‹ L'utopie jauneChapitre 4 sur 4 · I. Ficker, éditeur, Paris, 4, rue de Savoie, prix i fr. 5o · texte numérisé non relu

I. Ficker, éditeur, Paris, 4, rue de Savoie, prix i fr. 5o

Que SI nous entrons dans les détails d’applieation de la réforme, nous nous heurtons à des impossibilités du meme genre que celles que l’on prévoit pour l’application de l’impôt sur le revenu. Les patrons n auraient plus aucune indépendance, les ouvriers participants devant évidemment avoir le droit de vérifier les livres pour savoir exactement àquoisfon tenir sur lesbénéliccs réalisés. Logiquement, ils, devraient meme avoir le droit d’intervenir dans la gestion de l’entreprise.

Enrésumé, laparticipation auxbénéfîces, qufon nous présente comme une revendication prolétarienne destinée à révolutionner la société, n’est qu’une toute petite revendication de trentesixième ordre, à laquelle on ne saurait jamais donner un caractère légal, une revendicalion de forme et non de fond, qui, dans rimmense majorité des cas, nuirait à l’indépendance des ouvriers et des patrons à la fois, et que, pour cette raison, les uns et les autres seront presque toujours d’accord pour repousser. Elle ne pourra être généralement préconisée, suivant les expressions de M. Faguet, que comme « une simple opération de trésorerie qui, d’une part, est une hypocrisie de générosité, d’autre part permet au patron de faire travailler pendant un an l’argent qu’il ne donne aux ouvriers qu’à la fin de l’année, au lieu de le leur donner tous Icsjours, de sorte que c’est à lui et non à l’ouvrier que ropération donne bénéfice ». Et il va de soi que les palrons qui y auront recours, n’admettront aucun contrôle ouvrier dans leur

comptabilité, et ne déclareront que les bénéfices qu’ils voudront bien déclarer.

Il faut considérer aussi, par ailleurs, que la participation aux bénéliccs, outre scs difficultés d’application et l’insuffisance des résultats qu’elle donnerait dans l’immense majorité des cas — les patrons les plus favorisés, n’arrivant juste, généralement, qu’à joindre les deux bouts — ne pourrait point être mise en jeu dans les nombreuses administrations, entreprises ou travaux où Von ne produit pas pour rendre. De ce fait, un grand nombre de prolétaires en seraient écartés, et ne seraient donc pas compris dans l’affranebissement intégral de M. Biétry.

Ils ne le lui pardonneront point, et voilà notre grand Libérateur bien compromis.

Où l’on prie M. Biétry d’éclairer sa lanterne et de nous montrer enfin ses prétendus Soo.ooo Jaunes dans leur ordre de bataille, et c’est-à-dire dans leurs positions, leurs formations et leurs effectifs détaillés.

En ce qui concerne l’organisation professionnelle des prolétaires, le programme des Jaunes n’innove rien, puisqu’il ne fait que reprendre les idées syndicalistes et corporatives, admises aujourd’hui par tous les partis, ou à peu près, du moins quant aux principes. On ne saurait done, de ee côté, lui faire d’objections sérieuses pas plus qu’on ne saurait lui reeonnaître de mérites spéciaux.

11 y aurait lieu, eependant, d’appeler Chambres professionnelles et non Chambres de capacité, les organisations mixtes de délégués patronaux et ouvriers, en nombre égal, chargées de régler toutes les questions de salaires ou autres se rattachant au travail. Les dites chambres, en effet, posséderaient sans doute tous les éléments professionnels pour juger dans ces questions, mais elles ne posséderaient pointpourcelalacapa-

cité (le les trancher en tontes eirconstances, la capacité totale ressortissant essentiellement à l’antorité souveraine ou au gouvernement. Toutes les questions sont de plus en plus complexes, surtout celles de cette nature, et s’il est nécessaire, s’il est indispensable que, dans cha cune d’elles, les spécialistes soient consultés et mis au premier plan, il n’en reste pas moins que le gouvernement, dans sa vue d’ensemble des choses, avec leurs répercussions de diverse nature, a seul qualité pour prononcer souverainement, soit en approuvant, ne fùt-ce que par son silence, soit en intervenant, le cas échéant. En dehors de ce principe fondamental de coordination, de liaison et de direction supérieure, il ne peut y avoir qu’intérêts particuliers se choquant les uns les autres, anarchie intellectuelle et chaos social. Le mot « capacité » doit donc être réservé aux seules attributions relevant du pouvoir souverain.

