La petite Bohémienne espagnole
Un morceau en hauteur, extrêmement rare. On l'appelle communément la Petite Bohémienne espagnole , parce que le sujet en est tiré d'une nouvelle espagnole, qui elle-même a servi de canevas à une tragédie hollandaise. Cette estampe fut gravée par Rembrandt, pour être mise en tête de la tragédie imprimée. On y voit une vieille femme bien caractérisée, habillée en bohémienne, et tenant un bâton de la main gauche; à côté d'elle est une jeune fille coiffée à l'espagnole et distinguée par la richesse de son costume. Elles paraissent se promener ensemble dans un bois, et leur marche est dirigée vers la droite de l'estampe. Derrière la vieille, tout à fait à gauche, on remarque un chat.
Hauteur, 0,133; largeur, U,lli!.
BARTSCH, 120. CLAUSSIN, WILSON, 124.
La nouvelle d'oii fut tirée la tragédie en question, n'est autre que la Preciosa de Cervantes. C'est l'histoire d'une petite fille qu'une vieille bohémienne avait enlevée pour l'utiliser dans sa troupe. Jolie, char-
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mante, spirituelle, l'enfant avait reçu le nom de Preciosa, et on lui avait enseigné sans peine toutes les gentillesses , toutes les espiègleries de son état. En peu de temps, dit Cervantes, elle était devenue la nymphe la plus alerte et la plus rusée de toute la gent bohémienne. Ni l'air, ni le soleil, ni les intempéries auxquelles les Bohémiens sont exposés, rien ne pouvait faner l'éclat de son teint ni ternir la fraîcheur de sa peau. Mais ce qu'il y avait de plus remarquable en elle, c'est qu'elle annonçait des sentiments de noblesse inconnus à ses compagnes , et mêlait tant de retenue aux épanchements de sa gaieté naturelle, que le plus hardi Gitano n'eût osé devant elle chanter une chanson trop libre ou se permettre un mot malsonnant. La vieille , qui faisait passer Preciosa pour sa petitefille, lui fit d'abord parcourir avec toute la troupe le royaume de Gastille, et ne voulut la montrer à Madrid que lorsqu'elle fut à point. Preciosa avait un immense répertoire de vaudevilles , de couplets , de rondes et de petits vers; elle savait surtout les plus belles romances de l'Espagne et les chantait avec une grâce inimitable. Enfin elle avait quinze ans. La bande fit son entrée à Madrid le jour oii l'on célébrait la patronne de la ville. Preciosa précédait ses compagnes , dansant de son pied le plus leste et jouant du tambour de basque avec une dextérité merveilleuse. Bien que ses compagnes fussent toutes jeunes et fort galamment ajustées , Preciosa
fixait seule tous les regards. Son nom fut bientôt mêlé au sondes tambourins, des grelots et des castagnettes; les uns vantaient l'élégance de sa taille, les autres la souplesse de ses mouvements ; il s'élevait des cris de plaisir; les femmes accouraient pour la voir et les hommes pour l'admirer; si bien que les marguilliers de la fête lui décernèrent le prix de la danse et l'invitèrent à mener le branle dans l'église Sainte-Marie, pour y danser quelques voltes devant l'image de sainte Anne.
