La grande Descente de Croix
Grand morceau en hauteur, faisant pendant à WEcce Homo. Le sujet est éclairé par des rayons qui tombent du ciel directement sur le groupe de ceux qui sont occupés à descendre Jésus-Christ de la croix. On voit dans le haut un homme appuyé sur une des traverses de la croix, qui se penche et tient de la main droite le linceul dans lequel on doit poser le corps du crucifié. Il y a de chaque côté un homme sur une échelle ; l'un d'eux soutient le bras gauche du Sauveur, l'autre lui soulève le bras droit. Au-dessous sont deux hommes vêtus de noir qui reçoivent le corps. A côté , vers la gauche, est un Juif debout, vu de profil, coiffé d'un turban dont les bouts pendent par derrière, et couvert d'un manteau brodé et doublé de fourrure ; il a la main droite posée sur son bâton. On suppose que ce Juif représente Joseph d'Arimathie. Du même côté, dans le lointain , on voit la ville de Jérusalem. Au bas de la droite, sont un homme à genoux et deux des saintes femmes qui étendent un tapis pour y déposer le corps de Jésus-Christ , et derrière elles on remarque plusieurs spectateurs qui paraissent émus de cette triste scène. Dans la marge du bas, on lit : Rembrandt /. cum priviL, 1633, et vers la droite : Amstelodami Hendriciis Flenbnrgensis excxidebat.
Rembrandt a gravé deux fois ce sujet, et sur deux planches différentes, ainsi que l'a fait observer Wilson. La première fois, ayant trop chauffé sa planche, il en brûla le vernis; mais il grava son sujet sans se douter de cet accident , dont il n'aperçut les suites fâcheuses qu'au moment où il versa l'eau-forte sur la planche. Il fut alors obligé d'ôter l'eau-forte précipitamment, mais il était déjà trop tard, et la gravure, mordue à travers ce vernis écrasé, présentait une saleté générale sans aucun ménagement de clair : il fallut la recommencer.
De cette première gravure ainsi manquée, et qui était cintrée
par le haut, on ne connaît que trois épreuves : une qui est au Cabinet des Estampes, à Paris, une autre qui est au British Muséum, et une troisième qui est au musée d'Amsterdam. Celle-ci provient de la vente Verstolk, où elle fut adjugée pour 250 florins. M. Verstolk l'avait achetée à la vente de M. Robert Dumesnil, qui la tenait de Claussin, lequel l'avait obtenue comme double, du Cabinet des Estampes de Paris, par voie d'échange.
La seconde planche sur laquelle Rembrandt reproduisit son sujet, était plus grande d'un pouce environ et de forme carrée par le haut, au lieu d'être cintrée, comme l'était la première. Il fit quelques changements à sa composition, notamment dans les deux figures du fond qui s'aperçoivent sur la droite, entre le vieillard nu-tête qui a les mains jointes, et le vieillard en bonnet qui avance la main gauche. L'une de ces figures, ou plutôt de ces têtes, qui était de face dans la première planche , est de profil dans celle-ci : l'autre, qui a un mouchoir sur les yeux, dans la seconde planche, ne l'avait pas dans la première.
Il existe quatre états de cette seconde planche :
Premier état. Les deux hommes vêtus de noir qui reçoivent dans leurs bras le corps de Jésus-Christ, ont les jambes ombrées d'une seule taille. Fort rare.
Deuxième état. On remarque des contre-tailles sur les jambes des deux hommes vêtus de noir qui reçoivent le corps.
« Cette épreuve, dit Claussin avec raison , n'a pas la finesse et le « brillant de la précédente , quoique plus forte de ton , ce qui me « fait présumer que Rembrandt aurait pu la remordre, surtout « dans les parties les plus ombrées, où l'on trouve une dureté qui « n'est point dans l'autre. Elle est également avant l'adresse et ne « se trouve pas communément. »
Troisième état. On lit en bas l'adresse de Hendricus Vlenburgensis, d'Amsterdam.
