites « parcelles » insuffisantes, n’assurant l’émancipation ou l’indépendance de personne, contrairement aux promesses de M. Biétry, ni ne modifiant même pas sensiblement la condition actuelle des prolétaires.
Qu’est-ce, en effet, pour un ouvrier, qu’une action de cent ou même quelques milliers de francs, dans une usine ou dans une entreprise ? Cette petite somme peut-elle en faire vraiment un propriétaire au sens plein du mot, un citoyen économiquement affranchi et socialement indépendant, comme on le lui laisse espérer ?
En aucune façon, et l’on comprend de reste que par ce morcellement infini de la propriété,
— morcellement essentiellement révolutionnaire et contraire à toutes les doctrines et traditions de ces monarchistes qui se sont faits les hérauts de M. Biétry — par cette espèce d’égalisation dans la médiocrité, l’impuissance sociale de tous et de chacun serait considérablement aggravée, la stupide et absurde loi du nombre, qui a déjà
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lait tant (le ravages dans le domaine politique, se sul>stituant désormais à la libre initiative et à la puissante volonté des grands patrons, dans le domaine social où ses ravages seraient encore plus redoutables. Et au moins les collectivistes, qui préconisent eux aussi ce système à leur façon, ont-ils soin de tout unitier dans un centre commun : l’Etat. M. Biétr/ exclut l’Etat et aboutit ainsi an plus pur système d’anarchie économique que l’on puisse concevoir. Par sa loi du nombre, il affaiblit en effet, d’un côté, les organismes économiques existant aujourd’hui, et au lieu de leur donner d’un autre côté, une force sans doute insuffisante, mais faisant tout de même quelque peu compensation, en les reliant légalement à un centre souverain, il les affaiblit encore en proclamant l’entière indépendance de chacun d’eux. C’est en somme le système capitaliste d’aujourd’hui, qui n’est déjà pas très brillant, maintenu et aggravé par la loi du nombre, en d’autres termes, une anarchie superposée à une autre anarchie. Ce n’est rien moins que séduisant.
Où M. Biéti’y, dépassant d’un seul bond, le Crucifié du Golgotha et autres thaumaturges, s’annonce comme le plus grand faiseur de miracles des temps anciens et modeimes.
Jusqu’ici, je me suis plutôt placé en plein rêve jaune, en admettant que la prétendue doctrine jaune soit vraiment un rêve, et c’est l’hypothèse la plus favorable que l’on puisse faire à son sujet et à l’égard de M. Biétry. Ce rêve est, toutefois, bien mesquin, puisqu’à peine aboutirailil, — s’il pouvait se réaliser — non à assurer aux prolétaires l’émancipation ou l’indépendance qu’on leur promet, mais à les associer tout au plus pour quelques centaines de francs, ou peut-4tre quelques milliers, dans les cas les plus favorables et pour une infime minorité d’entre eux seulement, aux entreprises dont ils feraient partie.
Est-ce le sentiment de cette impuissance fondamentale des doctrines jaunes, — malgré leurs apparences philanthropiques et les espérances qu’elles peuventfaire naître chezles ouvriers — à modifier sérieusement l’état économique actuel au détriment des patrons, qui a poussé quel-
ques-uns de ces derniers et beaucoup de conservateurs à les accepter avec enthousiasme ?
Ce sentiment serait peu louable, il serait criminel.
En entretenant ainsi les illusions des prolétaires dans un avenir de liberté et d’émancipation qu’ils savent ne pas pouvoir se réaliser, en leur promettant un Paradis jaune, encore plus chimérique que le Paradis rouge, ces conservateurs, qui se flattent généralement de parler au nom de Dieu, auraient de terribles comptes à lui rendre au jour du Jugement dernier. Que si par hasard, il n’y croient point, comme ils le disent, à ce Dieu et à ce jugement — et leur conduite en général pourrait donner à le penser — qu’ils prennent au moins conscience de leur intérêt matériel, en s’abstenant d’appuyer de leur autorité et de leur prestige, des promesses qu’ils savent irréalisables et qui se retourneront tôt ou tard eontre leurs auteurs et les répondants de ces derniers. Déjà les ouvriers commencent à se retourner contre les utopistes ou les politiciens collectivistes, qui les abusent depuis si longtemps. Ils se retourneront de même contre les utopistes ou les politiciens jaunes, dès qu’ils commenceront à constater l’inanité des illusions dans lesquelles on les aura entretenus.
Et ce sera justice.
Et le châtiment infligé aux uns et aux autres — ici-bas d’abord, là-haut ensuite — ne sera jamais trop sévère, ear il n’est point de plus grand crime que d’abuser de l’ignorance des pauvres gens.
Les (lits patrons et conservateurs protestentils, en nous assurant qu’ils croient vraiment, eonformiSment à la doctrine jaune, à l’allranchissement (économique possible de tous les travailleurs, ou tout au moins de la grande majorité d’entre eux, car, s’il ne s’agissait que d’une infime minorité, il n’y aurait pas lieu de se vanter d’avoir trouvé une nouvelle doctrine sociale, émancipatrice du prolétariat ?
Croient-ils à cette émancipation qui, comme je l’ai démontré précédemment, ne serait que l’émancipation dans la médiocrité, et, en tout cas, ne pourrait se faire qu’à leur détriment?
S’il en est ainsi, je m’incline profondément devant cet admirable esprit de sacrifice, que le Christ lui-même fut impuissant à obtenir, et que M. Biétry a pu si facilement provoquer et déterminer.
Honneur au président des Jaunes ! A sa manière, il est le plus grand thaumaturge des temps anciens et modernes.