Et au surplus, qui départagera les délégués ouvriers et patronaux en nombre égal dans la Chambre de capacité, s’ils ne réussissent point à constituer une majorité? Qui sanctionnera les décisions prises, s’il prend fantaisie à la minorité ou même simplement à quelques individualités patronales ou ouvrières de ne point s’y soumettre ?

C’est en vain que M. Biétry veut exclure l’Etat de ses combinaisons. Prétention puérile. L’Etat est partout parce quül est dans la nature des choses. Seules la forme et la nature de son action varient suivant les temps et les lieux ; mais son droit souverain est toujours essentiel-

lemeni le meme. Il ne saurait subir d’altération ni de diininulion. Qu'on le veuille ou non, l’Etat intervient toujours, sous une forme ou sous une autre, ne fùt-ce qu’avec sa police sans laquelle votre propriété individuelle n’aurait aucune garantie, et c’est donc une pure plaisanterie que de se proclamer anti-étatistc. Ce n’est encore là qu’un mot, comme tant d’autres, un mot de la rhétorique économique et surtout électorale.

Si nous entrons maintenant dans un autre ordre d’idées, j’avoue avoir éprouvé quelques inquiétudes en lisant les passages suivants, dans le livre de M. Biétry :

« On ne se représente pas, en général, ce qu’il y a de chétif dans ces groupements aux titres inquiétants, et qui puisent toute leur force dans l’ardeur de militants clairsemés et dans l’habileté des formules démagogiques des proclamations...

« Nous le répétons, il n’y a pas plus de trenle affiliés sérieux dans ce Comité révolutionnaire central, qui joue au parti ; mais on sait y rédiger des manifestes, utiliser les périodes électorales, les grèves. Ce qui prouve que l’action est toute la vie d’un parti, c’est que, tel quel, ce groupe (comme les autres, qui sont à peu de chose près dans les mêmes conditions) est arrivé à donner au pays l’illusion qu’il forme un vaste groupement prolétarien national. »

Il s’agit là des groupes révolutionnaires, et j’admire, en effet, avec M, Biétry, le tour de force;

par lequel ils sont arrivés à donner au pays l’impression d’ètre beaucoup plus puissants qu’ils ne le sont elTectivernent. Mais justement, à voir la psychologie pénétrante dont M. Biétry lait preuve en la circonstance, d’aucuns pourraient penser que l’action elle-même de M. Biétry et de ses collaborateurs n’est peut-être pas tout à fait exempte de ces procédés de « bluffage » qu’il met si bien en lumière chez ses adversaires.

Remarquez que je n’en sais rien et que je pose simplement la question. Tout de même, je ne puis pas m’empêcher de faire les réflexions suivantes :

D’après M. Biétry, le nombre des Jaunes, ainsi qu’il l’a déclaré, écrit ou fait écrire à maintes reprises, s’élève à plus de cinq cent mille. Dans le Jaune du 29 juin 1907, il est même question de huit cent mille contre trois eent mille rouges. Et précisément, dans son livre, déjà eité,M. Biétry, empruntant sa statistique au ministère du Commeree, nous fournit (page i3o et suivantes) le tableau général des bourses du travail en 1905, avec l’indication très exacte des syndicats adhérents dont il donne les lieux d’origine, les dates de fondation, les effectifs et divers autres renseignements. D’après ce tableau, le nombre des rouges était bien, en effet, en ipoS, de 3^^.56i adhérents.

Dans d’autres tableaux, M. Biétry nous donne des renseignements de même nature, qui nous permettent de suivre le développement des syndicats allemands de 1891 à 1901, ou de connaître la situation, au !<=>• janvier 1902, des syndicats anglais.

Tous ces renseignements sont précieux, et on ne peut que louer M. Biétry de les avoir mis sous nos yeux. Aussi n’en éprouve-t-on que plus de regrets à ne pas les trouver au sujet des syndicats ou groupements jaunes. On nous indique bien (page an et suivantes) les principaux participants au Congrès jaune de 1904, mais on ne nous donne que des adresses assez vagues sans qu’il soit jamais question d’efleclifs. Que représentent ces prétendus délégués? Quels syndicats ou groupements organisés et depuis quand ? Combien de Jaunes parmi eux ? Combien y at-il d’ouvriers dans ces syndicats ? Dans quels locaux se réunissent-ils ? Quels sont leurs statuts ? Leurs cotisations ? Leurs placements ? Combien y a-t-il d’ouvriers jaunes participant au capital et dans quelle mesure ?

