‹ L'¿uvre complet de RembrandtChapitre 160 sur 202 · La chaumière au grand arbre · texte numérisé non relu

La chaumière au grand arbre

Un paysage oblong très-bien gravé, qui fait pendant à celui qu'on appelle La chaumière et la grange à foin. Sur le devant passe un canal qui traverse tou!e l'estampe. A la gauche est un grand arbre qui s'élève jusqu'au haut de la planche et dont la cime ne se voit point. Derrière est une chaumière au-dessus de laquelle paraît une aile de moulin posée verticalement; sur la porte on aperçoit deux enfants, dont l'un est baissé et vu de dos. Dans le lointain, qui s'étend sur la droite et dont l'horizon est très-bas, on distingue un grand clocher et à côté un moulin à vent. Au bas de la droite, on voit un canard sur le rivage et un autre dans l'eau. Parmi les roseaux, on lit : Rembrandt f. 1641. Ce paysage n'est pas commun. 11 a ordinairement peu d'effet, et ce n'est qu'aux premières épreuves qu'il se trouve quelques barbes dans les parties ombrées.

Hauteur, 0,320; largeur, 0,126.

BARTSCH, 226. CLAUSSIN, 223. WILSON, 223.

Voilà bien ia Hollande, plaine immense, qui s'enfuit à perte de vue et ne présente d'autres accidents

que les ailes tournantes d'un moulin ou le clocher d'une église! On dirait d'un navire à l'ancre. A l'aspect de ces prairies sans fin, de ces villages submergés et à fleur d'eau, il est impossible de ne pas tomber insensiblement dans la rêverie. On y est d'ailleurs invité par le silence, car, à moins que le vent du nordouest n'y souffle l'orage, la Hollande est le pays le plus silencieux du monde. La campagne est traversée par des chaloupes qui glissent mollement sur des eaux blondes, portant les paysans et leurs denrées ; et ainsi les déplacements de l'homme, les mouvements de la vie, se font là sans effort apparent et sans bruit. Ruysdael a vu ces contrées avec une tristesse amère, poignante, un peu maladive ; il a cherché des bocages pour y cacher sa douleur; Van Goyens'est complu à représenter constamment des grèves incolores qui semblent aplaties sous le poids d'un ciel bas et sombre, chargé de brume et de pluie; Rembrandt a vu la nature de son pays à travers sa mobile humeur, tantôt sous des aspects doux et familiers, tantôt sous un jour fantastique... Mais quel est donc le secret de ces grands artistes, et par quelle émanation mystérieuse font-ils passer leur âme dans ce qui paraît être au premier coup d'œil un simple objet de naïve imitation ? Voilà bien la Hollande, dit le voyageur, mais ce n'est pas seulement un souvenir que la vue de ce paysage réveille : c'est une disposition particulière de l'âme,

une pensée vague comme il en vient à certaines heures de la vie, lorsqu'on est las des grandes villes, de leurs beautés factices, de leurs quinconces, et" de leurs parterres alignés, et de leur promenades solennelles. Rembrandt a passé un jour devant cette chaumière, et son impression d'un moment, fixée sur le cuivre, ne s'effacera plus. Heureuse cabane! et quelle paix profonde règne autour! La ville est loin, bien loin; on la voit tout juste assez pour sentir la satisfaction de n'y pas être. Sur le pas de la porte, deux enfants s'occupent à ne rien faire : ce sont les seuls êtres vivants de cette demeure, avec un chat qui guette une compagnie de moineaux, et deux canards, dont l'un s'épluche, en passant sa lête sous son aile, tandis que l'autre allonge le cou pour happer quelque petit poisson. Il me semble que j'en aurais pour des heures à contempler ce pittoresque désordre, ce chaume délabré qui se tapisse au hasard de plantes rustiques et se colore de fleurs, et cette provision de fagots d'où l'on tirera de quoi éclairer l'âtre, si nous entrons là pour sécher nos souliers après une promenade dans les prairies inondées. Je ne sais vraiment ce qui m'attache à ce paysage, ni comment il peut se faire qu'un homme éprouve tant de plaisir à regarder des objets qui ont si peu de rapport avec ses affections et ses pensées ; mais tout ici me paraît touchant et

charmant, depuis les touffes de roseaux sous lesquelles il. 21

m L'OEUVRE DE REMBRANDT.

Rembrandt a gravé son nom, jusqu'à ce grand et beau tilleul qui donne presque de la majesté à un tableau d'ailleurs si agreste et si humble. Un vieux tonneau, une roue renversée, un petit lavoir .sous lequel on entend coasser les grenouilles, des nénufars flottant sur l'eau paresseuse de ce canal, qui au premier rayon de soleil brillera comme du plomb liquide, et toutes ces plantes aquatiques que la pointe du peintre indique avec autant de justesse que le ferait la plume d'un naturaliste : voilà des choses inanimées, et qui pourtant me font entendre je ne sais quel secret langage qui m'enchante. Ah! sans doute, il est donné à tout le monde de sentir les grands effets de la nature, les ensembles , et j'imagine que les splendeurs du matin, la magnificence du soir, ont quelque chose qui touche, à certains moments, le plus barbare. Mais il est des couleurs inaperçues, des grâces cachées, des trésors que la nature ne fait pas voir à tous les hommes, mais seulement à ceux qui l'aiment; et quand elle se dévoile à eux, c'est surtout dans ces champêtres solitudes où elle peut se laisser admirer en silence, loin des yeux profanes, comme cette antique dryade qu'il fallait poursuivre dans les lieux écartés, au fond des bois, et jusque dans le creux de son chêne.

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