Que sont, en effet, les miracles de l’Ecriture en comparaison de celui qu’il vient d’opérer au sein de la Société contemporaine ? Des miracles de rien du tout. Orphée lui-même est dépassé, qui ne dompta que les fauves. M. Biétry, lui, a dompté les patrons, les bourgeois, les philistins ! C’était autrement difficile, le rugissement des lions et des tigres étant plus aisé à calmer que l’exécrable soif de l’or, aiiri sacra faines, plaie de notre époque, dit-on, et aussi des autres époques, d’ailleurs.
Les patrons refusant de se donner tout entiers au pied du Golgotha et résistant à des
supplications, à des cris de détresse montant du bas depuis des milliers d’années, pour s’immoler un jour joyeusement et tout d’un coup, « en cinq sec », sur l’autel de M. Biétry, c’est vraiment beau et magnifique. 11 était donné à notre temps qui a tout vu, de voir cela. Et sans doute ne verrons-nous jamais mieux.
Toutefois, si j’étais ouvrier, j’aurais de la méfiance, comme disait Jean Hiroux. Cet esprit de désintéressement et de sacrifice peut exister chez quelques rares et exceptionnelles individualités patronales, qui cessent alors d’être des patrons pour devenir des philanthropes, il ne saurait être général dans la elasse patronale, pas plus d’ailleurs, que dans la classe ouvrière, ou dans n’importe quelle autre elasse d’hom-r mes.
Et sans doute étonnerai-je certaines gens mais il faut qu’il en soit ainsi, il est bon qu’il en soit ainsi.
S’il est désirable, en effet, qu’il y ait de par le monde, quelques philanthropes, beaucoup de philanthropes, le plus de philanthropes possibles, il est non moins désirable, et il l’est même davantage, qu’il n’y ait que peu de patrons philanthropes, qu’il n’y ait que le moins possible de patrons philanthropes, et qu’il n’y en ait même pas du tout.
Dieu nous garde du patron philanthrope !
Le patron philanthrope est une plaie sociale qu’un gouvernement tant soit peu soucieux de l’intérêt public doit pourchasser et détruire. Je propose que sans plus tarder, on mette les patrons philanthropes en accusation devant une
Ilaule-Cour, pour alteinle à l’ordre social, si toutefois il y a des patrons philanthropes.
En connaissez-vous ?
Que ceux qui en connaissent les dénoncent, et que tout aussitôt leur fortune soit conlisquée et distribuée aux pauvres. Puisqu’ils méconnaissent leur rôle social de patrons pour remplir celui de philanthropes, il convient de les forcer à être philanthropes jusqu’au bout. Ils ne le seront jamais assez.
Ou ne saurait, en effet, remplir à la fois la mission de patron et celle de philanthrope, et l’on comprend de reste qu’il faut entendre ce dernier mot dans son sens vulgaire d’homme bon et charitable. Ce n’est qu’ainsi, évidemment qu’il peut s’opposer à celui de patron. A le considérer, au contraire, dans son sens étymologique, philos ami, anthrôpos homme, ami des hommes, le patron qui a la haute conscience de sa charge et la remplit avec zèle et intelligence, est le philanthrope par exellence. Nul plus que lui n’est à même de contribuer au progrès humain et de prouver par là son amour des hommes ou sa haute philanthropie, mieux que par eetle philanthropie ordinaire qui, sous des formes variées, consiste, pour ceux qui s’en réclament, à faire des largesses à leurs ouvriers. Ceux qui agissent ainsi sont de mauvais patrons qui font toi t à l’humanité en général et à la classe ouvrière en particulier, quelquefois même à leurs propres ouvriers ou employés auxquels ils se flattent de faire du bien. C’est ce que nous démontrerons.
Où l’on prouve, ce qui a été avancé précédemment, que le patron philanthrope est une plaie sociale qu’il faut extirper énergiquement.
Le marché économique, de par les progrès considérables se réalisant rapidement dans tous les domaines de l’activité humaine, agriculture, industrie, commerce, est dominé de plus en plus par des faeteurs extrêmement complexes et internationaux, et domine à son tour les volontés nationales, à plus forte raison, les volontés individuelles.
Un patron, quelques patrons ne sont rien. Et s’ils s’avisent de vouloir faire de la philanthropie vulgaire, en faisant à leurs ouvriers sous une forme quelconque — salaires plus élevés, participation aux bénéfices, gratifications, etc... — des avantages non en rapport avec la situation économique de leur industrie, ils vont, non seulement à l’encontre de leurs intérêts, mais aussi du but philanthropique qu’ils poursuivent. Qu’ils le veuillent ou non, ils sont en effet obligés de subir la loi générale de la concurrence, ou loi de l’offre et de la demande,
aussi bien pour la main-d’œuvre que pour la vente des produits.
Un patron philanthrope pourra, évidemment, lavoriser ses ouvriers, eomme je l’ai dit plus haut, et il sera, sans aucun doute, admiré, aimé et l)éni par eux tous^ ainsi que par les « sentimentaux » superficiels ou les politiques à courte vue qui ne voient jamais que les apparences des choses et les gestes simplistes. Les vrais économistes et les sociologues sérieux, qui ont l’habitude d’aller au fond des questions, penseront au contraire que ce patron est imprévoyant, qu’il n’a nulle conscience de son rôle de patron, et qu’en résumé, il est plutôt un fléau qu’un bienfaiteur de la classe ouvrière.
Sa philanthropie, en effet, n’aura, ne pourra avoir qu’un tesmps ; elle ne pourra être que momentanée. Car, en donnant à ses ouvriers plus que ne le comporte la situation économique de son industrie, ce patron se met en état d’infériorité marquée vis-à-vis de ses concurrents.
Et alors, de deux choses l’une.
Ou il sera obligé de relever le prix de ses produits, ou d’entamer progressivement son capital.
