‹ L'¿uvre complet de Rembrandt (volume 2)Chapitre 58 sur 151 · Ecce Homo · texte numérisé non relu

Ecce Homo

Grand morceau en hauteur. On y voit Jésus-Christ de face et debout, exposé aux regards du peuple, et entouré de soldats. Il a les yeux levés au ciel et les mains liées devant lui. Sa tète est couronnée d'épines, et son corps est couvert d'un simple manteau attaché par le milieu avec une corde. Pilate, placé à droite sous un dais, le bras gauche étendu, parle à plusieurs Juifs, dont un, à genoux, tient le roseau qu'il doit présenter à Jésus-Christ. Au bas du trône de Pilate, un Juif étend la main droite vers la multitude qui occupe tout le bas de la gauche. Ce Juif, par son geste, semble vouloir apaiser le peuple qui demande la mort du patient , en lui promettant que Ton va crucifier Jésus-Christ. Le fond est riche en architecture. On y distingue vers la gauche une grande horloge. Le ciel est sombre. On lit dans la marge à gauche : Rembrandt, f. 1636, cum privile.. Ce morceau est fort recherché et se trouve difficilement, surtout beau d'épreuve.

Il y en a quatre états différents :

Premier état. Le groupe composé de Pilate, de quatre autres figures et du Juif qui étend la main vers le peuple, n'existe pas encore. Cette partie de la gravure n'est pas même dessinée au trait; elle est toute blanche. Le reste est cependant fort travaillé, même la partie inférieure de l'escalier, dans laquelle paraissent les figures de Juifs que l'on voit seulement en buste. Le ciel présente des parties claires, et la grande horloge que l'on distingue dans le fond, à gauche, et dont le cadran est très-visible, n'est pas couverte de contre-tailles. Cet état est presque unique. On ne le trouve, à notre connaissance, qu'au British Muséum qui en possède deux épreuves infiniment curieuses, dont l'une, provenant du cabinet de Barnard, a été retouchée par Rembrandt et porte des maculatures de bistre, évidemment faites dans l'ateher du peintre graveur.

Second état. Il est extrêmement rare. La planche est terminée, mais le visage du Juif placé au-dessus de celui qui tient le roseau,

n'est pas encore ombré de contre-tailles. On connaît les premières épreuves de cet état à quelques traits échappés dans la marge du bas, qui ne sont pas ébarbés. On lit dans cette marge, ces mots tracés à la pointe : Rembrandt cum privilegio.

Nota. Une très-belle épreuve de cet état, provenant de la collection Michel de Marseille, fut adjugée à la vente Debois, pour i ,093 fr. Mais depuis la vente Debois, qui eut lieu en 1843, les choses ont bien changé, et le prix des pièces rares s'est accru de beaucoup. Nous avons vu cette année même un amateur de Paris , M. Dreux, payer une superbe épreuve de ce môme état 1,400 francs.

Troisième état. Il est avec les contre-tailles sur le visage du Juif dont nous venons de parler. On ne peut nier que la planche ne soit plus parfaite dans cet état que dans le précédent, puisque la figure du Juif avançait beaucoup trop, et n'a été remise à son plan que par les contre-tailles dont le peintre l'a si hardiment sabrée.

Quatrième état. On lit dans la marge du bas à gauche : Rembrandt pinœit , Malbonse excudit ^ rue Saint - Jacques. Et à droite : Au-dessus de Saint-Benoît , à l'imprimerie de taille douce.

Hauteur, 0,550; largeur, 0,446.

BARTSCH, 77. CLAUSSIN, 82. WILSON, 82.

