‹ L'¿uvre complet de Rembrandt (volume 2)Chapitre 47 sur 151 · Jésus-Christ préchant · texte numérisé non relu

Jésus-Christ préchant

(Pièce improprement nommée : La Petite Tombe. )

Jésus-Christ est debout au milieu de l'estampe , sur une espèce de perron, prêchant au peuple, les deux bras levés, et montrant le ciel. A ses pieds, à droite, est une femme assise, qui a la tête appuyée sur sa main dans l'attitude de la réflexion. A gauche est un homme assis, également accoudé, qui écoute avec l'attention la plus expressive. Par une large ouverture pratiquée sur la droite, on aperçoit quelques maisons. Le devant de l'estampe est occupé à gauche par un homme qui est coiffé d'un turban et enveloppé d'un manteau, à droite par la figure d'une femme assise et vue de dos, auprès de laquelle est un enfant couché à plat ventre, qui a sa toupie à côté de lui. Le nombre des figures est de vingt-six.

Il n'existe que deux états de cette planche : le premier est celui que nous venons de décrire : on en distingue les belles épreuves à la présence des barbes. La retouche de Pierre Norblin constitue le second état.

BARTSCH, 67; CLAUSSIN, 71; WILSON, 71.

Hi L'ŒUVRE DE REMBRANDT.

Il y avait à Amsterdam, du temps de Rembrandt, un homme qui était fort de ses amis et qui se nommait La Tombe. C'était un amateur, et, selon toute apparence , un marchand de tableaux, car on lit dans l'inventaire des objets d'art trouvés chez Rembrandt, la mention de deux ou trois peintures lui appartenant de moitié avec Pierre La Tombe, notamment d'un Giorgion; ce La Tombe posséda quelques-unes des planches de Rembrandt et entre autres celle-ci.

Gersaint a cru que la dénomination de cette pièce venait de l'éminence sur laquelle paraît élevé le Seigneur, et qui ressemble en effet à la pierre d'une tombe. Mais, au miUeu du siècle dernier, à une époque où la tradition ne s'était pas encore effacée, Amadé de Burgy disait dans son Catalogue : « Christ prêchant au peuple, nommé petite estampe de La Tombe ^. » Ce Pierre La Tombe avait un frère, N. La Tombe, qui se trouvait à Rome, à peu près dans le même temps que Claude et Le Poussin. Il fut reçu par la joyeuse compagnie des peintres, et fut surnommé le bourreur, parce qu'il ne cessait de bourrer sa pipe et de fumer. Il peignait, dit Campo Weyer-

1. Voyez le Catalogue de r incomparable et seule complète collection des estampes de Rembrandt, avec toutes leurs variations, gravées par sa propre main, contenant 257 portraits^ 161 histoires, 132 figures et 85 paysages : faisant ensemble 655 estampes, entre lesquelles sont 165 pièces qu'on n'a pas trouvées ailleurs; recueilli depuis Tan 1728 jusqu'à présent par M. Amadé de Burgy. La Haye, 1755.

man, des tableaux de conversation où les personnages étaient habillés à l'italienne, des ouvriers mineurs [Italiansche Bergwerkers) et des ruines de l'ancienne Rome, qu'il savait animer par une multitude de petites figures touchées avec esprit. Ce N. La Tombe mourut en 1676. On dit que Rembrandt grava le portrait de Pierre La Tombe, et cela est vraisemblable, puisqu'ils étaient amis et souvent de moitié dans leurs achats. Mais il ne nous a pas été possible de découvrir quel était , de tant de portraits gravés par Rembrandt, celui de La Tombe. C'est par erreur que Descamps assure qu'on appelle un des portraits de Rembrandt l'estampe de La Tombe. Gela n'est probablement vrai que du morceau qu'on appelle par corruption La Petite Tombe,

Bartsch et après lui M. de Glaussin ont signalé comme étant d'un premier état tout à fait unique, l'épreuve qui est dans un cadre au Gabinet des estampes de la Bibliothèque nationale, et voici les remarques que ces iconographes ont données :

« Première épreuve. Extrêmement rare. Elle n'est connue qu'à la Bibliothèque du roi de France , ce qui fait présumer qu'elle est unique. Le coin du mur qui est derrière Jésus-Ghrist n'est point exprimé ; l'homme coiffé d'un turban élevé qui est dans le fond à gauche, a la barbe ombrée d'une seule taille. L'homme qui porte son pouce à sa bouche, aussi du même côté, n'a

que deux boutons mal exprimés au haut de son habit ; l'enfant couché sur le ventre n'a pas de toupie à côté de lui, et la femme vue par derrière, assise près de cet enfant, n'a que de légères tailles sur le dos. L'effet des barbes y est vif et brillant.