Dans le premier cas, c’est Iîl faillite presque immédiate, ses produits devant visiblement lui rester pour compte, puisque plus chers que ceux de ses concurrents.
Dans le second, c’est également la faillite à plus ou moins longue portée, suivant les circonstances et les « espèces ».
Dans les deux cas, c’est « la mise sur le
pavé )) et la misère, pour ces ouvriers auxquels on SC flattait défaire tant de bien. Inconsciemment ou non, de par la force des choses, on ne les aura favorisés un moment que pour mieux les ruiner plus tard. .
Mc dira-t-on que la bienfaisance patronale ne s’exercera que dans les limites des bénéfices réalisés par le patron et que celui-ci consentira à diminuer dans la plus large mesure possible ?
Je répondrai que dans ce cas, il ne saurait être question de philanthropie, mais simplement de vulgaire équité, pas plus qu’il n’est question de philanthropie dans le fait qu’un prêteur ne me prend qu’un intérêt raisonnable pour l’argent que je lui emprunte, au lieu d’un intérêt d’usurier. L’un et l’autre nous y trouvons notre affaire, nous nous rendons un service mutuel, et il n’est pas plus philanthrope, en la circonstance, que je ne le suis moi-même.
Cette remarque faite, je m’empresse d’ajouter qu elle n’a qu’une portée très restreinte, s’appliquant à quelques cas particuliers, assez rares. D’une façon générale, en effet — et seules, les vues d’ensemble doivent être envisagées en des sujets de cette nature — l’état du marché économique est tel que les bénéfices du patronat ne dépassent point un taux raisonnable, eu égard aux mille considérations qu’un capitaliste doit envisager avant d’engager ses capitaux, qu’il lui serait si loisible de garantir par des « placements de tout repos », si ces bénéfices n’étaient point suffisants pour compenser la peine et les risques correspondants. Tous les économistes sérieux sont d’accord sur ce point, les socialistes
comme les orthodoxes, M. Jules Guesde eomme M. Leroy-Beaulieu, et aussi bien, ne sont-ee point de seandaleux bénéfices qu’en thèse générale, les premiers reprochent au capitalisme, mais l’anarchie et l’impuissance de son système de production et d’échange.
Il résulte de cette constatation unanime qu'un patron ne peut être philanthrope, au sens vulgaire • du mot, qu’en sacrifiant peu à peu son capital, ou en renonçant en tout ou en grande parlie à son bénéfice légitime, ce qui est encore sacrifier le capital qui, ainsi, ne peut pas s’augmenter progressivement, conformément aux données de la méthode rationnelle d’une saine exploitation. Vienne, en effet — et il vient fatalement — le moment où de nouvelles inventions ou de nouveaux procédés, mettront ce patron en demeure de faire des dépenses considérables pour améliorer ou même renouveler son matériel, comment pourra-t-il lutter — si ses capitaux ont diminué où sont restés stationnaires — contre ses concurrents mieux armés ?
Il ne luttera point, il ne pourra pas lutter, et, dès lors, de par l’implacable loi de la concurrence, il sera condamné à mort, lui et ses ouvriers dont il aura ainsi causé la perte, malgré ses généreuses intentions.
Tout métier et toute fonction ont leur loi fatale et inexorable, et c’est d’ailleurs en tout et partout la même, la loi du progrès. Qui n’avance point recule. Il n’est pas permis de dire : je vais créer un petit commerce, une petite industrie, une exploitation de tout repos. Cela peut durer un certain temps, des années
hioiiic, en quelques eas particuliers, mais il vient rorcémenfun moment, où le mouvement des idées et des Taits économiques vous force à vous mettre au diapason général ou à mourir. C’est là une vérité d’ordre universel à laquelle rien ni personne ne saurait éehapper.
Mais ce n’est pas tout.
En se montrant trop généreux envers ses ouvriers, notre patron, tout en étant la eause ineonsciente de leur future ruine, est aussi, sur le moment même, une eause de désordre et un ferment de diseorde. A voir les avantages dont il les gratifie, leurs eamarades des autres usines ou entreprises, croiront, en effet, que leurs patrons pourraient également les leur aceorder, ee qui, nous l’avons vu, serait contraire à la vérité éeonomique et à une philanthropie bien comprise. Il en résultera des dissensions et des grèves injustifiées, des ruines matérielles et du désordre social, le tout provenant de quelques patrons bien intentionnés mais ignorants. L’ignoranee est plus dangereuse que l’égoïsme, dont elle est d’ailleurs la source ainsi que de tous nos viees, ou, si Ton préfère, de tous nos défauts.
N’avais-je pas raison de dire que de pareils patrons sont aussi dangereux que des malfaiteurs — , mettons que des politiciens, si vous voulez, ce qui est d’ailleurs, la même chose — et qu’ils mériteraient d’être mis en accusation ?
D’où il appert que la fraternité universelle ne sem- ]jle point pouvoir être traduite en décrets ou en textes de lois.
Mais ce n"est pas tout pour un patron ayant hautement conscience de sa fonction sociale, que de se tenir au niveau de ses concurrents. Il doit chercher à les dépasser, à prendre les devants.
Les (( réserves » de capitaux à conslitucr sur les bénéfices de fentreprise doivent avoir non seulement pour but de faire face à l’entretien et au renouvellement du matériel pour pouvoir se tenir à hauteur des progrès réalisés, mais aussi et surtout, elles doivent mettre ce patron en état de précéder les aulres sur la voie de ces progrès nécessaires et, d’ailleurs, inévilables. Il ne faut point qu’une ((question (rargent » — dans la limite de son exploiUition ou de son action économi(|ue — arrête une initiative heureuse ou même une tentative audacieuse semblant devoir donner de bons résultats. Il doit pouvoir risquer et même perdre de l’argent, le cas échéant, sans que le sort de son entreprise soit compromis.