Preciosa avait eu les honneurs de la fête. A la ville , à la cour, on ne parlait plus que d'elle. Son nom faisait déjà grincer toutes les guitares de Madrid , et chaque poëte lui envoyait ses vers par un beau page , pour qu'elle voulût bien les chanter. Un jour que les Bohémiennes cheminaient dans un petit vallon , à cinq cents pas de la porte de Madrid , elles virent s'approcher un jeune homme lestement vêtu , qui portait une dague et une épée d'or, et dont le chapeau à plumes était orné d'un riche cordon. Cet élégant cavalier ayant pris à part la Preciosa , lui fit tout net sa déclaration et lui offrit, avec son cœur, cent écus d'or, sous prétexte qu'on ne peut livrer son âme sans livrer aussi sa fortune. La jolie Bohémienne répondit en fille d'esprit qu'elle ne laisserait cueillir la fleur de sa jeunesse que par un époux. Et là-dessus elle lui tint les discours les plus sensés et les plus délicats. « L'innocence est
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une rose que l'imagination même peut flétrir. A peine est-elle détachée du rosier, que la rose se fane. L'un la touche, l'autre la sent, celui-ci l'effeuille , et finalement elle périt dans des mains grossières. Si vous voulez être mon mari, je serai votre femme; mais il faut passer auparavant par de grandes épreuves, et d'abord abandonner la maison de vos parents pour adopter, en changeant de nom , le costume et la vie d'un Bohémien. »
Plus enflammé que jamais et prêt à tout, le jeune homme tire une bourse de brocart et remet à la vieille les cent écus, que la Preciosa veut que l'on refuse. Mais quoi ! refuser cent écus d'or , quand on peut les coudre dans un jupon qui ne vaut pas deux réaux ! cent écus d'or avec lesquels on peut acheter tant de choses, même le sourire d'un procureur, même l'indulgence d'un alcade ! La vieille prit les écus et leur donna la sépulture dans le plus misérable de ses jupons. L'amoureux gentilhomme , qu'on était convenu d'appeler Andrès Caballero , eut huit jours pour réfléchir , et la Bohémienne eut huit jours pour prendre ses informations.
Mais dès le lendemain, la troupe des Gitanos était introduite dans la maison du père d' Andrès, ravi d'accueillir chez lui la belle danseuse dont parlait tout Madrid, et de se procurer le spectacle d'un fandango. Là , feignant de ne pas connaître l'amoureux jeune
homme, que son émotion trahit, Preciosa lui tire sa bonne aventure en présence de trois gentilshommes, lui prédit, à certains signes du front, qu'il se mariera dans peu, et qu'au lieu de faire le voyage de la Flandre, où il parle d'aller, il ira peut-être sur la route opposée; car une chose pense le bidet, et une autre celui qui le selle. Cependant le père d'Andrès, prenant une pièce d'or, la monti^e à Preciosa en lui disant : Dansez un peu, ma jolie, voici un doublon à deux têtes dont aucune ne vaut la vôtre , bien que ce soient deux têtes couronnées. Aussitôt les petites filles se mettent en danse, les pans dans la ceinture, et emportent tous les yeux au bout de leurs pieds.
Mais tandis que les pas s'entrelacent avec une légèreté prestigieuse, Preciosa laisse tomber un papier. Un des gentilshommes le ramasse et l'ouvrant aussitôt, malgré les instances de la danseuse: « Bon! s'écrie-t-il, nous tenons un petit sonnet. Que le bal cesse et qu'on écoute , car à en juger par le premier vers , le sonnet est piquant. »
(( Lorsque Preciosa touche le tambour de basque et que son doux bruit frappe les airs insensibles , ce sont des perles qu'elle répand avec les mains, ce sont des fleurs qu'elle laisse échapper de sa bouche... »
Chacun de ces vers était un coup de lance qui perçait d'outre en outre le cœur jaloux d'Andrès, déjà pâle et à moitié évanoui sur sa chaise. « Attendez, dit
aussitôt Preciosa , laissez-moi lui dire certains mots à l'oreille, et vous verrez qu'il ne s'évanouira point, n En effet, s' approchant de lui, elle lui murmura, sans presque remuer les lèvres : « Beau courage pour un Bohémien ! Gomment pourrez-vous supporter le tourment de la toca ^ , si vous ne pouvez souffrir celui d'un morceau de papier? » Puis, lui faisant des signes de croix sur le cœur, elle s'éloigna et Andrès revint à lui. Finalement, le doublon à deux faces fut donné à Preciosa, qui le partagea noblement avec ses compagnes. Mais comme la galerie voulait savoir à tout prix quelles étaient ces paroles magiques dont la vertu préservait du mal de cœur et des éblouissements : Les voici : dit la charmante bohème :
« Petite tête, petite tête, tiens -toi bien, ne te laisse pas glisser et mets-toi deux étançons de la patience bénie. Sollicite la gentille confiance ; ne descends point à de basses pensées ; tu verras des choses qui sentent le miracle. Dieu aidant et saint Christophe le géant, Dios delante y san Cristoval gigante, »
Enfin arriva le jour où Andrès Gaballero, tremblant et déguisé, s'enfuit dès l'aube, de la maison paternelle, sur une mule de louage, et va rejoindre les Bohémiens dans leur campement. Reçu à bras ouverts et enrôlé dans la bande avec certaines cérémonies , suivant le
