Le paysage à la tour carrée
Un paysage en travers, cintré par le haut et d'un ton vigoureux : c'est la vue d'un village au milieu duquel s'élève une grosse tour carrée. On remarque, en avant de ce village, depuis le milieu de l'estampe jusqu'à l'extrémité de la droite, une barrière de bois qui paraît border un chemin montant et planté d'arbres. En deçà du chemin, un peu vers la droite, on distingue deux petites figures assises sur une élévation de terre. A gauche, au-dessus des maisons du village, couvertes de chaume, s'élèvent quelques arbres dont l'un va toucher le piel de la tour; on en voit d'autres, sur la droite, qui se continuent jusqu'au bord de l'estampe. Dans le bas, du même côté, on lit : Rembrandt, et, au-dessous : 1650.
Ce morceau est rare; on en connaît maintenant trois états.
Premier état. Tous les arbres qui sont à la droite de l'estampe présentent des parties blanches à leur cime; un petit arbre s'élève à l'angle de la tour, sur la droite; le haut de la tour, vers la gauche, est entièrement blanc. Les épreuves de cet état sont extrêmement rares; chargées de manière noire, elles sont brillantes, veloutées et d'un effet charmant, surtout quand elles ont été tirées sur papier de Chine. Celle que possède le British Muséum, et qui avait appart°nu à Sir Thomas Lawrence, a été achetée 44 livres sterling (1,100) à la vente Maberly.
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Deuxième élat. Une épreuve peut-être unique, qui avait appartenu au bourgmestre Six et ensuite à lord Aylesford, et qui est maintenant au British Muséum, a constaté l'existence de cet état intermédiaire. Les cimes des arbres qui sont à la droite de l'estampe restent blanches ; mais les autres parties de la planche sont travaillées comme dans l'état suivant, qui doit être par conséquent considéré comme le troisième.
Troisième étal. Les cimes des arbres dont nous venons de parler sont recouvertes d'une taille légère. La tour, plus travaillée, est prolongée sur la droite, et ce prolongement a effacé le petit arbre qui se trouvait de ce côté, à l'angle de la tour. La partie la plus haute de ce bâtiment, qui était blanche dans l'état précédent, est dans celui-ci légèrement ombrée de tailles simples à la pointe sèche. Dans le bas de la droite, on remarque un petit trait échappé qui coupe le nom de Rembrandt,,
On trouve encore des épreuves de cet état avec de la manière noire et quelques saletés dans le fond. Elles sont alors presque aussi belles que les premières, bien que d'un ton moins riche.
Hauteur, 0,150; largeur, 0,090.
BARTSCH, 218. CLAUSSIN, 215. WILSON, 215.
Sous plusieurs rapports, le Paysage a la tour carrée est un des morceaux les plus précieux de l'œuvre de Rembrandt. Je ne parle pas de ce travail ferme et libre de la pointe, du bonheur des lignes, de l'effet brillant et décidé de cette petite pièce dont il serait si facile de faire un tableau ; je parle de l'intérêt qu'on y trouve quand on sait que Rembrandt y a représenté le village de Rarep ou Randorp, dans le Waterland, qui est celui où était née, non pas Saskia
Uylenburg, sa première femme (comme le dit Wilson par erreur), mais sa seconde femme, la paysanne dont parle Houbraken. Nous avons vu que Rembrandt fut marié deux fois, et qu'ainsi les actes trouvés aux archives de l'hôtel de ville d'Amsterdam par M. Scheltema ne détruisent pas l'assertion du biographe hollandais, assertion qui avait paru fausse avant qu'on eût découvert la preuve du second mariage de Rembrandt dans les registres mortuaires du Westerkerke. Mais ce que nous ignorons, c'est la date du second mariage, dont l'acte n'est pas encore retrouvé. Or, le Paysage à la tour carrée portant la date de 1650, il est vraisemblable que c'est à cette époque, ou à peu près, que Rembrandt connut la jeune paysanne du village de Rarep, avec laquelle il devait se marier. Lorsqu'un site pittoresque est assez intéressant pour qu'un artiste désire en graver une eau-forte, on peut croire qu'il n'attendra pas longtemps pour traduire sa première impression, qui est toujours la plus vive. Il faudrait donc chercher la date du second mariage de Rembrandt entre l'année 1650 et l'année 1654, mais plus près de la première que de la seconde, qui est celle où durent commencer les poursuites de la Chambre des Insolvables, à la diligence du subrogé tuteur de Titus VanRyn, comme nous l'avons expliqué dans les premiers chapitres du présent livre.