Mais comment se montrer ingénieux ou audacieux novateur, si, par suite d’une philanthropie mal comprise, on vit petitement, au jour le jour, passif et routinier, aussi paralysé dans son action que limité dans ses ressources ? On n’a de l’initiative et de Taudace que si on a de la force, et c’est-à-dire, en pareille matière, de l’argent. Ce n’est que par ce moyen, comme je Tai démontré, qu’on ne se trouvera pas dans la nécessité, demain, de sacrifier à eux-mêmes les ouvriers d’aujourd’hui, ni, bien plus encore, leurs successeurs auxquels les progrès économiques que les patrons ont le devoir de provoquer et de réaliser, permettront de faire de meilleures conditions de vie, ainsi que cela se peut constater avec évidence dans les pays qui tiennent la tête du mouvement économique, tels que l’Angleterre et les Etats-Unis. Les salaires s'élèvent toujours proportionnellement aux progrès réalisés dans la technique et l’exploitation, cependant que la durée de la journée de travail diminue et que ses conditions s’améliorent. Et cela, assurément, est bien préférable, pour les ouvriers, aux maigres et momentanés avantages d’une vulgaire philanthropie, passive, routinière et néfaste, aussi néfaste aux ouvriers d’aujourd’hui qu’à ceux de demain pour lesquels on a aussi le. devoir de prévoir et de travailler, les générations étant solidaires.
La question de la philanthropie patronale nous paraît maintenant suffisamment élucidée, pour qu’on la puisse résumer en un mot aussi énergique que concis :
11 n’en faut point !
Ce qnW faut aux ouvriers, ce ne sont point (le bons patrons, mais des patrons intelligents et instruits, car, s’ils sont instruits et intelligents, ils seront l)oiis aussi, dans la limite où ils doivent l’(>trc.
D’une façon generale, les ouvriers n’ont d’ailleurs pas à compter sur cette bonté, mais sur leur propre force. Cette bonté — et il est à souhaiter qu’elle soit réciproque — peut adoucir les rapports, elle ne saurait moditicr sensiblement les conditions économi(j[ucs du marché, qui s’imposent à tout le monde, patrons et ouvriers.
La formule d’action de l’ouvrier me paraît pouvoir etre la suivante :
« Compter un peu sur le patron, un peu plus sur l’Etat et beaucoup sur lui inèmc. »
Sans entrer ici dans une discussion approfondie du rôle de l’Etat en pareille matière, ce qui serait beaucoup trop long et d’ailleurs en dehors du cadre que je me suis tracé pour cette courte étude, je me contente de le mentionner en passant. L’Etat, de par scs accords nationaux et internationaux, exerce évidemment sur le mouvement économique une influence considérable que les anü-étalistes lui contesteraient en vain. Au surplus, il n’y a là (ju’un mot, comme toujours et comme partout, les Français ne se payant généralement que de mots, car d’antL étatistes il n’en existe point et jamais il n’en existera. 11 serait superflu de le démontrer, et je l’ai, du reste, fait par ailleurs.
Jj’ouvrier ne doit compter qu’un peu, très peu sur le patron, car, même si le patron n’était
point un cxploileur comme il ne s’en trouve que trop souvent, et qu’il fût, au contraire, animé (les intentions les plus généreuses ou les plus équitables, il ne pourrait point, ainsi que nous l’avons établi, faire à ses ouvriers d’autres conditions que celles qui lui seraient imposées par rétat du marché économique.
11 doit, en revanche, compter beaucoup sur lui-même, et c’est-à-dire sur son organisation professionnelle.
Toutes ces formules d’accord et d’entente entre les patrons et les ouvriers, de confiance réciproque, de fraternelle collaboration, ne servent le plus souvent qu’à déguiser dés égoïsmes ou des ambitions ; c’est généralement de la rhétorique électorale. Et si elles sont parfois sincères, elles ne peuvent, en tout état de cause, cju’exprimer des désirs louables qui, je le répète, ont été manifestés en tous temps et en tous lieux par les religions et par les philosophies. Elles ne sauraient constituer des programmes politiques et sociaux devant pouvoir être traduits en lois, car ce n’est qu’à cette condition qu’ils peuvent être considérés comme des programmes. Or, je ne sache point que la fraternité universelle, que ces formules et toutes autres de même nature expriment sous des formes variées, ait jamais pu être décrétée ou légalisée.
Lorsque M. Biétry dit : a Nous voulons l’entente entre patron^ et ouvriers », je le loue de son idée qui n’a d’ailleurs rien d’original, et je lui demande encore une fois : Au cas où cette entente ne se ferait point, et c’est infiniment probable en bien des circonstances, à moins que
par la magie de votre verbe vous ne transformiez instantanément la nature humaine, vous montrant en cela supérieur au Christ et à son Eglise, ou à toutes autres morales et philosophies qui ne se flattent de la modifier que peu à peu, avee une sage et extrême lenteur, au eas, dis-je où cette entente ne se ferait point, proposezvous un moyen légal pour la réaliser, moyen qui ne peut évidemment être mis en œuvré que par l’Etat disposant des sanctions nécessaires ?
Si vous le proposez, que devient votre théorie anti-étatiste ? Que deviennent les droits de propriété du patron et son indépendanee? Si l’Etat, d’autre part, par ses juges ou ses arbitres, donne tort aux ouvriers, de quelles sanctions disposera-t-il à leur égard ? Pourra-t-il les forcer à travailler dans les conditions de salaire et autres qu’ils refusent précisément d’accepter de leurs patrons?