1. Torture qui consistait à faire boire au patient des bandelettes de gaze avec de l'eau.
rite des Bohémiens, Andrès est fiancé à Preciosa, et le voilà livré désormais à la vie vagabonde d'une nation d'adroits voleurs. Nous ne le suivrons pas dans les péripéties de cette existence romanesque, dans laquelle l'amour, chaste encore, de Preciosa, la liberté, le péril même, lui faisaient trouver d'indicibles plaisirs et des émotions inattendues. De temps à autre, il est vrai, la jalousie torturait son cœur, et il faut lire à ce sujet, dans le récit de Cervantes , l'épisode d'un jeune page qu'un hasard inexplicable conduit en Estramadure, dans un petit bois où les Bohèmes avaient dressé leurs tentes , et qui est reçu lui aussi dans la peuplade. Ce page était un poëte qui avait jadis donné des vers à chanter à la Preciosa , lorsqu'elle parcourait les rues de Madrid*. C'était le même dont le sonnet était tombé du sein de la jeune fille le jour où elle dansait le fandago chez le père d' Andrès. Mais l'histoire serait trop longue et ce que nous allons seulement indiquer ici en peu de mots, c'est le dénoûment de la nouvelle. Un jour que la troupe errante s'était arrêtée dans une auberge à trois lieues de Murcie, la fille de l'hôtesse, Juana Carducha , vit danser les Bohémiens , et devint éperdument amoureuse d' Andrès. Après avoir épié le
1. Une traduction de la Bohémienne de Madrid, qui est la preminre des Nouvelles de Cervantes, vient d'être publiée à part, dans la Bibliothèque des Chemins de fer, par la maison Hacliette. Cette traduction est celle de M. Viardot, qui est sans contredit la plus intelligente et la plus fidèle, et nous le disons après vérification.
moment de lui parler seule, Juana, dans la subite violence de sa passion , se déclare à Andrès et lui propose de l'épouser, a Je suis déjà fiancé, répond le Gitano, et nous autres Bohémiens, nous n'épousons que des Bohémiennes. » Humiliée, déçue, et la rage dans le cœur, Garducha résolut de se venger; elle prit un riche collier de corail, deux patènes d'argent et quelques bijoux, et les glissa parmi les effets d' Andrès; puis au moment du départ de la troupe , elle se mit à crier au voleur. On devine la suite. Andrès convaincu en apparence, est arrêté, accablé d'outrages, et pour comble, se voyant insulté en face par un neveu de l'alcade , il lui passe son épée de gentilhomme au travers du corps. Quel coup de fortune arrangera une pareille affaire ? Les Bohémiens garrottés , sont menés en prison. Seule, Preciosa (on a toujours des égards pour la beauté) est conduite chez la femme du corrégidor, curieuse de voir une fille dont tout le monde raffolait. Or, il se trouve que Preciosa, pendant qu'elle implore la grâce d' Andrès , est reconnue pour être la fille du corrégidor lui-même. La vieille confesse son crime, on pleure, on s'embrasse, et bientôt Andrès sort de sa prison , fait connaître le secret de sa naissance, indemnise les parents du soldat qu'il a tué, et devient l'heureux époux de Preciosa.