Rembrandt, on l'a vu, a traité une autre fois et tout différemment ce pathétique sujet de la présentation de Jésus-Christ au peuple. Dans le morceau précédent, il s'est figuré la scène vue de loin et s'est plus occupé de l'ordonnance et de l'expression par l'ensemble que du modelé des figures et de l'expression par le détail. Ici, le peintre s'est rapproché de la foule et semble avoir regardé de près les héros de son drame, depuis le plus vil jusqu'au plus noble. Il a vu et observé une à une ces physionomies d'Israélites et de Romains, et y a dé-

192 L'ŒUVRE DE HEMBHANDÏ.

mêlé, dans (outes leurs nuances, les sentiments qu'un tel spectacle devait éveiller en eux. Cruauté, bassesse, curiosité barbare, ironie grossière, et la lâcheté de Pilate et la brutalité de ses soldats, parmi lesquels cependant il en est un de compatissant et qui paraît secrètement averti de la grandeur du Fils de l'Homme, rien de tout cela n'a échappé à l'esprit de Rembrandt, à son regard de philosophe, à sa pointe de graveur.

Les nombreux dessins de ce grand peintre qui sont répandus dans les collections de l'Europe, et que nous connaissons par des fac-similé ou des gravures, peuvent nous faire juger que Rembrandt se prépara par des études sérieuses à l'exécution de cette belle planche, la plus considérable de son œuvre. Il n'est pas une seule des figures de premier plan, de celles qui composent le groupe placé dans la lumière, qui n'ait été l'objet d'une étude à part. Rembrandt en a cherché les modèles, non pas dans son imagination, mais dans la nature. Le quartier des Juifs, qu'il habitait à Amsterdam , lui a fourni cette variété de types dans une même race, qu'il n'aurait pu rencontrer nulle autre part, ces têtes marquées à l'empreinte du fanatisme, ces jeunes hommes à la barbe fine et frisée, à la peau luisante, ces vieillards enfumés, squalides et rances, qui alfichent à la fois de la misère et du luxe, qui sont revêtus de fourrures précieuses et d'habits troués, de linge sale et de pierreries. Et quelle foule ! Comme elle est épaisse, remuante

NOUVEAU Ti:Sl AxMENT. 193

et ondoyante! Les archers la rudoient, les soldats la contiennent ou la menacent; les femmes s'y étoufïent, les enfants se cramponnent aux angles des maisons pour échapper à la presse; on croit entendre rugir toute la populace de Jérusalem. Rembrandt, dans ce tableau, a représenté la foule en masse, telle qu'elle se montre à nos regards ; mais en la tenant tout entière dans l'ombre, il n'a pas manqué de faire tomber un rayon de lumière sur quelques têtes remarquables du premier plan, et de les mettre en relief, comme nous les voyons en pareil cas dans la réalité même. Parmi tous ces hommes échauffés par le spectacle d'un condamné et par la promesse d'un supplice, on peut en distinguer un dont les cheveux sont collés sur son front par la sueur, et dont le geste violent et le visage ignoble expriment avec la dernière énergie la dureté dans l'abrutissement. C'est une de ces ligures qu'on se souvient d'avoir vues quelque part, aux jours du danger, et qui restent gravées pour la vie dans le souvenir. Mais afin de lier la masse obscure avec le groupe le plus lumineux du tableau, Rembrandt a placé sur les degrés du perron, où les soldats exposent Jésus-Christ, un jeune homme au visage efféminé, oblong et mielleusement féroce, qui, étendant le bras sur la multitude émue, semble l'apaiser en l'assurant que la victime attendue lui sera bientôt livrée. Enfin, après nous avoir montré tout exprès tant de physionomies où se peignent

194 L'ŒUVRE DE REIVIBKANDÏ.

la barbarie, la lâcheté et la bassesse, le peintre nous fait revenir à cette belle figure du Christ, qu'illumine un rayon d'en haut ; figure empreinte de toutes les souffrances humaines, et qui , ainsi comprise dans son expression de dévouement, de douce ironie et de douleur, est bien plus touchante, plus sublime que ne la comprirent jamais les peintres italiens, à l'exception du grand Léonard.

Page 1