Et si vous ne le proposez point, qu’avonsnous besoin de votre rhétorique et comment pouvez-vous vous flatter de posséder « le programme social qui apporte la régénération du monde ouvrier et du monde patronal », ainsi que je le lis dans un de vos discours ? Comment pouvez-vous vous poser en libérateur de l’humanité ?
J’ai dit que notre temps avait tout vu. Tout de même...
Nous sommes encore susceptibles d’un immense éclat de rire...
Oii M . Biétry emboîte le pas au comte de Chambord, lequel sacrifie quelque peu, lui aussi, à la phraséologie révolutionnaire.
J’ai dit que les ouvriers doivent principalement compter sur leur force, et c’est-à-dire, sur leur organisation professionnelle .
Oui.
La vérité économique et sociale est dans l’idée corporative violemment rejetée par la Révotion française qui, là comme partout, a détruit le principe bienfaisant en ne voulant corriger que l’abus.
Elle ne l’a d’ailleurs détruit ou plutôt arrêté que momentanément, car il n’est point au pouvoir des hommes de détruire aucun principe fondamental ou vital de la société.
Et aussi, l’idée corporative, telle une source dont on a détourné le cours et qui va sourdre plus loin, recommence-t-elle à se faire jour, un demi-siècle à peine, après la Révolution.
Dès i865, dans sa Lettre sur les ouvriers, le comte de Chambord écrit :
« Ce qui est démontré, c’est la nécessité d’as-
socialions volontaires et libres des ouvriers ])our la défense de leurs intérêts communs. Dès lors, il est naturel que dans ees associations il se forme, sous un nom quelconque, des syndicats, des délégations des représentations qui puissent entrer en relations avee les patrons ou syndieats de patrons, pour régler à l’amiable les diflérends relatifs aux conditions du travail, et notamment au salaire. lei, la communauté d’intérêts entre les patrons et les ouvriers sera une cause de eoneorde et non d’antagonisme. La paix et l’ordre sortiront de ees délibérations, où, selon la raison et l’expérience, figureront les mandataires les plus capables et les plus coneiliants dés deux côtés. Une équitable satisfaction sera ainsi assurée aux ouvriers ; les abus de la concurrence seront évités autant que possible, et la domination du privilège industriel resser rée en d’étroites limites. »
Sans doute, en parlant de « la eommunauté d’intérêts entre les patrons et les ouvriers, cause de concorde et non d' antagonismes , eten assurant c[ue « la paix et l’ordre sortiront de ces délibérations », le comte de Chambord, — même lui — saerifie-t-il quelque peu, eomme tous les Français qui se respeetent, à la phraséologie révolutionnaire ! Sans doute confond-il ses nobles désirs avec les réalités économiques, et ça n’est pas précisément la même chose !
Il n’en reste pas moins que le principe des syndicats, qui ne devait se réaliser légalement qu’en 1884, était posé, et avec lui celui des organisations professionnelles.
Ce principe et cette organisation sont aujour-
d’hui revendiqués par tous Ips partis, et les Jaunes ne sauraient doue en faire état eoinme d’une revendieation qui leur serait propre et qu’ils auraient formulée les premiers. Sur ce point, leur prétendue doctrine n’innove rien ; elle leur est commune avec tous, et ils ne peuvent pas plus se flatter de régénérer par elle le prolétariat et l’humanité, que ne s’en flattent les autres partis. L’humanité ne se régénère pas ainsi du jour au lendemain, de par le simple énoncé d’une doctrine quelconque, fût elle même vraiment neuve et originale, ce qu’on ne saurait dire de celle des Jaunes qui n’est d’ailleurs ni une doctrine ni un programme, mais, en tout ce qui ne lui est pas commun avec les autres, un simpleassemblage de formules creuses ou de promesses irréalisables.
Lorsqu’on veut faire figure d’homme d’Elat sérieux, on ne se pose ni en Régénérateur, ni en Rédempteur, ni en Prophète. On laisse cela aux sociologues fantaisistes qui, dans une extraordinaire hypertrophie du « moi », prennent leurs élucubrations ou leurs boutades, pour des pensées profondes et des systèmes de gouvernement.
Tout réformateur qui prétend improviser un système nouveau capable de régénérer la société et c’est-à-dire de la transformer de fond en comble, est un utopiste quelquefois, et, le plus souvent, un politicien. La supériorité des Politiques ou hommes d’Etat consiste moins à vouloir déterminer et régler les événements qu’à les comprendre et à s’y prêter. Il y a une force supérieure qui génère le progrès social, comme
lous les progrès, lesquels obéissent à des lois qu’il laut nous elToreer de saisir. Les formes éeonou)iques, politiques et soeiales, naissent lentement par évolution, des formes préeédentes, les principes essentiels ou fondamentaux restant invariables. Il n’est au pouvoir de personne de les transformer ou même de les méconnaître longtemps, et il n’est de Régénérateuis que pour les naïfs et pour les eliauves, le cerveau des premiers n’étant guère mieux garni que le crâne des seconds. Le mérite de l’homme d’Etat consiste à voir clair dans cette évolution et à s’y prêter, au lieu de la contrarier, ce qui est généralement le défaut des gouvernants et des classes dirigeantes.
