Joseph racontant ses songes
Un morceau très-bien gravé et très-fini , qui représente Joseph racontant ses songes à sa famille. Son père est assis dans un fauteuil placé à gauche ; il a la main droite appuyée sur un de ses genoux et la gauche sur un des bras du fauteuil. Il paraît extrêmement attentif au récit de Joseph , qui occupe le milieu de la composition ; au bas de la droite est assise Dina, fille de Jacob, vue de dos et tenant un livre ouvert; derrière Joseph et à côté de lui sont groupés ses frères, dont un, qui est coiffé d'un turban élevé, tient une houlette. Dans le fond de la gauche, il y a un lit dont les rideaux sont ouverts et dans lequel est couchée Lia, belle-mère de Joseph, la tête appuyée sur une main ; dans le fond de la droite, on aperçoit un homme assis, qui paraît faire claquer ses doigts. Au-dessous du fauteuil , sur une chaufferette placée à côté d'un chien qui se gratte, on déchiffre avec peine : Rembrandt f. 1638.
On a deux épreuves différentes de ce morceau.
Premier état. Le frère de Joseph qui est debout derrière lui, coiffé d'un haut turban , a le visage clair ainsi que le turban ; le rideau du lit vers la droite est également clair; le battant de la porte et la partie inférieure de l'habillement de Jacob sont moins travaillés. Le plancher autour de la chaufferette n'est couvert que d'une simple taille horizontale. Très-rare.
Une très-belle épreuve de cet état, avec de grandes marges, a été poussée jusqu'à 214 fr., à la vente Van den Zande, en 1855, et adjugée à M. Thiers.
Second état. Le visage et le turban du frère de Joseph sont ombrés et presque entièrement couverts de tailles, ce qui fait reculer le personnage à son plan. Il en est de même du rideau du lit vers la droite et du battant de la porte. Le bas de la robe de Jacob, qui était presque blanc , est entièrement retravaillé. Le plancher au-dessous de la chaufferette ainsi qu'aux pieds de Jacob est entièrement couvert de nouvelles tailles.
82 L'ŒUVKE DK KEMBUANDT.
Les anciennes épreuves de cet état sont beaucoup moins rares. La planche, du reste, est encore dans le commerce.
Hauteur, 0,110; largeur, 0,083.
BARTSCH, 37. CLAUSSIN, 41. WILSON, 41.
Cette pièce était célèbre en Hollande, du vivant même de Rembrandt. On en citait les remarques comme des singularités. C'était à qui aurait une épreuve du premier état, et on n'en achetait qu'à des prix très-élevés. <( Il fallait, dit Descamps, lui faire sa cour pour obtenir de lui certaines pièces de son œuvre. On était presque ridicule , quand on n'avait pas une épreuve de la petite Junon couronnée et sans couronne, du petit Joseph avec le visage blanc et du même avec le visage noir. »
Pour sentir tout le mérite de cette admirable composition , où treize figures sont si bien groupées dans un si petit espace, il faut se rappeler que Joseph raconte naïvement un songe qui annonce sa domination future ; il était avec ses frères à lier des gerbes au milieu d'un champ, lorsqu'il a vu sa gerbe se lever et se tenir droite, et les autres gerbes l'environner et se prosterner devant sa gerbe. En lisant la Bible, on voit que Rembrandt l'avait toute grande ouverte sous les yeux quand il composait. Aussi n'y a-t-il pas une seule figure de ce morceau qui ne soit étonnante de naturel et d'expression. On peut remarquer ici dans
les airs de tête toutes les variantes du type juif, et dans les physionomies , toutes les nuances de l'attention, bienveillante ou hostile. « Ses frères eurent de l'envie contre lui, dit la Genèse, mais son père retenait ses discours. » Quelle différence, en effet, entre l'attitude du père, qui laisse tomber de surprise sa main de vieillard aux veines gonflées, et celle des frères de Joseph qui tous, à l'exception d'un seul, laissent voir le même sentiment sous des aspects divers ! La haine envieuse qui les anime prend, chez l'un, la forme de l'orgueil blessé; chez l'autre elle affecte le geste de l'incrédulité ironique. Ici c'est de la colère, là c'est du dédain. Jamais peut-être la volonté du peintre ne fut mieux servie par l'habileté pratique du graveur, dont la pointe , remplie de finesse et de souplesse, n'a pas donné un seul accent inutile. A voir le fils de Jacob pencher la tête , avancer ses deux mains , écarter ses doigts, si bien dessinés d'ailleurs dans leur raccourci, on dirait que le songeur, à travers les souvenirs qui l'obsèdent, va saisir la réalité même de ses songes.
Nous avons vu à Amsterdam, chez M. Six, une variante de cette composition : c'est une ébauche en grisaille. Joseph y est peint de profil et debout; il s'incline en avançant la main vers son père. Il y a une vieille femme couchée dans un lit , à peu près comme dans l'estampe. Les figures des frères de Joseph sont différentes, mais déjà fort expressives. On trouve en-
core une autre variante dans la suite des dix dessins (le l'Histoire de Joseph gravés par Gaylus.