‹ L'¿uvre complet de Rembrandt (volume 2)Chapitre 15 sur 151 · Agar renvoyée 'par Abraham · texte numérisé non relu

Agar renvoyée 'par Abraham

On voit Abraham en face au milieu de la planche, le pied droit sur la première marche de la porte de la maison, prêt à y remonter. Ismaël est à côté de lui sur la droite de l'estampe, et n'est vu que par derrière. Plus loin, du même côté, on aperçoit Agar tournée vers la droite, qui s'en va en pleurant et qui essuie ses yeux. A gauche on distingue à une fenêtre la vieille Sara, qui paraît triompher du renvoi d'Agar. Un petit enfant, sans doute fsaac, est sur

62 L'ŒUVKË DE REMBRANDT.

la porte d'où sort un chien. On lit tout au haut de la droite : Rem' b7^andt, et au-dessous /. 4 637.

Ce morceau est gravé d'une pointe fort délicate. Les belles épreuves en sont très-rares. On les reconnaît à la fourrure qui double le manteau d'Abraham et que l'on voit entre ses jambes. Cette fourrure est soyeuse au commencement, au lieu qu'elle devient ensuite plate et grise. Dans les premières épreuves, les bords de la planche sont un peu raboteux , et aux toutes premières il y a des barbes en quelques endroits, notamment aux yeux de Sara et à ceux d'Abraham ; ces barbes y forment des taches noires qui cachent la finesse de l'expression.

Hauteur, 0,126; largeur, 0,096.

BARTSCH, 30. CLATSSIN, 37. WILSON, 3 7.

(( Et Sara dit à Abraham : Chasse cette servante et son fils, car le ftls de cette servante n'héritera point avec mon fils , avec Isaac.

« Mais Dieu dit à Abraham : N'aie point de chagrin au sujet de l'enfant ni de ta servante ; dans toutes les choses que Sara te dira , acquiesce à sa parole , car en Isaac te sera appelée semence. Et toutefois , je ferai aussi devenir le fils de ta servante une nation.

(( Puis Abraham se leva de bon matin et prit du pain et une bouteille d'eau et il les donna à Agar en les mettant sur son épaule. Il lui donna aussi l'enfant et la renvoya. Elle se mit en chemin et fut errante au désert de Béer-Sebah. )>

Toutes les qualités de Rembrandt se trouvent réunies dans cette estampe, à un trés-haut degré : beauté

de l'expression, ordonnance, tinesse et richesse de travail, clair-obscur. Le vieux patriarche, en renvoyant sa plus jeune femme , paraît honteux de sa propre conduite et secrètement ému d'un reste de compassion pour la mère d'Ismaël, qui s'éloigne en pleurant. Elle porte à sa ceinture une gourde qui sera bientôt vide, et qu'elle ne pourra plus remplir aux sources taries du désert. Pour ne pas diviser l'intérêt, le peintre a retourné la figure d'Ismaël. La joie que fait éprouver ce départ à la vieille Sara est exprimée avec génie, on peut le dire, et en quelques traits de la pointe la plus fine, la plus spirituelle , ou plutôt la mieux guidée par le sentiment des choses humaines. Il n'est pas jusqu'au chien du logis , hésitant à suivre Agar ou à demeurer avec Abraham, qui ne figure utilement dans ce drame biblique. Que sait-on? la vue d'un banc de pierre, les aboiements d'un chien connu, tout peut contribuer à l'attendrissement d'une femme qui est obligée de quitter sa maison, linquenda domus. Charmant détail , l)ien à sa place et qui n'a pas plus d'importance qu'il ne faut! En regardant bien, on aperçoit aussi à la porte une figure d'enfant : c'est Isaac. Le peintre graveur a laissé dans l'ombre ce petit enfant qui est pourtant la cause des malheurs d'Agar, mais qu'il suffisait de laisser entrevoir, afin de ne pas nuire à l'unité d'une scène si bien conçue, si profondément et si hmnainement sentie.

On a longtemps attribué à Rembrandt, et mis dans son œuvre, deux autres pièces extrêmement rares, représentant , l'une et l'autre, ce même sujet d'Agar renvoyée par Abraham. Gersaint ne les avait point données, mais elles sont décrites dans le Supplément de Pierre Yver et dans le Catalogue de Bartsch. Or, ces deux pièces ne portent point le caractère du maître, et il est surprenant que Bartsch n'ait pas même élevé un doute à cet égard. Depuis^ les connaisseurs se sont accordés à rejeter de l'œuvre de Rembrandt les estampes dont nous parlons. Aussi Claussin et Wilson les ont-ils rangées , le premier au nombre des pièces douteuses, le second parmi celles qu'il faut sans aucune hésitation attribuer à quelqu'un des élèves ou des imitateurs de Rembrandt.

Page 1