Pour atteindre à ee but, il ne faut ni programmes mirifiques, ni promesses solennelles. Les grands discours, les grands gestes, les grands éclats de voix, les attitudes nobles et héroïques, l’étalage des grands sentiments de dévouement, de sacrilice et d’abnégation dont on assure posséder le monopole ainsi que eelui de toutes les vertus, alors qu’il doit être entendu que tous les vices et toutes les eorruptions sont le partage exclusif de ses adversaires, tout cela c’est du « battage », tout cela c’est de la blague ou de l’attrappe-nigauds. Toutes ces promesses d’émancipation des petits et des humbles, d’indépendance et de bien-être, toutes ces eités idéales bâties dans les nuages, se valent, qu’elles soient rouges ou jaunes, et les travailleurs n’ont qu’à les reléguer au pays des ehimères et des songes. Sous une forme ou sous une autre, il y aura toujours des ehefs et des soldats, des patrons
et des ouvriers, les seconds subordonnés aux premiers, pouvant et devant être consultés, sans doute, niais non être associés sur un pied d’égalité, ce qui serait tout simplement absurde, injuste et impossible, et tout le programme politique et social des ouvriers doit se résumer en un seul principe : l’organisation professionnelle, et en une seule revendication : l’obtention de salaires de plus en plus élevés et des meilleures conditions possibles de travail.
Plus ils seront groupés, associés, syndiqués, fédérés et plus ils seront forts, et plus ils auront de chances d’obtenir des patrons tous les avantages compatibles avec l’état général économique. Eux-mêmes seraient d’ailleurs, les premières victimes, si leurs revendications dépassaient ce but.
Pour le surplus, si leurs salaires sont assez élevés pour leur permettre de faire des économies et d’être ainsi propriétaires dans une certaine mesure, à eux de voir, individuellement ou collectivement, comment il leur convient de placer leur argent au mieux de leurs intérêts, et il n’est nullement prouvé que ce soit toujours en s’associant à leurs patrons, comme le comporterait la prétendue doctrine /a«7ie, si elle pouvait se réaliser. Rien, d’ailleurs, ne les empêcherait de le faire, si, toutefois, leurs patrons voulaient bien consentir à leur céder des actions, et s’ils ne veulent pas y consentir librement, je demande encore à M. Biétry s’il propose un moyen légal pour les y forcer, et dans quelle mesure. Ira-t-on jusqu’à la dépossession totale du patron, et s’il ne s’agit que de la cession
d’une petite part de la propriété patronale, comment ose-t-on promettre aux ouvriers, dont l’influence sera ainsi très limitée dans la gestion de l’entreprise, l’émancipation et l’indépendance ?
Tel le naute antique, M. Biétry ne peut éviter Charybdc que pour tomber en Scylla. Pas plus que par-dessus les flots ne se rejoignent les deux célèbres rochers, en la simple formule d’un homme, ne se résolvent les fameuses « contradictions économiques » dont parlait Proudhon. Ce n’est pas à dire, toutefois, quelles n’aient point « une commune mesure » et ceci est une tout autre question. Elle est même d’une certaine importance, mais je n’ai pas à la traiter ici.
Que même en refaisant l’être humain, par une audacieuse hypothèse, M . Biétry et autres Libérateurs, seraient impuissants à lui donner cet Eden terrestre qu’ils lui promettent si témérairement.
Dans son livre sur le socialisme et les Jaunes, M. Biétry écrit:
« Les Jaunes sont, à n’en pas douter, les libérateurs sincères du monde du travail... Nos principes sont pénétrants et féconds. Ce sont les Jaunes qui rétabliront l’équilibre dans l’organisation du travail et la répartition de ses fruits. Et ce sont eux encore qui apportent l’harmonie et la renaissance dans les sociétés modernes. »
J'ignore si les sociétés modernes ont réellement besoin de renaître, et si le souffle du nouveau Libérateur qui se propose à elles, serait assez puissant pour opérer cette renaissance. Mais il n’est point douteux qu’elles auraient besoin d’harmonie et d’équilibre, comme en ont eu d’ailleurs besoin les sociétés passées, que personne n’a jamais libérées, et comme en auront sans doute besoin les sociétés futures, que vraisemblablement personne ne libérera davantage. Encore
une ibis, il n’esl de régénéraleurs que pour les clieveux, lesquels, d’ailleurs coûtent cher et ne valent rien.
Toutefois, je veux faire la part belle à M. Bié- Iry. Par hypothèse, j’abaisse devant lui toutes les barrières matérielles et morales qui divisent les hommes. Renversant audacieusement — on peut se montrer audacieux dans l’hypothèse — toute la psychologie de l’ètre humain, je souffle sur les ignorances, les passions et les préjugés, et nous voici momentanément en présence d’une société oùnerègneplusaucunégo’isme,une société dont tous les membres, dociles et conliants les uns dans les autres, n’ont qu’un souci: réaliser l’harmonie sociale, « l’équilibre dans l’organisation du travail et la répartition de ses fruits ».
Pour ne pas compliquer la besogne, nous ne nous occuperons point de l’équilibre dans l’organisation du travail, ce qui nous mènerait trop loin, beaucoup trop loin, mais simplement de l’équilibre dans la répartition des produits, ce qui ne nécessitera qu’une opération très courte d’arithmétique.
J’imagine, en effet, que rien ne saurait mieux assurer cet équilibre qu’une égale répartition des produits ou des revenus entre les citoyens. Incontestablement, ce serait là l’idéal.
A une condition, toutefois : c’est que cette part individuelle et égale pour tous soit suffisante pour assurer une vie convenable à chacun. S’il n’en était pas ainsi, il n’y aurait é\ idemment pas lieu de se poser en Libérateur du monde, apportant avec soi l’émancipation
et l’indépendance des travailleurs, la paix et l’harmonie sociale, le bonheur de tous. Si, en tout état de cause, et malgré les hypothèses les plus favorables, on n’est point capable, de sortir les hommes de leur misère, on est coupable, fùt-ce inconsciemment ou par ignorance, de leur laisser entrevoir un Eden terrestre qui ne saurait exister.