Telle est la nouvelle qui servit de thème à la tragédie hollandaise pour laquelle fut composée l'estampe de
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la Bohémienne espagnole. Chacun des actes de cette pièce était illustré d'une gravure, mais il n'y en avait qu'une qui fût de la main de Rembrandt. En .1750, selon le témoignage de Gersaint, la tragédie de la Bohémienne se jouait encore à Amsterdam.
(S/|. Le Docteur Fauslus.
II est debout dans son laboratoire, placé vers la gauche de l'estampe et dirigé vers la droite. Son corps est vu de trois quarts et son visage de profil. Il est vêtu d'une longue robe et porte sur la tête un bonnet blanc. Ses deux mains, qui sont fermées, sont appuyées, la droite sur une table, la gauche sur le bras de son fauteuil. Il paraît absorbé dans la contemplation de plusieurs caractères magiques, que lui montre dans un miroir une figure dont on n'aperçoit que les mains. Ces caractères brillent dans un cercle lumineux à une croisée qui est dans le fond du laboratoire, vers la droite de l'estampe. Sur le devant, au bas de la droite, il y a un gros livre à fermoirs, des papiers et un globe dont on ne voit que la moitié. Derrière le docteur, on aperçoit une tête de mort. Au bord de la fenêtre, du côté opposé, on distingue un objet qui a la forme d'un cœur.
Bartsch et Claussin n'ont décrit qu'un seul état de cette planche; nous en avons pourtant distingué trois, abstraction faite des différences d'épreuves que produit la manière noire, et eu égard seulement aux changements faits à l'estampe par l'addition ou la suppression d'un travail quelconque. Ces changements sont en effet les seuls qui constituent ce qu'on appelle un état de la planche.
Premier état. Le gros livre à fermoirs qui est placé tout à fait sur la droite, à la hauteur du bas de la fenêtre, ne présente que
ALLÉGORIKS ET FANTAISfES.
deux sens de tailles; l'angle gauche du bas de la fenêtre est coupé par une ligne diagonale qui ne nous paraît être que l'ellet des barbes conservées en cet endroit. La môme cause produit des cavités profondes dans les yeux et la bouche de la tête de mort. Les épreuves de ce premier état sont chargées de matière noire et très-brillantes; la robe du docteur y semble de velours. Elles sont en général tirées sur papier du Japon et fort rares.
Deuxième état. Le contour de l'épaule droite du personnage, qui était interrompu dans la première épreuve, est maintenant repris durement et continué. L'épaule est couverte de nouvelles tailles données verticalement pour remplacer l'effet disparu de la manière noire. Le gros livre à fermoirs présente des troisièmes tailles données en losange. La tête de mort n'a plus de noirs prononcés dans les yeux et dans la bouche.
Troisième état. Le rayon qui vient frapper le visage et l'épaule gauche de Faustus, a été nettement divisé en deux par des travaux additionnels qui ont assombri la moitié inférieure de ce rayon.
Nota. La planche du Faustus est une de celles qui ont fait partie du fonds de Basan et dont le cuivre existe encore dans le commerce. On doit donc s'attendre à ce que les marchands qui possèdent ce cuivre, aujourd'hui usé et défiguré, y fassent ajouter des travaux ou cherchent à les raviver par des remorsures d'eau-forte.
Hauteur, 0,212; largeur, 0,162.
BARTSCH, 270. CLAUSSIN, 267. WILSON, 272.
