‹ L'¿uvre complet de Rembrandt (volume 2)Chapitre 140 sur 151 · Le Lépreux, Pièce dite : Lazarus Klap · texte numérisé non relu

Le Lépreux, Pièce dite : Lazarus Klap

Le mot Lazarus Klap, par lequel on désigne cette estampe, signifie en hollandais cliquette de lépreux. Cet instrument se com-

pose de plusieurs feuillets de bois mobiles, qui, étant agités et frappant les uns sur les autres, produisent un certain bruit. Dans le moyen âge, en Hollande comme en Allemagne, on donnait aux lépreux le nom de Lazarus, et il leur était ordonné d'agiter leur cliquette en marchant, afin que chacun se détournât de leur chemin ; aujourd'hui que la lèpre a disparu, cet instrument n'est plus qu'entre les mains des sourds- muets , qui s'en servent pour appeler à eux. Mais du temps de Rembrandt, la lèpre existait encore, et c'est sans doute un lépreux qui est représenté dans cette estampe. Il est vu de profil , assis sur une motte de terre et le corps dirigé vers la gaucho. Il tient une cliquette de la main droite et il a son bâton entre ses jambes. Son corps est couvert d'un grand manteau qui est rayé par le bas, et sa tête coiffée d'un haut bonnet de forme irrégulière. La figure entière est éclairée par la droite. On lit à gauche, à la hauteur du bonnet : Rt, 4 631.

Ce morceau est gravé d'un ton dur et à grosses tailles; il est très-rare. On en connaît, non pas trois, mais quatre étals différents :

Premier état, La planche est plus grande, car elle porte 92 millimètres de hauteur, au lieu de 86, et 63 millimètres de largeur, au lieu de 61. La tête et le cou sont presque entièrement clairs. De la plus grande rareté.

Second état. La tête est plus ombrée, l'œil et Toreille étant chargés de noir, ainsi que le haut du manteau.

Troisième état. Le visage est ombré d'une triple taille. Quelques hachures, qui figuraient un trou dans le manteau, vQrs le coude du bras gauche, sont effacées. Le derrière du cou est blanc.

Quatrième état. La planche est réduite aux dimensions de 86 sur 61. Le derrière du cou est encore blanc.

Cinquième état. Le derrière du cou est ombré, de façon que le manteau a un pli de moins à partir du cou. Le retroussis du manteau sur l'épaule gauche présente de nouvelles tailles. La motte de terre, qui était claire vers le haut, dans les épreuves

m L'ŒUVRE DE REMBHANUT.

précédentes, est entièrement ombrée dans celle-ci, et couverte de deux tailles.

Hauteur, 0,086; largeur, 0,061.

BARTSGH, 171. CLAUSSINj 168. WILSON, 168.

« ... Ah ! mon nom est terrible ! je m'appelle le lépreux ! On ignore dans le monde celui que je tiens de ma famille et celui que la religion m'a donné le jour de ma naissance. Je suis le lépreux : voilà le seul titre que j'aie à la bienveillance des hommes. Puissent-ils ignorer éternellement qui je suis !

« Les maux et les chagrins font paraître les heures longues; mais les années s'envolent toujours avec la même rapidité. Il est d'ailleurs encore, au terme de l'infortune, une jouissance que le commun des hommes ne peut comprendre, c'est celle d'exister et de respirer. Je passe des journées entières de la belle saison^ immobile sur ce rempart, à jouir de l'air et de la beauté de la nature : toutes mes idées alors sont vagues, indécises ; la tristesse repose dans mon cœur sans l'accabler, mes regards errent sur cette campagne et sur les rochers qui nous environnent ; ces différents aspects sont tellement empreints dans ma mémoire, qu'ils font pour ainsi dire partie de moimême, et chaque site est un ami que je vois avec plaisir tous les jours. Il en est que j'aime de préférence. De ce nombre est l'ermitage que vous voyez là-haut, sur le sommet de la montagne. Isolé au milieu des

bois, auprès d'un champ désert, il reçoit les derniers rayons du soleil couchant. Quoique je n'y aie jamais été, j'éprouve un plaisir singulier à le voir. Lorsque le jour tombe, assis dans mon jardin, je fixe mes regards sur cet ermitage sohtaire , et mon imagination s'y repose. Jl est devenu pour moi une espèce de propriété. Il me semble qu'une réminiscence confuse m'apprend que j'ai vécu là jadis , dans des temps plus heureux et dont la mémoire s'est elFacée en moi. J'aime surtout à contempler les montagnes éloignées (jui se confondent avec le ciel dans l'horizon. Ainsi que l'avenir, l'éloignement fait naître en moi le sentiment de l'espérance. . .

(( Au commencement du printemps, lorsque le vent souffle dans notre vallée , je me sens pénétré par sa chaleur vivifiante, et je tressaille malgré moi. J'éprouve un désir mexplicable et le sentiment confus d'une félicité immense dont je pourrais jouir et qui m'est refusée. Alors je fuis ma cellule, j'erre dans la campagne pour respirer plus librement. J'évite d'être vu par ces mêmes hommes que mon cœur brûle de rencontrer, et du haut de la colline, caché entre les broussailles connne une bête fauve, mes regards se portent sur la ville. Je vois de loin, avec des yeux d'envie, ses heureux habitants qui me connaissent à peine ; je leur tends la main en gémissant et je leur demande ma portion de bonheur. Dans mon transport, vous l'avouerai-je ? j'ai

({iielquefois serré dans mes bras les arbres de la forêt, priant Dieu de les animer pour moi et de me donner un ami ! Mais les arbres sont muets; leur froide écorce me repousse; elle n'a rien de commun avec mon cœur... ))

Page 1