Le problème étant ainsi clairement défini, la question que devrait se poser tout réformateur sérieux, jaune, rouge ou vert, question qui, par son principe supérieur, est en dehors et au-dessus de toutes les théories et de toutes les doctrines, est la suivante :
« Une soeiété étant donnée, dans un temps donné et en un lieu donné, si l’on trouvait et que l’on eut tout loisir d’appliquer le meilleur moyen de répartition des produits, cette soeiété contiendrait-elle des ressources suffisantes à faire le bonheur de tous les citoyens, à les « libérer » à les « régénérer », comme je l’annonee dans mon programme? »
Cette question ne laisse place à aucune équivoque et contient toutes les espérances que peuvent concevoir les prétendus réformateurs, même les plus utopistes, lesquels, d’une façon générale, rouges et jaunes, n’imputent la situation précaire des travailleurs qu’à la seule inégalité de répartition des produits. Cette inégalité n’est point douteuse, évidemment, mais elle pèse d’un poids bien léger dans la balance de la misère humaine.
Appliquons, en effet, les données de notre problème à la société française.
Dans un livre que j ai trouvé très intéressant et exeellent comme livre de propagande, — encore que j’aie bien des réserves à faire sur quelques points — et qui n’a d’ailleurs de jaune que le titre et la couverture, M. Gaston Japy, bras droit de M. Biétry, nous apprend que les revenus de la France s’élèvent annuellement à 2^0 milliards environ desquels il faut déduire 5 milliards pour l’administration du pays. En chiffres ronds, cela ferait 20 milliards à partager entre 40 millions de Français, ce qui nous donnerait 5oo francs par tête.
Donc, en V état actuel de la cwilisation, dans un des pays les plus riches du monde, même si Von pouvait réaliser le régime le plus idéal de répartition des produits — et les produits seuls importent, n’est-ce pas, puisqu’on ne tient à la propriété que pour les produits qu’on en retire ? — la part annuelle de chacun ne s’élèverait qu'à 5oo francs.
Je demande à M. Biétry, à M. Jaurès et à tous autres Régénérateurs qui nous promettent la lune, s’ils estiment cette part suffisante pour faire le bonheur des hommes et fonder leur idyllique cité ?
Je leur demande surtout, s’ils s’en contenteraient, eux et beaucoup de leurs amis?
Me répondront-ils que par cela même que l’entente régnerait dans la dite cité — et souvenonsnousbien que nous rie la faisons régner que par une hypothèse invraisemblable — la quantité des produits augmenterait considérablement ?
Je le nie, car je ne pense point que même la bonne volonté la plus complète puisse jamais
oblenir une produclioii matérielle plus intense que eelle résultant aujourd’liui de l’appàt du gain chez les patrons et de la. crainte chez les travailleurs. S’il s’agissait de rapports moraux, ou de réaliser plus de bonheur moral, ce serait une autre affaire. Cette bonne volonté jouerait alors un grand rôle.
Et au reste, il ne suffirait point de produire, il faudrait encore pouvoir échanger. Voyez le Midi avec ses vins et toutes les autres crises de surproduction dont souffre fréquemment la société actuelle.
La question de la production n’est pas seulement nationale, mais aussi et de plus en plus^ internationale.
Et elle relève surtout des inventions et des découvertes ou du progrès des sciences appli quées.
Puisque nous faisons des hypothèses, il ne nous en coûtera pas davantage d’en faire une de plus. Transportons-nous par la pensée à un siècle seulement en arrière de nous, avant la vapeur et l’électricité, avant les chemins de fer et le télégraphe. Qu’eût pu faire, à cette époque, un Babeuf ou unFourier, un de ces Réformateurs qui SC proposent sans cesse à l’humanité souffrante ? Môme en le supposant investi d’un pouvoir souverain sur les hommes, eût-il pu dominer la nature également, et donner à ces hommes un bonheur idyllique que l’état de cette nature ne comportait point ? Eût-il pu vaincre les difficultés insurmontables de machinisme, de communications et de transports, que la vapeur et l’électricité nous font surmonter si aisément aujourd’hui ?
Il en est ainsi de tout.
Et sans doute, dans la société actuelle, les ressources sont plus grandes et permettraient à ce Réformateur disposant d’un pouvoir souverain, de créer plus de bien-être matériel qu’il n’cùt pu en créer il y a un siècle, mais en tout état de cause, la somme de ce bien-être serait toujours inférieure à la somme des désirs et des besoins, ce, en vertu de la loi permanente de la souffrance humaine ou du mal essentiel, loi qui ne permet point, qui ne permettra jamais, d’arriver à la satisfaction de tous, à celte libération, à cette indépendance, à ce bonheur universel que promettent les bâtisseurs de cités dans les nuages, et les politiciens.
La loi elle-même du progrès comporte cette donnée fondamentale, car si tous les besoins ou désirs pouvaient jamais être satisfaits, si les hommes pouvaient jamais être libérés, il n’y aurait plus de progrès.
C’est ce mal fondamental qui est l’écueil de tous nos grands Régénérateurs, porteurs de baguettes magiques et improvisateurs de sociétés idylliques. Quels que soient leurs systèmes, point n’est besoin de les étudier pour les réfuter d’avance avec certitude, dans une vue synthétique des choses. Un simple concept philosophique a raison de toutes leurs élucubrations ou de leurs savantes combinaisons.
Oui, il serait possible avec une meilleure méthode d’organisation du travail et de répartition des produits, d’obtenir une légère amélioration de la société actuelle, mais non une amélioration telle que l'on puisse parler de libéra-
tion et de régénération ou de TEden terrestre reconstitué. Il est des travaux pénibles et grossiers que rétat actuel de la civilisation ne permet point d’éviter, et il est des besoins qu’elle ne permet point de satisfaire. Quelques-uns d’entre eux pourront l’elre demain, à la suite des progrès scientifiques, mais pour le moment il n’est au pouvoir de personne d’en assurer la satisfaction. Et quoi qu’il en soit, il ne pourra jamais y avoir de Paradis jaune pas plus que de Paradis rouge : les deux se valent et ensemble ils ne valent rien.