Le docteur Faust semble résumer en lui la plupart des traditions et des croyances de la vieille Germanie. Il représente à la fois les recherches tourmentées du savant et les songes du poëte. En lui se retrouvent l'avidité insatiable des jouissances et les vagues intui-
lions (le l'idéal, le moyen âge et l'antiquité, la fable et l'histoire. Par bien des côtés , il touche à la politique, aux religions, à la philosophie. Quant aux sciences occultes, aux doctrines hasardées du supernaturalisme le plus ambitieux, elles lui appartiennent en propre : elles constituent le fond même de sa destinée. Par là, il s'est à jamais emparé des imaginations septentrionales, si aisément éprises du fantastique, et toujours si près ou si loin de la nature.
Les poètes n'ont guère été dans cette rencontre, comme en beaucoup d'autres, que l'écho harmonieux des bruits de la foule. Une pièce dialoguée, anglosaxonne, peut être regardée comme la première trace écrite de la légende de Faust. Avec l'original de ce vieux drame, depuis longtemps disparu, mais qui existait encore à l'époque de la conquête des Normands, le troubadour français Rutebeuf a composé un mystère qui se trouve être le plus ancien des monuments écrits qui nous soient parvenus touchant le personnage de Faust, mystère dont le Journal des Savants a démontré l'authenticité.
Rédigé en bas allemand, entremêlé de termes anglosaxons, le livre de Théophile, sénéchal de l'évêque d'Adama en Sicile, est également postérieur au drame anglais. Et s'il y a hérésie à penser que l'idée première du Faust n'est pas allemande, c'est le fait de ce spirituel humoriste allemand, anglais à ses heures, et fran-
çais à volonté, qu'on appelle Henri Heine. Plus tard, vers la fin du xvr siècle , Marlowe a peut-être emprunté quelques données à Théophile; mais il s'est surtout inspiré de la vieille fable populaire. A leur tour, les théâtres de marionnettes ont traduit les impressions de la foule. Ils se sont approprié ce qui leur convenait, surtout les apparitions du diable, délices de la foire ; et c'est ce Faust polichinelle, — je demande pardon d'une expression aussi irrévérencieuse, — qui aura passé d'Angleterre en Allemagne, en traversant les Pays- Bas, favorisé par une affinité de langue et de commune origine.
Les grimoires intitulés Clef des Enfers^ imprimés en 1587, par le très-modeste Jean Spiess, qui n'a pas voulu s'en attribuer l'honneur, la comédie des deux étudiants de Tubingen , publiée à la même date , et le livre de Widmannqui est de 1599, font descendre dans la vie réelle le Faust du mystère. Ce n'est pas qu'il n'y ait, dans les grimoires, une véritable intelligence de la symbolique; mais nous voulons dire que le Faust de la fantaisie devient un homme, passe pour avoir existé. C'est, en un mot , un Faust historique qui se lève et nous apparaît. Les grimoires tombent dans l'oubli , et quoique d'un mérite bien inférieur, le livre de Widmann leur survit , grâce à des homélies que les générations de ce temps-là ne trouvaient point fastidieuses ; et son traducteur ou plutôt son compilateur, Palma
286 L'ŒUVRE DE REMBRAxXDT.
Cayet, ose importer chez nous, sous la protection du maréchal de Schomberg, les plus lamentables facéties. Un jour enfin que Wolfgang Goethe se promène rêveur dans les rues de Strasbourg, il est frappé d'une de ces grandes petites comédies de marionnettes : et aussitôt, dans cet esprit encyclopédique , tout vient se résumer et se fondre ; la pièce anglo-saxonne , le mystère du troubadour, le drame de Marlowe, les candides notions du vulgaire , les compilations indigestes des auteurs , le Faust légendaire et le Faust historique , son génie met tout en lumière. « Abraham engendra Isaac, Isaac engendra Jacob, Jacob engendra Juda dans les mains duquel le sceptre est demeuré. »
Donc, avant le Faust de Goethe, désormais inséparable de Marguerite, il y a le Fau^t de l'histoire : Philippe Mélanchthon, le second de Luther, et Jean Wierus, auteur du livre sur les sorciers , lui en avaient déjà ouvert la porte, en affirmant son existence. Il ne serait même pas autre, selon quelques autorités fort douteuses, Conrad Durrens, par exemple, que l'un des trois inventeurs de l'imprimerie, contre lequel les moines, désormais privés de leur métier de copistes, auraient épuisé l'arsenal de leurs calomnies. Une telle pensée pouvait bien du reste se présenter à l'esprit de ceux qui, épouvantés de la découverte de l'imprimerie, la regardèrent comme une invasion des puissances occultes , et à qui les premiers caractères mobiles appa-
rurent comme des sie:nes de sorcellerie mis en mouvement , comme une révélation universelle de la cabale.
