Le pont de Six
Ce paysage est ainsi nommé parce qu'il fut fait d'après nature à la campagne du bourgmestre Six. 11 est gravé très-légèrement et d'une pointe rapide. On voit dans le milieu un petit pont de bois, de la forme de ceux que l'on trouve ordinairement en Hollande sur les canaux des prairies et sur les chemins. A droite de ce pont, l'on voit deux hommes appuyés sur le garde-fou, qui paraissent causer ensemble. Au-dessous, coule un canal sur lequel est une barque qui est vue presque en entier, et qui s'étend jusqu'au bord de la droite de l'estampe. Du même côté, on aperçoit au loin une autre barque et quelques chaumières. Sur le devant, à gauche, sont griffonnés deux arbres, au travers desquels on dislingue au loin un village garni d'arbres et la flèche d'un clocher. L'horizon est peu élevé. Au bas de la droite, on lit : Rembrandt f. 1645. Très-rare.
Bartsch et Claussin n'ont décrit qu'un seul état de cette estampe et Wilson n'en a connu que deux. Il en existe pourtant trois.
Premier état. Les chapeaux des deux figures appuyées sur le garde-fou du pont ne sont pas ombrés. Il se trouvait ur.e épreuve de cet état rarissime dans la vente de sir Thomas Baring, à Londres. Celte épreuve a passé par les collections Révil, Sheepshanks, Smith (de Desle street), Verstolk de Soelen; et c'est à la vente de ce célèbre amateur qu'elle a été achetée pour le British Muséum ; au prix de 199 florins.
Deuxième état, non décrit. Un des deux chapeaux est ombré ; l'autre est encore clair. Il existe une épreuve de cet état intermédiaire dans l'œuvre du British Muséum; elle provient aussi de la vei.te Verstolk, où elle a été vendue 70 florins.
Troisième èlat. Les chapeaux des deux figures sont ombrés à la poin'.e sèche et plus élevés.
GU;u?sin a fait une copie assez trompeuse de ce paysage, qui du
reste a été copié en Angleterre une autre fois, et qui peut être facilement imité, pour peu que le graveur sache mettre une certaine franchise dans le maniement de la pointe.
Hauteur, 0,130; largeur, 0,225.
BARTSCH, 208. CLAUSSIN, 205. WILSON, 205
On s'explique très-bien pourquoi ce morceau est si rapidement gravé ou plutôt griffonné, quand on en connaît l'histoire. Voici comment la raconte Gersaint: Rembrandt , qui était fort lié avec le bourgmestre Six, allait souvent à la campagne de ce magistrat. Un jour qu'il y était avec lui, un valet vint les avertir que le dîner était prêt. Au moment de se mettre à table , ils s'aperçurent qu'on n'avait point servi la moutarde. Le bourgmestre ordonna au valet d'en aller chercher promptement dans le village. Rembrandt, qui connaissait la lenteur ordinaire à ce valet, et qui avait le caractère vif, parla avec son ami Six que lui Rembrandt graverait une planche avant que le valet ne fût revenu. La gageure fut acceptée, et Rembrandt, qui avait toujours avec lui des planches toutes préparées, c'est-à-dire couvertes du vernis nécessaire, en prit une aussitôt, et y dessina le paysage qui se voyait du dedans de la salle à manger où ils étaient. La planche fut achevée en effet avant l'arrivée de la moutarde, et Rembrandt gagna son pari.