Tous ces renseignements, on l’avouera, seraient indispensables à connaître pour juger pratiquement du mouvement jaune et de sa force actuelle, et encore une fois on ne peut que s’étonner que M. Biétry — qui a eu le souci si méritoire de nous éclairer complètement sur la situation des rouges français et des rouges étrangers — n’ait pas cru devoir mieux nous renseigner sur ses propres troupes.

Nous sommes huit cent mille, dit-il, et mettons même cinq cent mille. Et soit. Mais où diable êtes-vous donc ? On aimerait bien pouvoir vous compter un peu. Quelqu’un que j’ai lieu de croire bien renseigné, m’a dit :

« Les Jaunes, les vrais ouvriers iaunes — qu’il ne faut pas confondre avec les ouvriers des syndicats indépendants qui ne sont pas plus

jaunes que rouges — cinq cent mille! Mais c’est un « bluir » fantastique ! Supprimez donc un zéro puis diminuez de moitié, et vous serez peutêtre encore au-dessus de la vérité. »

Encore une fois, je n’atïirme rien sur ce sujet, attendu que je ne sais rien, mais je trouve tout de même étrange que M. Biétry n’ait pas à cœur de nous donner des renseignements complets et détaillés.

Où est son armée ?

En éclairant sa lanterne, Soubise flnit par retrouver la sienne.

Que M. Biétry veuille bien allumer ses lampes !

Où l’on conclut par quelques dures vérités et par une prière.

« En toute conscience, je ne pense pas maintenant engager mes ouvriers à prendre des actions de mon établissement, ça ne leur vaudrait pas mieux que la caisse d’épargne, ils croiraient à une mystification. »

Ces propos, rapportés dans le livre de M. Bié- Iry, et attribués à un patron Jaune par M. Wayss, Tun des collaborateurs les plus importants du député de Brest, pourraient servir de conclusion à notre étude. La plupart des patrons pourraient les tenir. Elles sont très peu nombreuses, en eflet, les entreprises donnant des bénéfices assez appréciables pour que les ouvriers y puissent risquer leurs petites économies.

Et nous touchons ici à un côté important de la question.

A un certain point de vue qu’est-ce que l’ouvrier ?

Un prolétaire qui, neuf fois sur dix, gagne à peine de quoi vivre ou plutôt de quoi ne pas mourir de faim.

Dans certains cas très rares, cependant, s’il

est laborieux, sobre et économe, il peut réaliser quelques économies, mais en tout état de cause et dans les circonstances les plus favorables, ce ne peuvent être que de petites économies, assurément incapables de raffranchir, même dans une petite mesure, de son état de prolétaire, ainsi qu’on le lui promet témérairement. Par contre, elles peuvent lui être très précieuses pour parer à des besoins pressants, chômage imprévu, maladie, dépenses de mise en ménage pour lui ou pour les siens, vieux jours, etc... De se savoir quelques sous derrière lui, cela ne l’empêche point, certes, d’être et de rester un prolétaire par la force des choses, mais cela lui donne plus de calme et de tranquillité d’esprit, cela le met à l’abri de cette terrible et lancinante inquiétude du lendemain que connaissent si bien tous ceux qui, par leur faute, ou, et surtout, de par les fatalités économiques, vivent péniblement au jour le jour et très souvent à crédit.

L’ouvrier heureux ou exceptionnellement privilégié ne peut être, en mettant tout au mieux, qu’un petit « épargniste ».

Comme tel, on commet peut-être un crime en lui conseillant de placer ses maigres économies dans des entreprises industrielles exposées aux dangereuses fluctuations économiques et aux combinaisons financières, plus dangereuses encore. Que par suite d’une crise réelle ou de spéculations coupables, donfles exemples sont dans toutes les mémoires, un krach industriel ou financier l’atteigne, quelquefois sur ses vieux jours, çomrne le remarque si Judicieusement M- Tragin

— ’jO

dans la brochure que j’ai citée précédemment, et voilà ce malheureux plongé dans le déniiment et la misère, au moment où ses forces le trahissent, au moment où ses quelques sous si péniblement amassés allaient lui permettre de suppléer au salaire désormais manquant ou insuffisant.