De tous les éléments épars de la saine critique et de la tradition , il convient maintenant de dégager ce qu'il est indispensable de savoir sur le personnage de Jean Faustus.
Il serait né vers la fin du xv* siècle, près de Weimar, ou à Kudlingen en Souabe. Fils d'un paysan aisé, il étudia à Ingolstadt, et à Wittenberg où seize maîtres lui décernèrent le prix de la dispute et le bonnet de docteur. A Gracovie, il a la témérité d'apprendre le grec, l'arabe, le persan, le chaldéen. Les préjugés permettaient tout au plus alors l'usage de la basse latinité. Il laisse ensuite la théologie pour la médecine et les mathématiques. Il a même l'imprudence de toucher à la pharmacie; il guérit les hommes avec des drogues inconnues. Le malheureux ! il est donc adonné aux arts dardaniens, nécromancie , astrologie, magie, alchimie, charmes, divinations, incantations, sorcellerie, tout l'attirail de l'enfer! Ce pauvre suppôt du diable est sans doute obligé de quitter la place; car il a contre lui toutes les rumeurs de la multitude. Cependant, un de ses oncles lui lègue un héritage; il est censé le dévorer au milieu des orgies. Il fréquente l'opticien Christophe Kayllinger. Il y voit de loin maintenant, et il pressent que pour continuer sa vie de plaisirs, ayant
épuisé son patrimoine, il lui faudra bien finir par contracter alliance avec le démon.
Par une nuit noire, entre neuf et dix heures, dans la forêt de..., près de Wittenberg, à l'intersection de quatre chemins, il trace trois cercles concentriques, et somme en latin les esprits élémentaires, Belzébuth et Demigorgon, de lui envoyer leur souverain. Aussitôt la foudre gronde, un ouragan se déchaîne; un des esprits diaboliques lui apparaît. Il remet à s'entendre avec lui jusqu'au lendemain : la nuit porte conseil.
Dans son cabinet d'étude , vaste, voûté, mal éclairé, d'une architecture gothique, entouré des globes terrestre et céleste , de configurations planétaires , de livres épars, de fourneaux, de cornues, de préparations anatomiques, parmi lesquelles on distingue une tête de mort, Faust quitte son fauteuil à haut dossier, et trace de nouveau, sur le parquet, les trois cercles magiques. La conjuration produit son effet : un tigre rouge s'élance aux pieds de l'enchanteur; celui-ci trouve Satan peu effroyable sous cette forme et se moque de son impuissance. Un barbet noir enflammé, un serpent gigantesque, pareil à celui qui causa la chute d'Ève, font également sourire l'intrépide docteur qui ne veut pas signer le pacte fatal. Pour le décider, le diable lui-même, invisible, lui présente un miroir où se reflètent les traits d'une femme divine. Alors tout est consommé. Faust se fait au bras une
piqûre ; avec son sani> il écrit qu'il approuve les conditions de l'enfer, auquel il appartiendra corps et âme, au bout de vingt-quatre ans.
En attendant, un esprit subtil, ^ïéphistopliélès, doit toujours être à ses ordres, et exécuter ses volontés. Le docteur veut commencer par épouser la femme divine qu'il a entrevue : Méphistopbélès l'en détourne, lui promettant de lui livrer chaque nuit toutes les tilles de ses rêves. Le futur damné retourne à la science ; il apprend la cause des hivers et des grandes chaleurs , l'origine du ciel, la création du monde, la première génération de l'homme; que sais-je? Jl visite les anges déchus et leur ténébreux séjour ; avec naïveté il se laisse emporter aux étoiles, dans les comètes.
