Les Pèlerins d'Emmaiis (en petite dimension
Pièce nommée : Les petits Pèlerins d'Emmaiis.
Jésus-Christ est assis à table avec deux disciples, devant lesquels il rompt le pain. Sa lête est environnée d'une auréole lumineuse. Il est placé sur la droite de l'estampe , ayant un chien à ses pieds, sur le devant. Le disciple qui est à sa droite, et qui est nu-tête et vu de face, coupe un gigot qu'il tient de la main gauche. Le second disciple, coiffé d'un haut bonnet, est assis dans un fauteuil, tout à fait sur la gauche, vis-à-vis de Jésus-Christ. Ses mains sont jointes et élevées comme celles d'un homme qui prie. En regardant avec beaucoup d'attention la partie noire du fond de l'estampe, on distingue avec peine une quatrième figure perdue dans l'ombre, et qui semble être celle d'un serviteur. Sur le devant de la gauche, aux pieds du disciple assis dans un fauteuil, on remarque un bâton et un havresac. Au milieu d'une petite bande claire, qui est dans le bas, on lit : Rembrandt f. 1634.
Premier état. Ayant des tailles horizontales au-dessous de celles qui existaient déjà sur le pied de la table.
Second état. Le pied de la table a été couvert de contre-tailles, dans toute sa longueur, jusqu'à la lumière.
Hauteur, y compris la bande claire du bas, 0,i01 ; largeur, 0,072
BARTSCH, 88. CLATTSSIN, 92. WILSON, 93.
« Et comme ils furent près de la bourgade où ils allaient, il faisait semblant d'aller plus loin ; mais ils le forcèrent, en lui disant : Demeure avec nous, car le soir approche et le jour commence à baisser; Il entra donc pour demeurer avec eux.
(( Et il arriva que, comme il était à table avec eux, il prit le pain et il le bénit, et l'ayant rompu, il le leur distribua. Alors leurs yeux, furent ouverts, en sorte qu'ils le reconnurent, mais il disparut de devant eux. ))
Rembrandt a lu plus d'une fois ce texte de l'Écriture, et plus d'une fois il a vu s'éclairer dans son imagination le drame héroïque et humain que l'Évangéliste avait su peindre en si peu de mots. Des deux estampes qu'il a inventées et gravées sur ce sujet, celle-ci me semble la meilleure. Gomme toute la scène est bien renfermée dans ce petit espace ! On ne saurait y rien ajouter ni en retrancher rien. Jésus-Christ est Dieu, et l'auréole qui environne sa tête, émanation rayonnante de sa pensée, lui donne un caractère divin; mais il est homme aussi, et dans l'intimité de ce repas frugal avec ses deux disciples, il rompt le pain comme ferait un ami, il partage avec eux comme un frère. Ainsi, le grand symbole de la fraternité, qui est au fond même de la doctrine du Christ, est exprimé ici de deux manières , dans la simplicité d'une action réelle et dans le sens idéal d'un emblème. Tandis que la présence du chien du logis donne à la composition un aspect familier et touchant, comme si le peintre eût voulu dire que les races inférieures de la création doivent obtenir leur part du pain rompu et être admises au banquet de la charité universelle , le nimbe
rayonnant, qui éclaire le tableau, élève à la hauteur d'un précepte divin, d'une religion, l'acte d'un maître qui se met en communion avec ses disciples, d'un ami qui fraternise avec ses amis.
Rembrandt, disons-nous, a plus d'une fois traité ce sujet. Non-seulement il en a composé deux estampes différentes, mais il l'a dessiné de plusieurs manières. Ainsi, Houbraken, dans son Grand Théâtre des Peintres, a inséré une gravure faite d'après un dessin de Rembrandt , qui représente également le Christ avec les disciples d'Emmaûs Mais cette fois le peintre s'est attaché à rendre le passage de l'Écriture qui dit : « Alors leurs yeux furent ouverts, et ils le reconnurent ; mais il disparut de devant eux, )> La figure du Christ est absente, en effet, dans le dessin sublime dont je parle, et sur le siège d'où elle vient de disparaître, on ne voit plus qu'une lueur mystérieuse, fantastique, très-bien expliquée cependant par le geste d'étonnement et de frayeur que font les deux disciples, en voyant les derniers rayons d'une impalpable lumière, à la place où tout à l'heure ils ont touché la main d'un ami et entendu sa voix. Je ne sache pas que l'art italien se soit élevé jamais à une telle poésie. Elle ne peut être trouvée que par ces rares grands hommes dont le génie se développe en silence, au sein du
1. On trouve un pareil dessin h l'état fl'éhauche dans les îmitotlonfi do âesfiim de Plnos Van Amstel.
L'ŒUVRR DE REMBRANDT.
recueillement que procurent les pâles journées d'hiver, dans les brumeuses contrées du septentrion.