En vérité, j’admire la légèreté avec laquelle certains conseilleurs prennent de si terribles responsabilités.

Il faut à l’ouvrier ou au petit employé, des valeurs de tout repos.

Les valeurs industrielles ne peuvent être achetées que par ceux qui ont suffisamment d’argent pour n’y consacrer qu’une partie de leurs capitaux. En cas de débâcle, il leur reste toujours « une poire pour la soif ».

Le malheureux qui n’a que quelques centaines ou même quelques milliers de francs, ne saurait, même pour toucher un intérêt sensiblement supérieur — et ce n’est pas toujours le cas, comme nous l’avons vu par les propos du patron jaune, rapportés plus haut — se risquer à ces placements plus ou moins hasardeux. Ils ne peuvent l’enrichir et risquent, par contre, de le ruiner complètement à un moment donné.

Encore une fois que la responsabilité de certains conseilleurs leur soit légère !

« Mais ce sera pour réconcilier le capital et le travail, qui ne peuvent rien l’un sans l’autre ; ce sera pour procurer le bienfait de la propriété à tous ceux qui en sont déshérités, et, avec la propriété, la vraie liberté de penser, de s’asso-

cier, de monter les degrés de la société, suivant leur labeur et leur mérite. »

C’est ainsi qu’au cours d’un éloge dithyrambique de M. Biétry, s’exprime M. Jules Delahaye, dans V Autorité du i5 octobre igo6.

Et je crois avoir démontré que le rêve de faire de tous les citoyens des propriétaires, au vrai sens du mot, est quelque peu puéril, et ne saurait être réalisé pas plus par M. Delahaye que par M. Biétry.

Mais peut-être, toutefois, est-ce cette démonstration, ainsi que quelques autres que j’ai faites au cours de mes diverses études, qu’on me pardonnera le moins. Comme le disait Joseph de Maistre, qui a dit quelques bêtises et encore plus de choses justes, « il y a des préjugés contre lesquels la raison est non seulement nulle, mais dangereuse, car la plus grande insulte pour l’orgueil, c’est une démonstration ».

Oui, mais ce n’est pas à dire, cependant, qu’il y faille renoncer. Et aussi, à la démonstration que je viens de faire contre le mouvement jaune qui, ainsi qu’on l’a vu, n’est ni dans la vérité économique ni dans la vérité psychologique, pourrais-je ajouter cette autre, savoir :

« Qu’il est toujours dangereux de créer, soit inconsciemment, soit délibérément, des mouvements superficiels ou factices qui ne sauraient aboutir qu’à des mécomptes et à des déceptions, ce qui est déjà suffisant pour les condamner. Un autre motif de condamnation, peut-être plus grave encore que le premier, est celui-ci : ces mouvements canalisent ou détournent pendant un certain temps, des énergies, des initiatives.

(les ressources financières et autres, que la dél)àc‘lc fatale de la fin, fait ensuite se replier sur elles-mêmes, dans une atmosphère de découragement et de scepticisme, s’épaississant de plus en plus par les échecs multipliés et successifs. Vienne ensuite le moment où, par suite de circonstances favorables ou d’une direction plus clairvoyante, CCS énergies et ces initiatives pourraient s’em ployer sérieusement, avec des chances de succès, nul ne voudra plus faire l’effort nécessaire parce qu’on ne croira plus à la réussite, parce <[u’on aura perdu la foi; et tout sombrera alors définitivement par la faute des utopistes ou des politiciens qui, dans des rêves ou des défis audacieux à la Vérité morale ou économique, auront créé une atmosphère de défiance générale en usant ainsi à l’avance, le crédit des gens sincères et clairvoyants qui pourraient venir après eux. »

Cette seconde démonstration, je pourrais la faire très aisément, surtout en m’appuyant sur l’histoire de ces dernières années. Je pense qu’il m’aura suffi d’en énoncer le thème. Que ceux qui ont des oreilles entendent, et que Dieu nous garde de la jaunisse autant que de la rougeole !

Ainsi-soit-il.

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