‹ L'¿uvre complet de Rembrandt (volume 2)Chapitre 75 sur 151 · Le Baptême de V Eunuque · texte numérisé non relu

Le Baptême de V Eunuque

L'Eunuque de la reine de Candace baptisé par saint Philippe. Il est placé sur le devant, un peu vers la droite, un genou en terre et les mains jointes. Il est vu de profil et dirigé vers la droite. Saint Philippe, debout et vu de face, lui administre le baptême. Un petit Maure qui porte le manteau et le bonnet du néophyte, se tient derrière lui. Vers la gauche, un homme à cheval armé d'une pique, la main droite sur la hanche, le coude en avant , semble regarder la cérémonie avec surprise. Entre son cheval et le petit Maure, il y a un chien. On aperçoit, dans le fond, le chariot de l'Eunuque attelé de trois chevaux, et gardé par deux conducteurs, dont l'un tient aussi une pique. Un parasol est attaché sur le haut du chariot. A la droite, s'élève une montagne boisée. Au bas de l'estampe, du même côté, est écrit: Rembrandt, et au-dessous/. 1641.

Ce morceau est aussi peu rare que le précédent, et il a fait parti du même fonds; Claussin y a remarqué deux états, et c'est lui qui les a décrits le premier.

Premier état. La petite chute d'eau qu'on aperçoit dans le fond à droite {à la hauteur du genou de l'Eunuque), est presque blanche:

le fond lui-même est sale et présente en plusieurs endroits de légères barbes. Les épreuves de cet état sont brillantes et très-rares.

Deuxième état. Les parties blanches de la petite chute d'eau sont couvertes de hachures fines ; le fond de la planche est nettoyé, et les barbes ont disparu.

Hauteur, 0,114; largeur, 0,182.

BARTSCH, 98. CLAUSSIN, 101. WILSON, 103.

Rembrandt excelle surtout dans ces croquis rapides où il jette tout son feu et où il ne met que la fleur de sentiment qui l'anime. C'est du premier coup et presque sans repentir qu'il trace sa composition sous la dictée de l'apôtre. « Et comme ils continuaient leur chemin, ils arrivèrent à un lieu où il y avait de l'eau, et l'eunuque dit : (( Voici de l'eau; qui est-ce qui empêche que je ne sois baptisé ? » Et Philippe dit : « Si tu crois de tout ton cœur, cela t'est permis, )> et l'eunuque répondant dit : (( Je crois que Jésus-Christ est le fils de Dieu. ))

« Et ayant commandé qu'on arrêtât le chariot, ils descendirent tous deux dans l'eau, Philippe et l'eunuque ; et Philippe le baptisa. »

La voilà donc exprimée en quelques traits, cette belle scène d'une couleur biblique, et cependant rien n'y laisse à désirer : ni le choix des types , ni la convenance des caractères et du geste, ni la vérité des costumes, ni l'indication des riches équipages de l'eunuque, qui était, dit l'Ecriture, un des principaux sei-

gneurs de la cour de Gandace, reine des Éthiopiens, commis sur toutes ses richesses. Impossible de mieux caractériser la race nubienne que ne l'a fait Rembrandt dans la personne de cet eunuque aux lèvres épaisses et proéminentes, au nez épaté, aux cheveux crépus et courts, j'allais dire au teint basané, car tout blanc qu'il est dans la gravure, l'imagination le voit brûlé par le soleil. Et quelle différence entre le type africain et le type juif , entre l'apôtre et le néophyte! Le petit nègre lui-même se distingue de son maître par une physionomie fort bien nuancée. Mais je ne connais pas de figure mieux campée, mieux réussie que celle de l'écuyer de l'eunuque, qui regarde la cérémonie d'un air si étonné et en même temps si dédaigneux. En voyant ce barbare dont le casque est rehaussé d'une aigrette et couvert de plumes, si fier sur sa monture aux riches harnais, avec son arbalète, son sabre courbe, sa pique et ses flèches, nous nous reportons aux bords du Nil d'où vient la noire caravane ; nous voyageons à côté de ce grand seigneur qui lisait gravement le livre du prophète Isaïe quand il a rencontré l'apôtre. Le parasol attaché au chariot dit assez que la scène se passe dans les contrées du soleil, et l'on sent bien que l'équipage en forme de trône d'où l'eunuque vient de descendre, doit être incrusté d'ivoire, doit porter de la myrrhe, du cinnamorae et de la poudre d'or.

Nous voyons de quelle manière Rembrandt savait faire usage des armes arabes ou indiennes , des costumes orientaux, des cartes, des moulages^ des estampes de toute espèce et des ustensiles de tout genre qui remplissaient, qui ornaient sa demeure. Tant d'objets n'avaient pas été rassemblés chez lui dans un but de vaine curiosité; c'était un arsenal où son génie allait puiser des accessoires expressifs ou pittoresques, des détails significatifs et quelquefois éloquents, ce que nous appelons enfin la couleur locale.

Page 1