Quatrième état. Avec l'adresse de Justus Danckerts.
Hauteur, 0,541; largeur, 0,410.
BARTSCH, 81. CLAUSSIN, 83. WILSON, 83-84-
En écrivant la vie de Rembrandt dans V Histoire des Peintres, nous avons déjà parlé de cette composition. Qu'il nous soit permis de reproduire ici le jugement que nous en avons porté dans cet ouvrage ' : (( Combien de fois la peinture n'a-t-elle pas représenté la tragédie du Calvaire? Depuis Daniel de Vol terre jusqu'à Rubens, combien de peintres n'ont-ils pas choisi surtout le moment où le Christ mort descend du gibet ? Eh bien! dès que Rembrandt aborde le même sujet que ces grands maîtres, il le met en scène avec une sublimité imprévue. A la considérer du haut de ces convenances qu'on appelle le style, le costume, les nobles traditions, la Descente de Croix serait sans doute un tableau insoutenable : la tête et le corps du crucifié sont d'une affreuse laideur. Les hommes qui l'ont décloué, ceux qui tiennent le linceul ou qui supportent dans leurs bras le cadavre tombant , les spectateurs de la scène , les trois Maries , appartiennent par leur accoutrement bizarre et déchiré, par leurs coiffures et leurs formes, aux espèces les moins nobles, les plus déchues. Debout, sur le premier plan , dans une attitude d'indifférence, se pose une sorte de bourgmestre coiffé d'un turban et couvert d'un manteau brodé, doublé de fourrures. Il appuie sa main sur une canne
1 . Histoire des Peintres de toutes les écoles, depuis la renaissance Jusqu'à nos jours. Paris, veuve Uenouard, rue de Tournon, 6.
de commandement, et ressemble si bien à un commissaire qu'aurait envoyé la justice pour assister à l'enlèvement du cadavre, qu'on pourrait se croire à la morgue de Jérusalem. Mais Rembrandt, par un coup de maître , va prêter à cette scène de deuil une étonnante poésie. Voici qu'une lumière tombe d'en haut, comme un regard de Dieu , sur le corps de la victime. Une pluie de rayons perce l'obscurité du ciel et inonde le tableau , tandis que la triste Jérusalem paraît noyée là-bas dans les demi-teintes, une clarté glorieuse fait vivre et resplendir l'image de la mort. Ces serviteurs en guenilles n'ont plus rien de vulgaire : on ne remarque plus que leur geste expressif, leurs précautions délicates et passionnées , leur douleur. Et comme elle est sentie ! comme elle est profonde ! Quel contraste entre l'impassibilité de l'homme à turban et la tendresse des pauvres , entre ce Juif brillant d'hermine, de paillettes et d'or, et ces misérables qui sont si pleins d'âme sous leurs haillons ; véritable troupeau du Christ, dont un supplicié sera le dieu. Voilà comment il est prouvé que la noblesse ne tient pas seulement aux formes, mais au sentiment qui les anime. La représentation de quelques chrétiens émus ou pleurant aux funérailles de leur Dieu , pouvait bien se passer de la beauté antique, de la beauté païenne. Il suffisait de souffler une âme au tableau, et c'est ce qu'a fait Rembrandt en y jetant la lumière de son génie. Com-
ment ne pas s'intéresser à une telle scène, quand le ciel même s'y intéresse ! »
Rembrandt a fait un tableau de cette composition , et ce tableau, qui est dans la Pinacothèque de Munich, est cintré comme la première des deux planches que nous venons de décrire ; la composition est la même, sauf quelques accessoires : seulement le parti de lumière est différent. Dans la peinture, le rayon principal ne tombe que sur le Christ, mais Rembrandt, sentant bien qu'une estampe doit avoir une plus grande somme de clair qu'un tableau, a changé son effet dans la gravure, en élargissant sa lumière, et il a trouvé ainsi une autre façon d'étonner le spectateur et de l'émouvoir.