Quand il en revient , c'est pour entreprendre son grand voyage sur la terre. A Paris, les études lui semblent bien dressées^ VEschole fort bonne; à Venise, il s'émerveille, le sorcier! que, là où rien ne croît, il y ait de tout en abondance; à Rome , il joue à Sa Sainteté les tours les plus singuliers; à Constantinople, il se fait passer pour Mahomet , et féconde le sérail , à la satisfaction du Grand-Turc et de ses chastes épouses ; devant Charles-Quint, il évoque l'âme d'Alexandre le Grand, et comme il veut courtiser la femme d'im illustre gentilhomme de la cour, qui prétend s'opposer k ses entreprises, il lui fait pousser une magnifique tête de cerf.
Trois comtes sollicitant de lui la faveur d'assister aux noces du duc de Bavière, il les ennnène à travers les régions de l'air, prend part aux fêtes nuptiales, et contente les nombreux caprices de la princesse d'Anhalt, la belle au soulier d'or. Dans la cave de l'évêque de Salzbourg, il se livre à d'immenses bacchanales. Les paysans ne sont pas à l'abri de ses sortilèges. Sur le fameux plateau du Blocksberg, il assiste au sabbat des diablesses , présidé par un colossal bouc noir, a face humaine, ayant des ailes de chauve-souris, la queue traditionnelle, l'obligatoire pied fourchu , et un cierge de cent pieds allumé entre les cornes. La Tentation de saint Antoine, par Callot, peut seule donner une idée des innombrables notabilités infernales qui relèvent de l'auguste bouc. Mais pour tout cet absurde passé gothique, Faust n'éprouve que du dégoût; l'extase maladive, l'abominable cauchemar inséparables de certaines croyances , lui font horreur. Son âme se reporte alors aux beaux jours des temps homériques ; il lui faut la beauté plastique , le calme , la sérénité , l'idéal de l'ancienne Grèce : il évoque Hélène.
La compagne de Ménélas devient l'épouse de Faust. Il lui survient un véritable fils, à lui qui avait tenté de reproduire , sans le concours de la femme , un de ces homuncules dont Paracelse a donné la description dans son Paramirum. Au moment où Faustus jouit de cette félicité réelle de l'hymen et de la paternité,
la période des vingt-quatre ans s'achève; le diable revendique ses droits. A Wittenberg (d'autres disent à Rimlich), en 1550, le corps de Faust est trouvé en lambeaux dans son cabinet d'étude, les membres jetés le long des murs , le crâne brisé , le tronc auprès du poêle. L'infortuné sera mort au milieu de ses expériences alchimiques et spagiriques, en essayant de manier des agents inconnus. Il aspirait à trouver le secret de ne pas mourir, et il meurt en le cherchant.
Que signifie ce fantastique récit? Quelles allusions se cachent sous le voile de ces étranges romans ? Dans le pacte avec le diable faut-il voir l'immense désir qui est au fond de l'âme humaine, de tout posséder, de tout connaître, de pouvoir tout? L'apparition d'Hélène à un savant fatigué des croyances gothiques, des sorcelleries du moyen âge, serait-ce le symbole du paganisme antique ressuscité, l'aimable et brillante image de ce que nous appelons la Renaissance? n'est-ce pas à dessein que le berceau du protestantisme, la vieille cité de Wittenberg, est choisie, dans cette histoire mystérieuse, pour être le théâtre des opérations du possédé? Et le miroir, enfin , dont les rayons illuminent la retraite de Faustus, n'est-il pas un semblant de ce mirage indéfinissable qui incessamment nous attire , nous ravit et nous trompe?
