Saint Jérôme lisant au pied d'un arbre
Le saint, assis sur un tertre, au pied d'un grand arbre, est occupé à lire les Écritures ; il est placé au milieu de la planche et dirigé vers la droite. Au bas du tertre, le lion que l'on voit de profil dans toute sa longueur, marche et dirige ses pas vers la droite. Dans
1. Nous avons vu à Rome, dans la Via del Bahuino, à Tétalage d'un marchand de curiosités, une épreuve de la Mort de la Vierge de Rem- Lrandt, au lias de laquelle on avait écrit : la Mort de saint Louis , roi de France : La Morte di San Luigi , re di Franeia, incisa a Vaqua forte, da Rembrandt! Le fait nous est demeuré dans Tespiit à cause de cette autre circonstance, qu'à la porte de ce marchand de curiosités, M. Etienne Durand se cassa la jambe. M. Etienne Durand est le célèbre amateur dont la collection, achetée par le gouvernement français, forme aujourd'hui Je noyau de notre musée étrusque, au Louvre.
le coin du même côté, il y a une tête de mort, auprès de laquelle est gravée la date de 1654, et dans l'autre coin, celui de gauche, on lit, non sans difficulté, Rembrandt f.
Cette pièce est assez rare. Il en existe une bonne copie en sens inverse. M. Robert Dumesnil, dans un de ses catalogues de vente, indique un premier état qui serait reconnaissable à un reflet trèsdistinct le long du dos du saint. Nous croyons que ce prétendu reflet n'est qu'une tache blanche provenant de l'afi'aiblissement des travaux par Teffet du tirage, et que cette tache, au lieu d'indiquer un premier état , est au contraire la marque des épreuves postérieures.
Hauteur, 0,108 ; largeur, 0,090.
BARTSCH, 100. CLAUSSIN, 103. WILSON, 105.
Rembrandt a toujours eu de la prédilection pour cette grande figure de saint Jérôme. Il l'a gravée jus-
'qu'à sept fois, et c'est le seul docteur de l'Église dont il se soit occupé. Le puissant et fier génie de cet anachorète l'avait frappé et lui imposait. Il aimait à reporter sa pensée vers ces thébaïdes où tant d'hommes forts inaugurèrent l'ascétisme chrétien, où saint Jérôme, en particulier, après avoir lutté contre les tentations
, de la sensualité mondaine, finit par se rendre maître de lui-même, et composa ses mâles écrits contre les Ariens, ses lettres à sainte Pauîe et à Léta , sa traduction des Évangiles et ses polémiques contre Jovinien et contre Pélage. Deux fois Jérôme, poussé par une secrète inquiétude , se retira au désert ; la première fois, ce fut en Syrie, dans le diocèse d'Antioche, en une affreuse solitude appelée Chalcis. Il y passa quatre
ans, occupé des pratiques de la pénitence et de la plus pénible de toutes les études, celle de l'hébreu. La peinture qu'il fait lui-même de la vie qu'il y menait, est pleine d'énergie et de couleur, et je ne m'étonne pas que le caractère de ce héros du christianisme naissant ait séduit tant de grands artistes : Titien, Raphaël, Ribera, Rembrandt et bien d'autres.
« Lorsque j'étais jeune, dit-il, quoique enseveli dans le désert, j'étais si tourmenté par la violence de mes passions et par l'ardeur de la concupiscence que je ne me sentais pas assez de force pour résister. Je faisais ce que je pouvais pour éteindre ce feu par de grandes abstinences; mais cela n'empêchait pas que mon esprit ne fût continuellement agité par de mauvaises pensées. Pour me vaincre, je me fis le disciple d'un moine, qui de juif s'était fait chrétien, et moi qui avais tant aimé les sages préceptes de Quintilien, l'éloquence majestueuse de Gicéron, le style grave de Fronton et la douceur de Pline , je me mis à apprendre l'alphabet et à étudier une langue dont les mots sont si rudes et si difficiles a prononcer. Je rends grâces à mon Dieu de ce que je recueille maintenant de cette étude des fruits d'autant plus doux que la semence en a été plus amère. »
Saint Jérôme continua cependant de lire les auteurs classiques avec un plaisir qui devint une passion. Mais à la fin, ce goût excessif pour la littérature profane lui
inspira des remords. Il rapporte que, dans un accès de fièvre brûlante qu'il eut au désert , il tomba en syncope et crut être cité devant le tribunal de Jésus- Christ; que là on lui demanda quelle était sa profession, et qu'ayant répondu qu'il était chrétien, le juge lui avait dit : <( Vous mentez, vous êtes cicéronien, car les ouvrages de Gicéron possèdent tout votre cœur; » qu'en conséquence il avait été condamné à recevoir une rude flagellation de la main des anges, et que le souvenir de ce châtiment avait fait sur son âme une impression si profonde qu'il lui en était resté, après sa maladie, un vif sentiment de sa faute. Il promit au juge de ne plus lire d'auteurs profanes, a Depuis ce temps-là, dit-il, je me suis appliqué à lire les divines Ecritures avec plus d'ardeur et d'attention que je n'en avais mis dans la lecture des écrivains pour lesquels j'avais été jusque-là si passionné. »
Voilà sans doute le passage que Rembrandt avait sous les yeux quand il grava son estampe.