Quatre Sujets pour un livre espagnol
Ces quatre pièces ont été gravées sur une même planche qui porte 281 millimètres de haut, y compris les marges du haut et du bas qui sont vides, sur 155 millimètres de large; mais la planche a été coupée en quatre morceaux presque aussitôt après avoir été terminée, et les rares épreuves que Rembrandt en a tirées avant de couper la planche, ont été coupées pour la plupart elles-mêmes. C'est ce qui a fait juger convenable de décrire séparément chacun des quatre sujets.
Le premier sujet, en commençant par le bas de la gauche, représente V Échelle de Jacob. On voit, au haut de l'estampe, dans une espèce de gloire, quatre anges qui montent et descendent les degrés d'une grande échelle. A travers les bâtons de cette échelle paraît Jacob, couché sur le dos^ et ayant la tête appuyée sur son bras gauche. Tout le bas de la gravure est fortement ombré. On lit à gauche, dans la petite marge du bas, Rembî^andt /. lOoo.
Hauteur, 0,105; largeur, 0,069.
Il y a trois états de ce morceau :
Premier état» C'est un coupon d'une grande épreuve tirée de la planche entière qui contenait les quatre sujets réunis. Les premières épreuves de cet état sont si fort chargées de manière noire, que l'on n'y distingue ni le bas de l'échelle, ni la figure de Jacob.
Deuxième état. La planche est coupée, et on peut le reconnaître à l'empreinte des quatre bords de la planche, ou, si l'on veut, à la présence des quatre témoins — on appelle ainsi les traces que laissent les bords de la planche sur le papier, après l'impression — au lieu que dans les premières épreuves ces témoins n'existent que sur deux côtés, à savoir : sur le bord gauche et sur celui d'en bas. Dans ce second état, on ne distingue que les deux montants de l'échelle.
Troisième état. On distingue les degrés de l'échelle allant d'un montant à l'autre. Le noir n'est plus aussi velouté et l'effet de Festampe est appauvri *.
Le second sujet est le Combat de David contre Goliath. David est placé tout k la droite de l'estampe, et Goliath à gauche. Celui-ci porte une cuirasse, un casque, un sabre, et tient un bouclier de la main droite. Tl est penché comme un homme qui va tomber. David vient de lancer sa fronde. On lit à gauche, dans la petite marge du bas, Rembrandt /. 1655.
Il y a deux épreuves de ce morceau :
La première est un coupon d'une grande épreuve tirée de la planche entière. On la distingue à l'absence des contre-tailles sur le bouclier de Goliath, ce qui est plus facile à constater que le plus ou moins de hachures sur le visage de David, qui est l'unique différence indiquée par Claussin et Bartsch.
La seconde est tirée de la planche coupée. Le bouclier présente des contre-tailles données obliquement au burin.
Le troisième sujet est la Fision d'Ézéchiel. Au haut de l'estampe brille une gloire au sein de laquelle on voit Dieu entouré
1. Bartsch relève avec raison l'erreur que P. Yver a commise dans son supplément, en regardant comme première épreuve celle qui est éclairée dans toutes les parties, car elle est justement des dernières.
d'anges qui l'adorent. Au bas sont les animaux qui apparurent au prophète dans sa vision. L'un d'eux se dresse sur ses pattes de derrière , et ouvre ses ailes toutes grandes. On lit à la gauche du bas, Rembrandt f. iB.')-').
Hauteur, 0,101; largeur, 0,076.
Nous avons tout récemment découvert dans ce morceau les remarques suivantes :
Premier état. Dans le haut de la gauche, près du trait carré, on distingue comme une fumée d'encens, et à côté, au peu audessous, deux hachures inclinées qui n'atteignent pas le trait carré. Les premières épreuves sont tellement chargées de manière noire, qu'on voit à peine les deux derniers animaux.
Deuxième état. Les deux hachures inclinées ont été prolongées jusqu'au trait carré. On a tiré quelques épreuves de cet état avant que la planche ait été coupée.
Troisième état. La planche est coupée; le nom de Rembrandt, très-lisible dans le premier état, est devenu presque indéchiffrable.
