‹ L'¿uvre complet de Rembrandt (volume 2)Chapitre 14 sur 151 · Abraham recevant les anges · texte numérisé non relu

Abraham recevant les anges

Les trois anges sont assis à table. Celui qui est au milieu, caractérisé comme étant Dieu lui-même, est un vieillard à barbe vénérable. Il tient dans sa main droite une coupe, et de l'autre fait un geste indiquant qu'il adresse la parole à Abraham. Ce patriarche est placé tout à la droite de l'estampe. Il s'incline respectueusement, en tenant à la main une aiguière, et semble s'être fait le serviteur de ses hôtes. Un des Anges est assis sur la table , au coin gauche de l'estampe. On voit dans le haut de la gauche, à travers une porte à moitié ouverte, Sara qui, en écoutant les paroles de l'Éternel, paraît sourire de ce qu'il annonce à Abraham. Un jeune garçon, vu par le dos, et appuyé contre une avance en pierre, à côté de la porte de la maison , tire de l'arc vers le bois que l'on aperçoit dans le fond à droite. Le nom de Rembrandt et l'année 1 656, faiblement gravés , se distinguent avec quelque peine au bas de la gauche de l'estampe.

Les belles épreuves de ce morceau , tirées avec les barbes , ont en plusieurs endroits de la manière noire. Ces épreuves sont alors fort recherchées, surtout quand elles sont tirées sur papier du Japon.

Nota. Quelque impropres que soient ces mots manière noire, pour exprimer les bavures d'encre produites par les aspérités de la taille, nous les emploierons dorénavant pour ne pas revenir sur une expression que l'usage a consacrée.

Hauteur, 0,160; largeur, 0,131, T^ARTSCH, 29. CLAUSSIN, 35. WILSON, 30,

58 L'œUVRE DE REMBRANDT.

Les amateurs s'apercevront que nous donnons , de cette belle estampe , une description bien difiTérente de celles qu'en ont données Gersaint, Daulby, Adam Bartsch, et Glaussin. Ges iconographes ont cru que la figure du vieillard vénérable qui est assis entre les deux anges, et tient une coupe à la main, était celle d'Abraham ; mais pour nous, ce vieillard représente l'Éternel qui, d'après la Genèse, était un des trois anges qui visitèrent le patriarche ^. Et en effet, nous lisons :

« Puis l'Eternel lui apparut dans les plaines de Mamré, comme il était assis à la porte de sa tente, pendant la chaleur du jour. )) — (c Gar levant les yeux, il regarda, et voici, trois hommes parurent devant lui , et les ayant aperçus , il courut au-devant d'eux de la porte de sa tente et se prosterna en terre. »

« ... Et Vun (rentre eux dit : Je ne manquerai pas de retourner vers toi en ce même temps où nous sommes, et voici, Sara ta femme aura un fils. — Et Sara l'écoutait à la porte de la tente qui était derrière lui. Or, Abraham et Sara étaient vieux et fort avancés en âge... Et Sara rit en soi-même, et dit : Etant vieille , et mon seigneur étant fort âgé , aurai-je cette satisfaction ?

1. Wilson s'est trompé, lui aussi, en disant: le patriarche tient une coupe de la main droite, et se dispose à boire, as intending to drink; car ces mots « le patriarche » ne peuvent s'entendre que d'Abraham, lequel ne tient pas une coupe de la main droite, mais une aiguière de la main gauche.

« Et r Éternel dit à Abraham : Pourquoi Sara a-t-elle ri , en disant : Serait-il vrai que j'aurais un enfant, étant vieille comme je suis? »

On voit donc que l'un des trois visiteurs est l'Éternel et que Rembrandt a dû le placer, comme il l'a fait, entre les deux anges , en lui donnant le geste de la parole, et le représenter par la majestueuse figure qui préside à ce banquet biblique. Abraham, c'est le vieillard à barbe blanche qui se tient au bout de la table , à une place convenable pour celui qui fait les honneurs de sa maison aux envoyés de Dieu et à Dieu lui-même. Il entrait dans le devoir et dans les habitudes de l'hospitalité antique que le chef de famille qui recevait des étrangers, les servît en personne. Aujourd'hui encore , ces usages se sont conservés parmi les Arabes. « Ensuite il prit du beurre et du lait, dit la Bible, et le veau qu'on avait apprêté et le mit devant eux, et il se tint auprès d'eux sous l'arbre, et ils mangèrent. )>

Plus on examine l'œuvre de Rembrandt , plus on trouve ce grand peintre pénétré de son sujet, attentif à n'y rien mettre d'inutile et à n'y pas trop mêler sa fantaisie quand il interprète les livres saints. Chacun ici est à sa place, et la composition du maître peut être mise en regard du texte de l'Écriture. La vieille servante d'Abraham se tient modestement derrière la porte de la maison, écoutant ce que disent les hôtes

augustes de son maître et souriant aux paroles de r Eternel. Le vieux patriarche s'incline comme un homme qui se résigne à croire, par un respect aveugle pour le Très-Haut, à une prédiction qui le trouverait incrédule si elle lui venait d'une bouche humaine. Mais quelle simple et grande manière d'accuser la présence de l'Eternel, que de placer la figure de Sara derrière le plus vénérable des trois anges, dans un endroit oii il ne peut la voir qu'avec l'œil de Dieu!

Quant à l'enfant qu'on voit tirer de l'arc sur le seuil de la maison , c'est Ismaël , le fils d' Agar, qui sera chassé avec sa mère quand les prédictions du Seigneur se seront accomplies, c'est-à-dire quand Sara aura enfanté Isaac. En dessinant cette figure si naïve, si vraie, si pittoresque et venue si à propos pour faire pyramider la composition , Rembrandt se borne à traduire ce verset de la Genèse : (c Et Dieu fut avec l'enfant, qui devint grand et demeura au désert, et fut tireur d'arc. »

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