Oii il apparaît qu’un contre-maître, fût-il d’Angoulême et historique, ne saurait modifier la nature des choses et obliger M. Emile Faguet à attraper la jaunisse .
En dehors des objections fondamentales que j’ai faites jusqu’ici à la prétendue doctrine jaune et qui la ruinent irrémédiablement tant au point de vue psychologique qu’au point de vue économique et social, on peut en faire d’autres, d’ordre plus secondaire. Je me contenterai d’en exposer quelques-unes le plus sommairement possible.
Les Jaunes réclament « le travail pour tous », autrement dit le droit au travail. C’est, comme on le sait assez, la revendication classique de tous les réformateurs utopistes ou politiciens. Mais on sait aussi que le droit au travail suppose nécessairement, inévitablement, tel un corollaire découlant mathématiquement d’un théorème, l’organisation du travail par l’Etat. L’un ne va point sans l’autre. Or, M. Biétry rejette l’intervention de l’Etat.
Alors ?
I)oit-on croire qu’il est, simplement ineonséqueiit, ou, au contraire, qu’il fait de la rhétorique électorale, en laissant espérer aux ouvriers qu’ils ne seront plus exposés au chômage, alors qu’il ne dispose d’aucun moyen pour réaliser cet espoir ?
La participation aux bénéfices est le grand cheval de bataille de M. Biétry, le curriculum vitœ des Jaunes, le talisman d’où doit sortir la régénération du monde. C’est le moyen, par excellence, d’accession à la propriété ou au capital, suivant le « type Lai*oche-Joubert, des papeteries d’Angoulème » où un simple contremaître est déjà associé pour So.ooo francs au capital social, ainsi que cela est écrit dans le livre de M. Biétry, dans le livre de M. Japy, et sans doute dans tous les livres, brochures, journaux et discours qui constituent la littérature jaune.
Heureux contre-maître ! Vous serez célèbre dans les siècles des siècles. Les générations parleront de vous avec attendrissement, car de vous datera un monde nouveau, un monde régénéré. Dès maintenant vous êtes un drapeau, vous serez plus tard un symbole, le Symbole de l’apôtre Biétry ! In hoc signo vinces! Mais pourquoi, diable, avez-vous eu la malencontreuse idée de devenir contre maître ? Combien plus grand et plus beau eiit été le « signe », si vous aviez eu assez d’esprit pour rester ouvrier et posséder quand même So.ooo francs. Un contre-maître est déjà presque un patron, et il n’y a rien d’étonnant, alors, dans votre prodigieuse
fortune. Voulez-vous que je vous le dise, ô contre-maître légendaire, ô contre-maître désormais historique? Vous m’êtes suspect.
La participation aux bénéflces, on le conçoit facilement — et il en est de môme de tous les autres moyens préconisés pour « appâter » les ouvriers — n’est qu’un trompe-l’œil, un proeédé pseudo-philanthropique. Au lieu de donner sa part légitime à l’ouvrier par le salaire quotidien, on rogne ce salaire et on le lui donne au bout d’un certain temps, à la fln de l’année, par exemple, sous forme de part aux bénéfices. En fin de compte, l’ouvrier ne touche pas un sou de plus.
Dans son livre sur Le socialisme en iQoy (i), M. Emile Faguet a fait de graves objections à la participation aux bénéfices dont il reconnaît l’inanité fondamentale, telle que je viens de l’exposer, et qu’il accuse de favoriser les grands patrons, « la féodalité industrielle » au détriment des petits patrons qu’elle ruine. « Elle ne peut consister, dit-il, qu’à retenir une partie du salaire légitime des ouvriers pour la leur rendre, en retard, sous dénomination fastueuse de dividende ; et donc elle est une froide plaisanterie. »
Tout compte fait, cependant, et en la laissant facultative, il se prononce en sa faveur parce qu’elle « attache l’ouvrier à l’entreprise ».
Et c’est justement, entre autres critiques très fondées, le reproche que, dans son intéressante
I. Société française d’imprimerie et de librairie, Paris, i5, rue de Clunj, prix 3 fr. 5o.
brochure Idées à propager (i), lui adresse M. Tragin, membre démissionnaire du Comité directeur des Jaunes, qui l’accuse de n’ètre « qu’un enrégimentement des Iravailleurs, une mise en tutelle, ayant surtout pour but de garantir les intérêts du capital, en enchaînant un travailleur à la même usine ».
M. Tragin a raison et M. Faguet aussi, puisque ce dernier ne préconise la participation aux bénéfices que comme mesure facultative ; mais il est clair, dès lors, qu’on ne saurait présenter cette participation que comme un tout petit procédé dans l’organisation du travail, et non comme une panacée destinée à régénérer le monde. Petit procédé à étudier dans eertains cas, et qui, au surplus, ne saurait augmenter d’un centime le gain de l’ouvrier, essentiellement lié à la situation économique. Et si celle-ci, dans la plupart des industries, ne permet de lui donner qu’un salaire aussi réduit que possible, relativement, ce n’est point le dit procédé qui permettra d’améliorer sa situation.
Les ouvriers se laissent naturellement éblouir par ces mots magiques ; participation aux bénéflces, parce que les ouvriers se figurent généralement que, par définition, les patrons réalisent toujours des bénéfices considérables. Nous savons combien cette opinion est fausse, et combien, par exemple, il serait impossible à certaines grandes maisons exploitant le ti’avail des femmes à domicile, d’augmenter, ne fùt-cc que de quelques sous, les salaires de famine de ces malheureuses.