Le quatrième sujet est la Statue de Nabuchodonosor , c'est-àdire la statue qui lui apparut dans le songe que Daniel interpréta. Hauteur, 0,099; largeur, 0,069.
Il en existe trois états :
Premier état. Coupon d'une grande épreuve tirée de la planche entière. La statue, placée au milieu de l'estampe, représente une figure nue, les mains appuyées sur ses hanches. Sa tête est enveloppée d'un bandeau; son dos est couvert d'un manteau qui est retenu par un cordon visible sur sa poitrine. Le tronc de la statue paraît en l'air et détaché de dessus les jambes qui tombent du côté gauche, tandis que le corps incline à droite. Vers le bas de ce côté, on remarque différents traits faisant angles, comme des rayons. Plus bas est un petit monticule de terre. Le fond, à droite, n'est ombré que d'une seule taille diagonale dans la partie inférieure, à partir du coude.
i;œuvi{e de uembrandt.
Devxième état. Le fond contre lequel est placée la statue a été repris entièrement avec des entre-tailles nombreuses et profondes, surtout au-dessus de la tète, de manière à faire ressortir le personnage sur le fond extrêmement chargé de manière noire. A Texception des rayons décrits plus haut, on ne remarque encore, depuis le coude jusqu'au piédestal, qu'un seul sens de tailles inclinées de gauche à droite. On lit au bas de la gauche, au-dessous du trait carré : Rembrandt /. 1655.
Troisième état. La forme du globe que l'on voit à gauche a été atténuée par de nouvelles tailles qui le font se perdre, ou à peu près, dans l'ombre du fond. A droite, à la place du petit monticule qui se voyait dans les états précédents, le graveur a dessiné un second globe duquel se détache la pierre. Dans cet état les jambes ne sont brisées qu'au cou-de-pied. Au-dessus du personnage, on remarque deux traits cintrés indiquant l'épaisseur d'une niche.
Quatrième état. La planche ayant été coupée, la composition a été renfermée dans un trait carré, laissant dans le bas une marge de 11 millimètres environ. Le cabinet de Paris possède une épreuve dans laquelle on voit écrit à la plume , sans aucun doute de la main de Rembrandt, les noms des peuples indiqués dans l'état suivant. »
Cinquième état. Le graveur a écrit divers noms de peuples sur la statue, savoir : sur le bandeau du front, Babel; sur le haut du bras droit, Persi ; sur le haut du gauche, Medi; sur le nombril, Grœci; le long de la jambe droite, Ro^nani; et enfin, le long de la gauche, Mahometani.
Il résulte, de ces différentes remarques, que la planche entière présente elle-même trois états , puisqu'elle renferme, entre autres remarques, les trois premiers états de la statue de Nabuchodonosor.
Toutes les épreuves tirées de la planche coupée présentent dans le bas une marge de 10 à 11 millimètres.
BARTSCH, B(i. CLAIISSIN, ''«0 WILSON. 4 0.
Ces quatre estampes de Rembrandt seraient inintelligibles si l'on ne savait qu'elles ont été faites pour orner le livre (hi juif Menasseh-ben-Israël , et si l'on ne se reportait a ce livre, d'ailleurs assez obscur luimême, qui a pour titre : Piedra f/loriosa o da la esfatua de iSehucadnezar, cou muckas y di versas authoridades de la S. S. y antigvos sahios. Amsterdam , 1655, in-i2 , c'est-à-dire : <( Pierre glorieuse ou de la statue de Nabuchodonosor, avec plusieurs et diverses autoi'ités de la Sainte Ecriture et des savants anciens... »
Mais d'abord, pour comprendre ce livre et les quatre estampes de Rembrandt , il faut avoir sous les yeux le texte de l'Écriture à l'endroit du songe de Nabuchodonosor interprété par Daniel. <( Tu contemplais, ô roi ! et voici une grande statue, et cette grande statue, dont la splendeur était excellente, était debout devant toi, et elle était terrible à voir.
(( La tête de cette statue était d'un or très-fin, sa poitrine et ses bras étaient d'argent , son ventre et ses hanches étaient d'airain, ses jambes étaient de fer et ses pieds étaient en partie de fer et en partie de terre.
