TRAGÉDIE EN CINQ ACTES ET EN VERS, PAR JEAN SIX
Deuxième édition. Amsterdam, 1679 ».
Cette tragédie - est composée d'après les règles classiques de l'ancien théâtre français; les trois unités y sont fidèlement observées. Le vers alexandrin domine, mais il est entremêlé d'autres vers ordinairement affectés aux poésies lyriques. On sent de temps en temps le souffle poétique du nord. Certains passages où il est question d'amour rappellent, de loin il est vrai, les scènes passionnées de Roméo et Juliette; et le poëte trouve quelquefois sur sa palette les teintes romantiques de Shahspeare; mais il retombe bien vite dans la poétique classique qui bridait alors les imaginations les plus emportées. Les gens de la suite du Roi remplissent le rôle du chœur antique : ils viennent, à la fin de chaque acte, faire la morale aux spectateurs.
Quant à la couleur locale et à la vérité historique , l'auteur ne s'est pas fait faute de prendre toutes les licences permises aux poètes. Il s'est attaché surtout à intéresser le spectateur à son héroïne : pour lui, Médée n'est pas une sorcière traversant les airs sur
1. Medea, Treurspel^ Amsterdam, by Abraham de Wees, en Jacob Lescaille, boeckverkoopers op den Middeldam in't jaer 1648.
2. Je dois la traduction de cette tragédie au savoir et à l'obligeance de M. Kolloff, du Cabinet des Estampes.
266 L'ŒUVRE DE REi^IBRANDT.
un manche à balai, et allant ensuite épouser Égée, roi d'Athènes : c'est une princesse amoureuse jusqu'au délire, mais très-malheureuse dans son amour. Aussi dit-il dans la préface : (( J'ai rejeté sans hésitation tout (( ce que les auteurs anciens ont rapporté de fabuleux (( au sujet de Médée, parce que je n'ai pas voulu avoir « l'air de prendre ceux qui me lisent ou m'écoutent, (( pour des gens auxquels on puisse faire accroire que (( les perroquets de bois mangent du pain ; et afin de (( ne pas servir du réchauffé , j'ai évité avec soin de (( reproduire ici les pensées des autres, à l'exception « de quelques-unes de Sénèque, qui se trouvent d'ac- (( cord avec le ton de mon ouvrage. » Les emprunts faits à Sénèque par Jean Six , se réduisent en effet à peu de chose, et la tragédie de l'un diffère essentiellement de celle de l'autre. Le poëte latin rend Médée haïssable, néanmoins il éveille quelque pitié en sa faveur; tandis que le tragique hollandais a principalement en vue de rendre l'infidélité de Jason odieuse et la passion de Médée intéressante. Six a adopté le sentiment de Yalérius Flaccus et de Diodore de Sicile, qui ont peint Médée sous des traits moins affreux : il a pensé avec ces auteurs qu'elle n'avait pas mérité d'être chassée ignominieusement, et qu'elle est plutôt à plaindre qu'à maudire, lorsque son malheur la pousse à un tel excès de fureur et de démence qu'elle attente à la vie de son enfant et à sa propre vie.
Les éléments dramatiques ne manquent pas à la pièce de Six; pourtant l'action y est languissante, parce qu'elle est trop souvent remplacée par le récit. En voici le sommaire :
Jason, marié à Médée, fille d'Aëte, roi de Golchis, a été chassé de son pays par son neveu Acaste, fils de Pélias, roi de Thessalie : réfugié à la cour de Gorinthe, il plaît à la princesse Créuse , fille unique de Gréon , roi de Gorinthe; et il lui inspire un si violent amour qu'elle en tombe dangereusement malade. Gréon s'étant aperçu de la cause de cette maladie, consent à fiancer sa fille à Jason. Mais ce qui fait le bonheur de Gréuse, fait le désespoir de Médée. Le roi ordonne à Médée de partir et lui défend d'amener avec elle sa petite fille Eriope, que Jason aime tendrement; il accorde un jour à Médée pour faire ses préparatifs de départ. Gependant Acaste avait envoyé k la cour de Gorinthe des ambassadeurs chargés de ramener Jason et Médée ; mais Gréon les avait renvoyés avec un souverain mépris. Tout à coup on apprend qu'irrité de l'insulte faite à ses ambassadeurs , Acaste vient d'envahir les États du roi de Gorinthe : à cette nouvelle , Jason conseille à Médée de partir au plus vite. Médée rappelle alors à son infidèle époux les serments qu'il lui a faits; elle l'accable des reproches les plus amers; elle le supplie, elle l'outrage; mais voyant que les imprécations sont aussi inutiles que les larmes pour
fléchir le parjure, elle se résout à la vengeance. Elle charge sa petite fille d'offrir à la fiancée de Jason un coffret précieux qui devra, dit-elle, gagner à Eriope les bonnes grâces de sa future marâtre. Ce coffret contient des gants saupoudrés du poison le plus subtil; Créon et Gréuse l'ayant ouvert et soulevé pour en" respirer le parfum, sont empoisonnés tous les deux : Créon meurt sur-le-champ; Gréuse, transportée de fureur, court après Jason et tombe morte en chemin. Jason trouve le cadavre de Gréuse, le relève et va lui donner la sépulture, lorsque, arrivé dans la cour du palais , il aperçoit sur un balcon la fureur Médée qui , à son aspect, lui lance par-dessus la balustrade la petite Eriope , qui tombe écrasée aux pieds de son père. Médée elle-même se donne la mort.
La scène se passe dans la cour du palais de Corinthe. ACTE PREMIER.
Jason fait la rencontre inattendue de son ami Hercule qui vient de débarquer à Corinthe : il lui raconte d'abord les. aventures de son expédition de Golchide, et comment il a , enlevé la Toison d'or, avec l'aide de Médée, devenue sa femme ; il lui apprend ensuite qu'à son retour, Médée ayant été accusée par le prince Acaste d'avoir empoisonné Pélias, il s'est vu obligé de quitter son pays et de se réfugier à Corinthe, où il a trouvé un protecteur dans la personne du roi Créon, dont il est sur le point d'épouser la fille unique, princesse d'une rare beauté; enfm, il invite son ami à assis-
ter à ses noces, qui sont prochaines; mais Hercule s'en excuse en donnant pour raison qu'il s'en va par le monde chercher des exploits capables d'illustrer son nom et de le rendre pareil à celui de son père, dont l'étoile brille au ciel.
Entrevue de Médée et d« Jason.
MÉDÉE
0 Jason ! que se passe-t-il? que dois-je voir et comprendre?
J ASON
Que chacun doit se soumettre au sort qui lui est réservé.
MEDÉE
Ah! je suis perdue?... Malheur à moi, femme infortunée!
JASON
Hélas ! si cela était en mon pouvoir, vous auriez tout ce que désire votre cœur.
MÉDÉE
Je me souviens encore comment je courais autrefois au-devant de vos désirs.
JASON
J'en sais gré à l'amour et à votre bonté.
MÉDÉE
Reconnaissance tardive !
JASON
Je l'avoue.
MÉDÉE
A quoi bon ces remercîments glacés ?
JASON
Que puis-je faire ?
MÉDÉE
Je veux que vous vous sauviez d'ici avec moi.
JASOiS.
Gomment c'est-il possible? Un homme plus puissant que moi le défend.
MÉDÉE
Vous défend d'être fidèle? Qui donc a ce pouvoir?
270 L'ŒUVRE DE REiMBKANDT.
J ASON
Le roi tient le palais ; il est maître du port, et nous sommes nous-mêmes gardés de près.