« Seconde épreuve. L'homme coiffé d'un turban^ debout sur le devant , a le bras droit fort poussé au noir; le coin du mur se voit, et l'homme qui n'avait que deux boutons à son habit, en a cinq. La figure du fond à gauche est plus ombrée, et l'on voit la toupie de l'enfant. Rare.

(( Troisième épreuve. La planche est ébarbée. L'homme au turban a la manche droite éclairée. »

En réalité, toutes ces remarques se réduisent à une seule : c'est que les premières épreuves tirées de la planche non encore ébarbée, cachent certains travaux qui ne se laissent voir qu'à mesure que l'impression fait disparaître les barbes. Par exemple, le bras droit de l'homme au turban qui est debout sur le devant de la gauche, reste poussé au noir jusqu'à ce que le grattoir y ait passé ou que la main de l'imprimeur l'ait éclairci en l'usant. Aussi l'épreuve dans cet état estelle appelée communément en Hollande de Prent met het witte mouwtje, c'est-à-dire V estampe à la manche blanche. Il en est de même de la colonne qui s'élève dans la partie droite, à côté d'une ouverture à travers laquelle on aperçoit quelques maisons. Cette colonne

qu'on croirait ajoutée postérieurement, est tout simplement confondue avec le fond dans les épreuves supérieures, ainsi que Gersaint l'a fait observer. Il n'y a donc , à vrai dire, d'autres différences d'une épreuve à l'autre, que celles qui dépendent du degré d'avancement du tirage. Quant aux autres remarques données par Adam 13artsch, il est constant aujourd'hui qu'elles se rapportent à des supercheries de M. de Peters, à qui cette estampe avait appartenu, et dont l'œuvre, comme on sait, fut acheté par le roi , en 1786. Pour simuler un état rare, unique même, et par vanité sans doute, M. de Peters avait gratté la toupie, les boutons d'habit et les autres travaux qu'il voulait montrer aux amateurs comme faits après coup. De plus, pour donner à son épreuve, déjà faible, l'apparence d'avoir toutes ses barbes , il avait remonté à l'encre de Chine les parties qui, dans les premières épreuves, sont poussées au noir, et l'on peut s'en convaincre en observant que ce noir, ainsi ajouté, notamment à la manche de l'homme au turban , est d'un autre ton que le reste. Ces supercheries qu'on eût pu soupçonner d'abord, rien qu'à la médiocrité de l'épreuve, mais dont Bartsch m Claussin ne s'aperçurent point , sont devenues évidentes par la transparence du papier aux endroits sophistiqués par M. de Peters.

Il n'y a donc, à proprement parler, que deux états de cette planche célèbre : l'état décrit et celui qui est

li)

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résulté de la retouche de Pierre Norblin, à qui la planche avait appartenu. A la mort de cet habile graveur, arrivée en 1830, le cuivre fut vendu à M. Paul Golnaghi , de Londres. Les épreuves qu'on en a tirées en fort petit nombre, si j'en juge par leur rareté, sont faciles à reconnaître, en ce que la planche est généralement chargée de travaux serrés à la pointe sèche, ce qui change l'aspect de l'estampe, de manière à la faire prendre souvent pour une copie.

On lisait sur le dos d'une des épreuves de cette retouche ces mots écrits de la main de Pierre Norblin : (( Epreuve de la planche originale de Rembrandt^ que moi, indigne^ j'ai osé retoucher, )>

On a de la Petite Tombe une copie trompeuse, d'autant plus trompeuse qu'elle est faite librement et dans le même sens que l'original. Je la crois de Dietrich, et c'est aussi l'opinion d'hommes compétents. Cependant je dois dire que dans l'œuvre de Dietrich, au Cabinet des estampes de la Bibliothèque , il existe une autre copie de la même pièce, laquelle est en contre-partie et n'est pas trompeuse le moins du monde. Il faut croire que Dietrich l'exécuta dans son extrême jeunesse , et la recommença plus tard ; car la seconde rappelle tout à fait la pointe légère et sûre de ce graveur qui, dans ses eaux-fortes comme dans ses tableaux, eut à un si haut degré le talent de l'imitation. Il convient d'avertir les curieux que cette copie trompeuse

présente quelques dilférences matérielles : par exemple, le profil droit de la colonne qui s'élève derrière le Christ est nettement dessiné dans l'original , et d'un contour indécis dans la copie; l'homme au turban, vu par le dos, est placé dans l'original à une distance de cinq millimètres du bord de la planche, et de sept environ dans la copie. La marche sur laquelle pose ce personnage se termine par un angle qui est dans l'original presque aigu, et dans la copie fort arrondi. Enfin, la toupie qui touche presque à l'enfant dans l'original en est distante, dans la copie^ de deux millimètres Je ne parle pas du caractère des têtes, qui

n'a pas été imité, parce qu'il était vraiment inimitable, dans cette belle composition, exécutée avec le génie d'un artiste et tout imprégnée du vrai sentiment de l'Evangile.

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