(( Tu contemplais cela jusqu'à ce qu'une pierre fut coupée sans mains, laquelle frappa la statue en ses pieds de fer et de terre et les brisa.
(( Alors furent brisés ensemble le fer, la terre, l'airain, l'argent et l'or, et ils devinrent comme la paille de Faire d'été, que le vent transporte çà et là, et il ne
fut plus trouvé aucun lieu pour eux; mais cette pierre qui avait frappé la statue devint une grande montagne, et remplit toute la terre. ))
Le livre de Menasseh-ben-Israël est fait tout entier en l'honneur du peuple juif. L'auteur prétend faire tourner au profit de sa nation les prophéties de Daniel, particulièrement l'interprétation qu'il donna du songe de Nabuchodonosor. (( Il n'est pas controversé, dit-il, que la statue de Nabuchodonosor est le symbole des quatre plus grandes monarchies ou des quatre empires les plus florissants qui devaient occuper le monde, savoir : les Babyloniens , les Perses , les Grecs et les Romains. On demandera peut-être si les empires des Assyriens, des Mèdes, des Parthes, des Scythes, des Tartares et des Chinois , ne furent pas également au nombre des plus puissants , bien que Daniel n'en ait pas fait mention. On répond à cela de diverses manières , mais ce qui est certain , c'est que, comme m Daniel ni les Israélites n'ont connu d'autre puissance ou subi d'autre tyrannie que celle des Babyloniens qui d'abord les opprimèrent, puis des Perses , ensuite des Grecs, et en dernier lieu des Romains, Dieu ne révéla à Nabuchodonosor que ce qui touchait au peuple israélite et à son histoire particulière. »
Voici donc dans quel sens le juif portugais commente les versets du livre sacré :
Verset 39. (i Mais après toi , il s'élèvera un autre
royaume moindre que le tien. » Ces paroles se rapportent à l'empire des Perses , représentés dans le songe par l'argent, qui est, en effet, un métal de moindre valeur que l'or, <( et ensuite un autre troisième royaume qui sera d'airain , lequel dominera sur toute la terre. » Le royaume désigné ici, c'est l'empire d'Alexandre et la Grèce dignement comparés au bronze, non pour la valeur, mais pour la renommée, car le bronze est le métal dont on fait les cloches, parce que c'est le plus retentissant des métaux. De même la plus retentissante des renommées fut celle d'Alexandre le Grand, dont la gloire se répandit en très-peu de temps dans le monde entier, et à qui des nations innombrables se soumirent spontanément, entraînées par le seul prestige de son nom ^.
Verset 40. <( Puis il y aura un quatrième royaume fort comme du fer. )> Ceci fait allusion au peuple romain , qui dompta toutes les nations , de même que le fer brise tous les métaux.
Des trois versets 4i, 42, i3 (ki livre de Daniel découlent ces trois propositions : i*" que la quatrième
1. Este es elimperio de Alexandre, y Griegos, dignamente comparado al métal, o bronze, non en el valor y estima, mas en la fama, porque este métal es el que suena mas que todos, y hace mayor roydo : y assi se hazen del, las campanas. Tal fue Alexandre magno, cuya fama en brevissimo tiempo sono y se dilatô por todo el mundo. Y assi se le avassalaron infinitas naciones espontaneamente, movidas solo de su illustra gloria.
monarchie est symbolisée par les deux jambes de fer de la statue. Et de même que la poitrine et les bras signifient l'empire réuni des Perses et des Mèdes , de même les deux jambes de fer représentent un empire divisé en deux parties. Aussi est-il dit dans l'Écriture : « Le royaume sera divisé. » 2" Que les pieds et les doigts, les uns de fer, les autres de terre, signifient que cet empire sera divisé en dix Etats , dont les uns seront forts comme le fer, les autres faibles comme l'argile. S'' Que la monarchie des Romains, se divisera en deux empires , celui d'Orient et celui d'Occident, l'un ayant son siège à Gonstantinople , l'autre en Germanie (ce qu'exprime aussi l'aigle à deux têtes qui figure dans les armoiries des empereurs ) .
