Les Trois Croix
Ce morceau, qu'on appelle ainsi pour le distinguer de la pièce, plus petite, intitulée : Jésus en croix entre deux larrons^ fait pendant au n° 52 qui représente Jésus-Christ montré au peuple. On voit ici, comme dans la petite estampe, Notre-Seigneur crucifié entre les deux larrons : il est vu de face vers le milieu de la composition. Les deux larrons, placés à égale distance, de chaque côté, sont presque de profil. Un des disciples, saint Jean, embrasse le pied de la croix sur laquelle Jésus est cloué. Au bas de cette même croix, on distingue la Vierge évanouie dans les bras des saintes femmes. Entre le Christ et le bon larron, qui est à sa droite, sont deux cavaliers armés de lances. Auprès d'eux est un troisième cheval qu'on amène vers la gauche de l'estampe , tandis que le cavalier qui le montait, met un genou en terre et regarde vers Notre-Seigneur, les bras étendus. Au milieu , sur le devant , deux vieux Juifs descendent le Calvaire et paraissent fuir en dirigeant leurs pas vers la droite. Ces figures sont ébauchées, et seulement dessinées au trait. Sur la gauche, un peu vers le bas de la planche, on remarque un groupe composé d'un vieillard affiigé et de quelques personnes qui l'emmènent. On lit au milieu du bas, un peu vers la gauche : Rembrandt f. 1653. Fort rare.
Bartsch et Claussin n'ont connu que trois états de ce morceau; j'en trouve cinq.
Premier état. Il est de la plus grande rareté. La tôte du vieillard affligé que quelques personnes emmènent vers la gauche , n'est qu'au trait. La figure qui est près du bord droit de la planche, derrière un buisson , et dont on ne voit qu'une partie, n'est couverte que d'une simple taille. Il n'y a ni nom ni année.
Deuxième état. La figure qui est près du bord droit de la planche est couverte de contre-tailles. Sans nom ni année, f^omme le précédent. État non décrit.
Troisième état. Le nom de Rembrandt et la date de 1653 sont ajoutés vers le milieu du bas. La tête du vieillard affligé que l'on emmène sur la gauche, est finie et très-ombrée, au lieu de n'être qu'au simple trait , comme dans les épreuves antérieures. Cette épreuve est aussi extrêmement rare.
Quatrième état. Il difîère presque entièrement des trois autres. Toutes les figures sont changées , et groupées presque différemment, à l'exception du Christ en croix , et du bon larron qui est sur la gauche. Les trois crucifiés sont ombrés, et le mauvais larron, qui est sur la droite de l'estampe, se perd dans l'obscurité. Le groupe des chevaux est aussi plus chargé de noir, et présente de notables changements. Celui qui est à gauche se cabre. La tête du cheval qui est le plus près de la croix du Christ, est tournée vers la droite. A la place du cheval qu'un valet conduisait vers la gauche, il y en a un autre dirigé vers la droite, et qui porte un cavalier. Le groupe du vieillard affligé et des personnes qui l'emmènent est entièrement effacé , ainsi que l'un des deux Juifs qui descendent le Calvaire. Celle de ces deux figures qui est à droite, reste la même, mais plus noire; le nom du peintre et la date sont devenus invisibles. La planche est couverte de hachures rudement données en sens divers, et qui répandent sur tout le sujet la confusion et les ténèbres, principalement aux deux côtés et au bas de l'estampe. Rembrandt n'ayant pas ébarbé ces nouvelles hachures, les épreuves de ce quatrième état sont fort poussées en noir, surtout celles qui ont été tirées les premières. Encore fort rare.
Cinquième état. Il se distingue du précédent par l'adresse Frans
196 L'ŒUVKE DE REMBRANDT.
Carelse excudit, qu'on lit vers le milieu du bas. Je n'en ai vu qu'une seule épreuve : elle est au Brîtlsh Muséum. Non décrit.
Hauteur, 0,387 ; largeur, 0,451.
BARTSCH, 78. CLAUSSIN, 81. WILSON, 81.
