‹ L'¿uvre complet de RembrandtChapitre 159 sur 202 · La grange à foin et le troupeau · texte numérisé non relu

La grange à foin et le troupeau

(La grange à foin.)

L'estampe est cintrée par le haut. On y voit vers la gauche un chemin large qui mène à un village et dans lequel passe un troupeau de moutons. Un peu plus loin, tout à fait à la gauche, sur une petite dune, il y a une femme et deux enfants, et derrière ces trois figures on aperçoit un lointain qui ressemble à la mer. Vers la droite, s'élève une maison avec une grange à la hollandaise c'est-à-dire composée de quatre piliers portant un toit couvert de chaume qui se hausse et se baisse à volonté. Devant cette grange, qui est placée entre deux bouquets d'arbres, s'étend un pré sur lequel un cheval se vautre, les jambes en l'air. A droite paissent quelques moutons et un peu plus loin sont deux vaches dont une est couchée. Dans le lointain du môme côté on aperçoit une ville. Sur le chemin, au-dessous du troupeau de moutons, on lit : Rembrandt f. 1636.

Ce paysage est rare; les belles épreuves en sont très-chargées de manière noire; on en connaît trois élats.

Premier état, extrêmement rare. Il n'y a point de lointain derrière les figures qui sont sur la dune à gauche ; la ville qu'on aperçoit dans le lointain de la droite est claire, ainsi que la grange.

Deuxième état. Il diffère du premier, seulement par l'addition d'une petite branche qui sort du bouquet d'arbres placé à la droite de la grange. Il est aussi extrêmement rare. Les épreuves en sont presque d'un aussi bel effet que celles du premier état.

Troisième état. Le peintre a ajouté le lointain au delà des trois figures. La ville indiquée au loin est ombrée par un nouveau travail, ainsi que la grange.

Nota. Gersaint, Daulby et Bartsch avaient dit que le nom de Rembrandt et la date 1636 ne se trouvaient point dans les épreuves du premier état; mais c'est une erreur; le nom et l'année sont visibles dans tous les états de la planche.

Hauteur, 0,083; largeur, 0,173.

BARTSCH, 224. CLAUSSIN, 221. WILSON, 221.

Nous avons déjà fait l'observation que ce paysage était gravé à peu près dans le goût de Y Homme au lait, c'est-à-dire avec soin et délicatesse. Mais la manière noire dont il est chargé empêche de voir en certains endroits la finesse du travail qui en est un peu alourdi et en paraît estompé. Ce qu'il faut remarquer aussi, à propos de la Grange à foin et le troupeau, c'est qu'en un pays uniforme et plat comme la Hollande, aient pu grandir tant et de si admirables paysagistes. A la vérité, quelques Hollandais, tels que Barthélémy Breenberg, Asselyn , Jean Both ,

Karel Dujardin, Herman Swanevelt, Ossenbeck, Pierre Molyn, Moucheron sont allés en Italie chercher des sites plus imposants , des motifs plus nobles, comme l'on dit encore aujourd'hui, de superbes villas, d'augustes ruines; mais la palme est restée à ceux qui n'ont jamais quitté leur pays, au naïf Adrien Vandevelde, à Paul Potter, à Hobbema , au mélancolique et sublime Ruysdael, enfin au maître des maîtres hollandais, à Rembrandt. Ceux-ci cependant n'ont eu devant les yeux ni de hautes montagnes aux lignes imposantes ni des accidents d'une terre bouleversée par les anciennes catastrophes du globe, ni des rocs escarpés, ni des forêts héroïques, ni des grottes, ni des temples, ni des colonnades en ruine. Un simple tertre, un buisson, un arbre leur ont suffi pour composer un premier plan. Quelques dunes sablonneuses leur ont tenu lieu de montagnes ; le moindre bouquet de bois a été pour eux profond, solennel et plein de mystère; ils se sont contentés, en fait de monuments, d'une chaumière, d'une grange à foin, d'un moulin ou d'une petite église de village, et il se trouve qu'avec de si pauvres éléments ils sont parvenus à intéresser non-seulement nos regards, mais noire âme, a nous captiver, à nous émouvoir, quelquefois à nous toucher jusqu'aux larmes. Quant à Rembrandt, parmi ces paysagistes qui, à leur manière, resteront incomparables, il a eu cela de plus particulier qu'il s'est passé

presque toujours de l'intérêt qui s'attache aux figures, ou du moins qu'il les a toujours subordonnées à la nature et sacrifiées. Chez lui les hommes, les bêtes, les troupeaux ne jouent qu'un rôle tout à fait accessoire, souvent même imperceptible; on ne les aperçoit qu'après avoir beaucoup regardé; ils sont noyés dans l'ensemble; ils sont comme perdus dans le panthéisme de son paysage.

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