On a établi , comme il était inévitable , des rapprochements entre Faust et Prométhée, entre Faust et don
Juan. Cette dernière parenté serait justifiée, s'il était vrai que le livre de Tholeth Schotus, publié en 1594, eût été copié sur un original espagnol. Quoi qu'il en soit, des centaines d'écrivains ont disserté sur Faust, dans toutes les langues de l'Europe. Les Polonais, autrefois grands sorciers, l'ont revendiqué au bénéfice de leur épigramma tique Samuel Twardowski, lequel n'est pas le poëte du xvii^ siècle. Byron semble avoir pris à cette physionomie les traits principaux de son Manfred. La chanson, le ballet, le mimodrame, les théâtres portatifs en ont fait leur proie. En France, par une amère ironie du sort, cela s'est à peu près terminé par une pièce funèbre à la Gaieté ; mais au moment où nous écrivons , la fantastique figure de Faust vient de reparaître au Théâtre-Lyrique, et l'on peut prédire qu'elle finira par devenir populaire parmi nous, malgré son peu de rapport avec la lucidité inhérente à l'esprit français.
L'art s'est approché , lui aussi, de cette redoutable figure de Faust, d'abord avec recueillement, plus tard avec enthousiasme. Pour nous, dans cette voie, Rembrandt est le premier en date, et peut-être aussi le premier pour d'autres raisons. Il a interprété la légende telle qu'elle était sortie des obscurités de la conscience populaire. Il en a suivi pieusement l'ordonnance; il lui a conservé cette saveur primitive de la crédulité. Les œuvres savantes de Cornélius et de Kaulbach, le
tableau couronne d'Henri Leys, les poétiques et germaniques peintures d'Ary Scheffer, les esquisses de Retsch, les dessins fiévreux et palpitants d'Eugène Delacroix, ont traduit diversement des passages de Gœthe ou de Kinglemann. Mais, en payant tribut au Grand Wolfgang, ils ont été condamnés tous à manifester un scepticisme qui . malgé son imposante profondeur, n'a pas l'apre vigueur de la foi naïve.
Gomment Rembrandt a-t-il connu le Faust? Peutêtre par les ambulants spectacles de marionnettes qui ont dû passer dans les Pays-Bas, en allant de l'Angleterre en Allemagne. Au surplus , en 1588, les Flamands lisaient, dans leur langue, un livre très-répandu : De historié von D"" Joh. Faustus, que certaines éditions appellent Fautricus, diminutif peu respectueux. Tout ce que Rembrandt a pris à la légende se trouve dans la description que nous avons donnée plus haut du cabinet de l'enchanteur. Au lieu de nous présenter le drame par son côté naturellement pittoresque, de peindre sur le cuivre le tigre rouge ou le barbet noir, ce puissant génie, mariant comme toujours la réalité à l'idéal, nous montre l'invisible tentateur, figuré par deux mains qui tiennent un miroir; Faust s'est laissé séduire; il regarde avidement, dans le miroir, l'image de la femme divine qui semble s'agiter à la fenêtre. Les trois cercles magiques, destinés à conjurer Satan, ont été tracés, non pas sur le parquet,
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mais sur le mur. On lit mieux ainsi les mots cabalistiques dont Rembrandt, comme Albert Durer et les grands artistes de ces temps-là, avait très-certainement la clef. Pour nous, qui n'avons pas même le premier degré de l'initiation , nous laisserons au diable le soin de deviner ce qui le concerne dans la signification de ces mots cabalistiques, d'où jaillit une lumière de l'autre monde...
Les voilà donc à jamais fixés par un grand peintre, dans la patrie de l'art, ce type de la science lassée d'elle-même au point de poursuivre et d'épouser les fantômes, cette figure de la pensée humaine découragée au plus fort de la méditation , et disant adieu aux sombres découvertes de l'esprit en travail, pour implorer le joug de l'éternelle et immuable beauté.