Qui expliquera ce mystère? la sublimité, la poésie de l'Evangile n'ont jamais été mieux comprises que de notre temps, et Rembrandt, qui les a si profondément senties, n'a paru lui-même un grand poëte qu'aux générations présentes, à la jeunesse romantique du xix' siècle. Chose étonnante ! c'est quand la foi s'est affaiblie, c'est quand la religion s'efface et va disparaître, que tout à coup le sens des Ecritures nous touche , et , comme dit Rousseau, que la sainteté de l'Evangile parle à nos cœurs. Révélation tardive! Faut-il donc que la rédemption n'arrive que deux mille ans après le rédempteur?... Pourquoi le texte si longtemps incompris brille-t-il tout à coup en lettres de flammes? Nous voilà, sur la fin du christianisme, aussi attendris parles récits de l'apôtre, que si nous étions au commencement, au temps des martyrs. Il me semble en effet qu'à l'aspect de ces compositions de Rembrandt, nous rentrons dans le crépuscule du moyen âge, que les clartés païennes de la Renaissance se sont obscurcies, et qu'un voile de mélancolie s'étend sur toutes les nations de la vieille Europe. Et pourtant , c'est au xvii" siècle au moment où s'ouvre l'époque gréco-romaine de
Louis XIV, qu'il se trouve dans un coin de la ville d'Amsterdam, ville à moitié juive, un homme, un grand peintre, qui, pour la première fois, saisit le côté humain du christianisme, pénètre le sens des paroles de Jésus, et découvre cette ineffable poésie, cette tendresse qui avaient échappé aux plus grands maîtres de la catholique Italie. Encore une fois, Rembrandt est le seul artiste, peut-être, qu'ait visité l'inspiration chrétienne. Voyez ses contemporains : Poussin traite les sujets de la religion en philosophe; les peintres italiens s'occupent de mythologie; le Dominiquin, le Guide, cherchant avant tout la beauté, peignent F Aurore et les Jeux de Diane; Ribera et Zurbaran ne songent qu'à faire frémir le spectateur par la représentation de supplices les plus atroces ou de la grossière terreur des moines ; Murillo s'abandonne aux douces visions d'un pieux enthousiasme, d'une dévotion exaltée... mais personne ne fait entrer dans l'art le véritable génie du christianisme; personne ne paraît comprendre l'humaine divinité de Jésus-Christ. Rembrandt seul remonte à l'interprétation des grandes hérésies du moyen âge, en même temps que, par un pressentiment héroïque, il vient rejoindre la pensée moderne. Et il se trouve que cette manière de sentir est bien autrement poétique que la poésie consacrée.
Par un de ces jeux de clair-obscur familiers à son génie, Rembrandt va idéaliser ce spectacle ignominieux
du gibet, en y faisant tomber une lumière surnaturelle. D'abord, c'est un jour blafard qui éclaire les victimes et les bourreaux. Il n'y a d'achevé, ou du moins, il n'y a de travaillé encore , que la foule de peuple qui se presse derrière les cavaliers romains, et le groupe du vieillard affligé que l'on emmène : ce vieillard est sans doute Simon le Gyrénéen, qui aida Jésus à porter sa croix sur le Calvaire. Le reste n'est qu'une indication toute de génie, dans laquelle la pointe du peintre, allant droit à l'expression des plus intimes sentiments de l'âme, la rencontre en quelques traits et du premier coup. Sans modelé, sans ombres, avec un simple contour, rapide comme les battements de son cœur, Rembrandt exprime les émotions diverses de tous les acteurs de ce grand drame, l'évanouissement de Marie, la douleur des disciples, la tendresse de saint Jean qui embrasse la croix, prêt à recevoir le dernier soupir de son Maître, la frayeur des pharisiens qui s'enfuient les jambes vacillantes, la conversion du centenier, l'éternelle brutalité des soldats, et peut-être les remords du traître Judas , qui se prosterne à terre , repentant et désespéré. Mais, voulant suivre la sublime agonie du Nazaréen jusqu'à l'accomplissement du sacrifice, Rembrandt va représenter, sur la même planche de cuivre, le dernier acte de cette tragédie, je veux dire le moment où Jésus ayant poussé un grand cri, le cri de la mort, et dit : Tout est consommé, le soleil s'éclipse, la
terre se couvre de confusion et d'obscurité, le voile du temple se déchire, les rochers se fendent, les sépulcres s'entr'ouvrent. Et, en effet, dans le dernier état de sa planche peinte à l'eau-forte, le peintre a bouleversé presque toutes ses figures ; la plupart ont changé de place, le groupe du vieillard qu'on emmène a disparu; des chevaux se cabrent, qui ont renversé leur cavalier; le mauvais larron se couvre d'une ombre sinistre, une pluie de ténèbres tombe du haut des cieux sur cette scène d'iniquité, nubes pluant juslum, et l'œil ne distingue plus que l'image confuse d'un des pharisiens frappés d'épouvante, la silhouette des bourreaux, l'heureux scélérat qui a recueilli les prémices du sang de Jésus-Christ, et enfin la grande figure du Juste qui se dévoue pour l'humanité...
Sur la croix que son sang inonde, Un fou qui meurt nous lègue un Dieu.
(( Rembrandt, qui vivait au milieu d'une population nourrie de la Bible, dit un écrivain de nos jours, s'est inspiré, non pas tant des livres saints que de l'interprétation légendaire qu'en avait faite l'imagination du peuple, et c'est par là qu'il les a rajeunis. On ne sait pas combien tout sera nouveau quand nous aurons des artistes populaires... Quelle chose touchante de voir dans tous les artistes du Nord et (hi Midi, comment
200 L'œUVRE DE REMBRANDT.
chaque peuple veut être le peuple de Dieu, participer à la bonne nouvelle de l'Évangile, avoir le Christ de sa nation, de sa race, de son temps ! Que par nous ce miracle du cœur se renouvelle, qu'il se rajeunisse, quand partout il a vieilli ^. »