Jésus mis au tombeau
Ce morceau fait pendant au n® 58, la Descente de croix au flambeau. Il se compose de douze figures. On voit au bas de la droite les disciples qui ensevelissent le corps de Jésus-Christ enveloppé d'un linceul. Sur le devant, à gauche, sont les trois Maries qui pleurent sa mort. Au-dessus paraissent trois personnages debout, dont le plus remarquable est un vieillard à barbe blanche, Joseph d'Arimathie, sans doute, qui appuie ses deux mains sur un bâton et regarde le cadavre. Dans le fond se dessine une voûte cintrée, au bas de laquelle s'avance un appui de pierre où sont placées deux têtes de mort. Au-dessus de cette voûte se distingue une grande arcade qui touche à l'extrémité supérieure de la planche. Cette pièce est rare. Elle est sans nom et sans date. Les épreuves qu'on en trouve sont variées d'effet, mais elles diffèrent entre elles plutôt par la manière dont elles sont imprimées , que par des changements véritables. Il n'y a que trois sortes d'états essentiellement distincts, c'est-à-dire produits sur le cuivre même par le travail de la pointe ou de l'eau-forte.
Premier état. Il est à l'eau-forte pure : il y a beaucoup de parties claires; la paroi du caveau, entre la Vierge et le disciple vu de dos, est toute blanche. Les ombres ne sont qu'ébauchées; le haut du fond est gravé d'une simple taille. Très-rare.
Il y aune épreuve de ce premier état avec une teinte imitant un lavis à l'encre de Chine. Cette teinte qui couvre les ombres et la figure vue de dos, et qui, dans le fond, descend jusqu'aux têtes do mort, est obtenue avec du noir d'imprimeur légèrement étendu sur le cuivre au moment de l'impression.
A la fameuse vente du ministre d'État, Verstolk de Soelen , qui eut lieu à Amsterdam, en 1847, on vit une épreuve teintée de ce premier état, qui présentait dans le fond des fenêtres gothiques. Cette épreuve, qui passait pour unique, fut vendue 90 florins. Elle est aujourd'hui au musée d'Amsterdam.
Deuxième état. La planche est partout couverte de doubles et triples hachures , notamment sur toute la paroi du caveau entre la Vierge et le disciple vu de dos; des tailles sont ajoutées horizontalement sur la partie droite du linceul.
On connaît plusieurs épreuves de cet état. La première est imprimée de la façon ordinaire. La seconde est teintée partout à l'impression, comme nous l'avons dit plus haut. On remarque une partie claire auprès des têtes de mort, sur le bord droit de la planche. La troisième, également teintée, ne présente de clair que sur le linceul du Christ. On y distingue mieux les détails. On aperçoit au-dessus des têtes de mort un reflet sur lequel elles se détachent en noir. La quatrième est toute noire. Les figures sont teintées; on ne reconnaît que celles qui sont autour du corps. La petite voûte au-dessus des têtes de mort se dessine en demi-teinte sur l'obscurité du fond.
Ces quatre épreuves, qui ne constituent pas des états, mais seulement des différences obtenues par l'imprimeur, ont été décrites sommairement dans la Revue universelle des Ârts^ par M. Kleinkhamer, conservateur au musée d'Amsterdam.
Troisième état , non décrit. Des tailles horizontales sont ajou-
L'eEUVRR i)E REMBRANDT.
tées au haut de la droite, sans remplir la totalité de l'angle; ces tailles dépassent le cintre de la voûte, et sont destinées à en perdre le contour. Il s'en trouve des épreuves où quelques clairs vifs sont ménagés sur le linceul , sur les têtes des deux disciples qui soutiennent le corps, sur la joue et la main de la Vierge, sur les mains et le visage de Joseph d'Arimathie.
Hauteur, 0,162; largeur, 0,180.
BAIITSCH, 86; CLAUSSIN, 90; wn.soN, 91.
C'est uniquement par son extrême rareté que les amateurs recherchent le premier état de cette estampe, qui n'est, à vrai dire, qu'une préparation brutale pour arriver à un effet prémédité. Si Rembrandt s'est contenté ici d'indiquer le geste de chaque personnage et son attitude par quelques traits grossiers, sans s'occuper des contours ni du détail, c'est qu'il avait l'intention de plonger toute cette scène dans l'obscurité, de noyer dans l'ombre ces contours. Quand- on veut obtenir des teintes sourdes et des noirs profonds , il importe de préparer largement sou eau-forte, afin qu'il reste une certaine transparence dans la gravure, en dépit des travaux additionnels de la pointe sèche. C'est ce qu'a fait Rembrandt.
Les amateurs qui possèdent ou qui ont vu les états postérieurs de cette planche, et qui savent quel admirable parti en a tiré le peintre, seront satisfaits sans doute que nous en ayons reproduit l'ébauche, non-seulement pai'co (|ii'e!leosl rare, mais pai co qu'elle montre
par quelles variations a dû passer ce tableau funèbre , avant de produire l'impression que Rembrandt luimême avait ressentie en la composant. Car cette histoire de la passion de Jésus-Christ, Remljrandt l'a suivie pas à pas avec le sentiment religieux d'un chrétien, avec l'émotion d'un poëte, et c'est comme moyen d'exprimer cette émotion, qu'il a choisi un effet si mystérieux de clair-obscur. Dans le morceau qui précède, nous avons vu passer à la clarté du jour le brancard sur lequel les disciples portaient le corps de leur Dieu. Ici nous sommes entrés avec les saintes femmes dans la grotte du sépulcre. L'inhumation se fait sous une voûte éclairée par un flambeau qu'on ne voit point, et une vive lumière frappe d'abord les parois du caveau ; mais bientôt, par une suite d'estampes qui ne seront que des épreuves variées d'une même gravure , Rembrandt va exprimer tout ce qui se passe dans son imagination émue. Il semble qu'à mesure que le corps descend dans la tombe, la lumière descend aussi, qu'elle diminue et s'affaiblit insensiblement; tout se confond peu à peu , tout s'efface ; et à la quatrième épreuve les figures et le cadavre paraissent enveloppés comme d'un suaire d'obscurité sinistre; les lumières sont éteintes, la nuit du tombeau a commencé. Il ne reste plus sur cette gravure inimitable qu'une réverbération des flambeaux disparus , un reflet lointain , sourd, presque invisible de quelque cijose qui fut la
L'QEUVKE DE REMBRANDT.
lumière, un vague souvenir de quelque chose qui fut la vie...