Verset 44. « Et au temps de ces rois, le Dieu des cieux suscitera un royaume... » Cela veut dire que le Seigneur élèvera un royaume qui ne sera point sujet à périr comme ceux qui l'auront précédé, et qui ne se donnera point a d'autre, et cette cinquième monarchie sera celle du peuple d'Israël.
Verset 45. « Et selon que tu as vu que de la montagne une pierre a été coupée... » Cette pierre, c'est le Messie, et elle sortira d'une grande montagne sans être lancée par une main d'homme, et elle remplira toute la terre, parce que de cette haute et sublime montagne, qui est la souveraine majesté de Dieu, selon ces paroles du Psalmiste : (( qui s'élèvera sur la mon-
tagne du Seigneur? » sortira, par un effet de sa divine Providence, un Prince, le Messie, qui, sans avoir besoin d'employer les armes de guerre, ni les forces et industries humaines, conquerra et soumettra à son obéissance le monde entier. Et de même que les quatre monarchies furent temporaires, gouvernées par divers princes et composées de nations différentes, habitant différents territoires. Babyloniens, Perses, Grecs et Romains, de même la cinquième monarchie se composera de nations diverses et de divers territoires , et par conséquent du peuple d'Israël , qui possède la Judée par une donation de Dieu. Et de même aussi le Messie (c'est-à-dire la pierre) détruira toutes les autres monarchies avec leur empire temporel et terrestre. Et de la propre manière dont les Perses détruisirent les Babyloniens et conquirent leur territoire, dont les Grecs détruisirent les Perses, et les Romains les Grecs, ainsi le .Messie et le peuple d'Israël, renfermés dans cette dernière monarchie (en laquelle sont incorporées toutes les autres ) , seront les maîtres éternels de l'univers, selon l'infaillible interprétation de Daniel ^
1. Esta piedra pues saldra de un monte grande, sin ser avrojadapor manos de hombre y sera el hincliimieiito de toda la tierra : porque de a quel excelso , y sublime monte que es la soberana magestad divina segun a quellas palabras del psalmista : iQuien subira en el monte del Senor? saldra por su particular divina providencia, este Principe, el Alessiab, el quai sin ser necessario usar de muchas armas belicas, fuer-
LQKUVHE DE R E \1 li U AN DT.
Il faut en convenir, depuis deux cents ans que ce livre a été imprimé, l'histoire du monde n'a pas plus démenti les prédictions de l'auteur juif que celles des prophètes. Et à voir le peuple d'Israël toujours grandir en influence, accroître indéfiniment ses richesses, poursuivre ses destinées à travers tant d'épreuves et, après tant de mépris, devenir le protecteur des souverains qui autrefois le persécutèrent , enfin , aspirer partout au premier rang et prendre l'initiative des grandes entreprises de ce siècle, on serait tenté de croire à l'apparition prochaine de la cinquième monarchie et d'un Messie inévitable... Heureusement qu'aux jours de Menasseh-ben-Israël , les nations n'avaient pas encore appelé leurs Daniels à interpréter leurs songes, et qu'il n'est pas surprenant de voir se succéder tant de monarchies dans les rêves d'un monarque visionnaire.
cas y industrias Immanas, conquistarâ y avassalarâ a obediencia todo el mundo. Ycomo las cuatro monarchias fueron temporales, de varios principes, différentes naciones, y varias tierras, Babilonios, Persas, Griegos y Romanos; se signe, que tambien la quinta sera de varia nacion, y différentes tierras, y por el consiguiente del pueblo de Ysrael, que posseyeron per divina donacion, Judea : y assi mismo, que el Messiah (que es la piedra) destruyrâ con dominio temporal y terreno todas las de mas monarchias. Y del proprio modo , que los Persas destruyeron los Babilonios, y conquistaron sus tierras ; los Griegos, las de los Persas, los Romanos, las de los Griegos : assi el Messiah , y el puehlo de Ysrael , concluyendo en esta ultima (que en se tiene incorporada las de mas) seran sefiores del mundo, con temporal, terrestre y eterno dominio, segun esta iijfalible interpretacion de Daniel. Piedra gloriosa, etc.